Archive pour 6 mai 2009

À quoi sert la World Digital Library ?

La bibliothèque numérique mondiale a été lancée le 21 avril en grande pompe en bénéficiant d’une couverture médiatique importante. La plupart des articles que l’on a pu lire dans la presse quotidienne ou hebdomadaire célèbre l’événement en se contentant de rapporter la communication officielle de l’UNESCO (exemple).  La WDL vient pourtant prendre place dans un contexte de développement de bibliothèques numériques de la part d’institutions variées qui rend difficilement lisible l’offre mondiale. Essayons d’y voir plus claire sur la réalité de cette bibliothèque qui n’en est pas une.

Quelle place et quelle utilité ?

Puisqu’elle ne numérise pas elle-même de documents et n’est pas non plus un portail à la Europeana, la WDL devait trouver un concept lui conférant une utilité quelconque. À cet égard, la WDL fait preuve d’une grand ambiguïté puisqu’elle annonce, dans une envolée qui confine au charabia : « au lieu de se concentrer sur la quantité dans son propre intérêt, elle met l’accent sur la qualité ; la quantité demeure une priorité, mais pas au détriment des normes de qualité établies au cours de la phase de démarrage »  Il serait intéressant de savoir à quel site pensait celui qui a rédigé cette présentation (notons la charmante petite pique « dans son propre intérêt »), puisque différents acteurs – privés et institutionnels – sont impliqués dans la numérisation de masse.

Il est évident que Google Book Search et la WDL n’ont pas les mêmes buts et que la qualité de la numérisation est dissemblable. En revanche, si l’utilité de GBS est évidente, on peut s’interroger sur l’utilité d’une bibliothèque numérique offrant (actuellement) 1400 documents quand la seule Gallica en offre près de 800 000, avec une aussi bonne qualité et une interface guère moins agréable.

Bibliothèque ou musée ?

Il ne s’agit donc pas tant de proposer des documents en nombre suffisants pour faciliter la recherche ou l’enrichissement personnel des lecteurs que de leur montrer des grandes pièces représentatives de l’histoire de l’humanité, et cela dans une présentation (nous pourrions dire, une muséographie) agréable. Les détracteurs diront que l’on en est revenu à la notion de « trésors » qui faisaient les beaux jours des départements patrimoniaux des bibliothèques municipales il y a quelques dizaines d’années.

Certes, mais cela n’est pas sans intérêt. D’abord parce que les véritables bibliothèques numériques offrent un trop grand nombre de ressources pour qu’un lecteur qui ne cherche rien de particulier puisse découvrir des œuvres dans de bonnes conditions. Il est toujours possible de créer des parcours fléchés ou d’intégrer des expositions thématiques mais, pour avoir visité des expositions sur des sujets que l’on ne maîtrise pas, chacun sait combien il est agréable de voir quelques pièces bien choisies, bien mises en valeur et en contexte grâce à une muséographie agréable et des explications à la fois accessibles et rigoureuses. La WDL annonce ainsi : « les caractéristiques les plus impressionnantes de la Bibliothèque numérique mondiale sont des descriptions de chaque article permettant de répondre à la question : « Quel est cet article, et pourquoi est-il important ? » »

L’interface privilégie donc la navigation, avec notamment une approche géographique censée donner une place comparable aux documents issus des cinq continents (à l’opposé des bibliothèques numériques où la prédominance de la production européenne est écrasante) : nous ne nous plaçons pas au niveau du fonds d’une bibliothèque mais à celui du patrimoine mondial.

D’un point de vue professionnel, la mise en valeur des compétences scientifiques des conservateurs est bienvenue : c’est alors qu’ils jouent leur véritable rôle, aux confins de l’expertise scientifique et de la mise à disposition du patrimoine dont ils ont la charge. L’existence de conservateurs de bibliothèques (et du patrimoine écrit) ne semble cependant pas évidente aux traducteurs du site puisque on apprend que « Cette information, rédigée par des conservateurs de musée et autres experts, fournit des éléments essentiels aux utilisateurs et est conçue pour éveiller chez les étudiants et le grand public la curiosité d’en apprendre davantage sur le patrimoine culturel de tous les pays ». Alors que le texte anglais parle de « curators » ou espagnol de « conservadores », seul un conservateur de musée est capable d’effectuer ce travail pour les francophones…

En l’absence d’objectifs clairement précisés en terme de politique documentaire (ne serait-ce que le nombre de documents présentés à terme), il est difficile de savoir ce que deviendra la WDL. Si les choix effectués et les rapports entre partenaires permettent de conserver l’approche pédagogique qui est la sienne, la WDL pourrait promouvoir auprès du grand public – intéressé mais peu au fait de ces thématiques – la notion de patrimoine écrit à l’échelle mondiale et ainsi trouver sa place parmi les projets de plus grande ampleurs et les véritables bibliothèques numériques.