Archives de mai 2011

Théophile Gautier et l’internet civilisé

L’histoire est un éternel recommencement – ce dont on ne se rend certes pas toujours compte quand sa mémoire est de sept cinq ans (mémoire ramenée à 5 ans par la loi constitutionnelle n° 2000-964 du 2 octobre 2000).
À l’occasion de ses 200 ans, Théophile Gautier a donc bien voulu mettre à jour quelques passages de sa préface à Mademoiselle de Maupin : peu de choses suffisait à lui donner une "surprenante actualité", comme on dit dans les rédactions.

Je lui sais infiniment gré d’avoir accepté la re-publication en ces lieux et vous suggère d’aller savourer la préface originale – merveille d’ironie et d’esprit – ainsi que le roman tout entier – dont on se demande aujourd’hui en quoi il a pu faire scandale (preuve renouvelée de la dissolue indécence de notre temps, sans doute). Même si lire des livres datant d’avant la naissance de Marc Lévy risque d’amener l’internaute à fréquenter des sites peu "civilisés" (dont les tenanciers interlopes n’ont toujours pas compris qu’un site internet servait à gagner de l’argent – c’est dire s’ils sont barbares).

Théophile Gautier par Nadar (1855)

Théophile Gautier par Nadar (1855)

Une des choses les plus burlesques de la glorieuse époque où nous avons le bonheur de vivre est incontestablement la réhabilitation de la vertu et la célébration de l’internet civilisé entreprise par tous les politiciens, de quelque couleur qu’ils soient, rouges, verts ou tricolores.
La vertu est assurément quelque chose de fort respectable, et nous n’avons pas envie de lui manquer, Dieu nous en préserve ! La bonne et digne femme ! — Nous trouvons que ses yeux ont assez de brillant à travers leurs bésicles, que son bas n’est pas trop mal tiré, qu’elle prend son tabac dans sa boîte d’or avec toute la grâce imaginable, que son petit chien fait la révérence comme un maître à danser. — Nous trouvons tout cela. — Nous conviendrons même que pour son âge elle n’est pas trop mal en point, et qu’elle porte ses années on ne peut mieux. — C’est une grand-mère très agréable, mais c’est une grand-mère… — Il me semble naturel de lui préférer, surtout quand on a vingt ans, quelque petite immoralité bien pimpante, bien coquette, bien bonne fille, les cheveux un peu défrisés, la jupe plutôt courte que longue, le pied et l’œil agaçants, la joue légèrement allumée, le rire à la bouche et le cœur sur la main. — Les politiciens les plus monstrueusement vertueux ne sauraient être d’un avis différent ; et, s’ils disent le contraire, il est très probable qu’ils ne le pensent pas. Penser une chose, en écrire une autre, cela arrive tous les jours, surtout aux gens vertueux.
[…]
Moi qui n’ai pas l’habitude de regarder consulter certains sites sur Internet, je trouvais, comme les autres, l’idée de portail de sites validés par MM. Lefebvre ou consorts, la chose la plus ridicule du monde. Il parait que j’avais tort, et que le portail de sites validés est une institution des plus méritoires.
On m’a dit, j’ai refusé d’y ajouter foi, tant cela me semblait singulier, qu’il existait des gens qui, devant la fresque du Jugement dernier de Michel-Ange, n’y avaient rien vu autre chose que l’épisode des prélats libertins, et s’étaient voilé la face en criant à l’abomination de la désolation !
Ces gens-là ne savent aussi de la romance de Rodrigue que le couplet de la couleuvre. — S’il y a quelque nudité sur Internet ou dans un livre, ils y vont droit comme le porc à la fange, et ne s’inquiètent pas des fleurs épanouies ni des beaux fruits dorés qui pendent de toutes parts.
J’avoue que je ne suis pas assez vertueux pour cela. Dorine, la soubrette effrontée, peut très bien étaler devant moi sa gorge rebondie, certainement je ne tirerai pas mon mouchoir de ma poche pour couvrir ce sein que l’on ne saurait voir. — Je regarderai sa gorge comme sa figure, et, si elle l’a blanche et bien formée, j’y prendrai plaisir. — Mais je ne tâterai pas si la robe d’Elmire est moelleuse, et je ne la pousserai pas saintement sur le bord de la table, comme faisait ce pauvre homme de Tartuffe.
Cette grande affectation de morale qui règne maintenant serait fort risible, si elle n’était fort ennuyeuse. — Chaque discours à l’Assemblée devient une chaire ; chaque politicien, un prédicateur ; il n’y manque que la tonsure et le petit collet. Le temps est à la pluie et à l’homélie ; on se défend de l’une et de l’autre en ne sortant qu’en voiture et en consultant 4chan entre sa bouteille et sa pipe.
[…]
Une variété extrêmement curieuse du politicien proprement dit moral, c’est le politicien à famille.
Celui-là pousse la susceptibilité pudique jusqu’à l’anthropophagie, ou peu s’en faut.
Sa manière de procéder, pour être simple et facile au premier coup d’œil, n’en est pas moins bouffonne et superlativement récréative, et je crois qu’elle vaut qu’on la conserve à la postérité, — à nos derniers neveux, comme disaient les perruques du prétendu grand siècle.
D’abord pour se poser en politicien de cette espèce, il faut quelques petits ustensiles préparatoires, — tels que deux ou trois femmes légitimes, quelques mères, le plus d’enfants possible, un assortiment de neveux et des cousines innombrablement. — Ensuite il faut un site internet quelconque, une plume, de l’encre, et des journalistes complaisants. Il faudrait peut-être bien une idée et plusieurs auditeurs ; mais on s’en passe avec beaucoup de philosophie et l’argent des entreprises amies.
Quand on a tout cela, l’on peut s’établir politicien moral. Les deux recettes suivantes, convenablement variées, suffisent à la rédaction.
Modèles d’articles vertueux sur un site internet

« Après la toute violence de l’internet de sang, l’Internet du sexe et de la fange ; après la morgue et le bagne, l’alcôve et le lupanar ; après les guenilles tachées par le meurtre, les guenilles tachées par la débauche ; après, etc. (selon le besoin et l’espace, on peut continuer sur ce ton depuis six lignes jusqu’à cinquante et au-delà), — c’est justice. — Internet est devenu une école de prostitution où l’on n’ose se hasarder qu’en tremblant avec une femme qu’on respecte. Combien faudra-t-il de jeunes filles violées pour que les autorités réagissent ? Combien faudra-t-il de morts suite à l’absorption de faux médicaments ? Combien faudra-t-il d’adolescents manipulés ? Combien faudra-t-il de créateurs ruinés par le pillage de leurs œuvres ?

[…]
Apparemment que je suis le personnage le plus énormément immoral qu’il se puisse trouver en Europe et ailleurs ; car je ne vois rien de plus licencieux dans les sites internet de maintenant que dans les romans et les comédies d’autrefois, et je ne comprends guère pourquoi les oreilles de messieurs du Parlement sont devenues tout à coup si janséniquement chatouilleuses.
[…]
Il me semble que l’on ne devrait pas faire tant de tapage à propos de si peu. Nous ne sommes heureusement plus au temps d’Ève la blonde, et nous ne pouvons, en bonne conscience, être aussi primitifs et aussi patriarcaux que l’on était dans l’arche. […] Notre naïveté est assez passablement savante, et il y a longtemps que notre virginité court la ville ; ce sont là de ces choses que l’on n’a pas deux fois ; et, quoi que nous fassions, nous ne pouvons les rattraper, car il n’y a rien au monde qui coure plus vite qu’une virginité qui s’en va et qu’une illusion qui s’envole.
Après tout, il n’y a peut-être pas grand mal, et la science de toutes choses est-elle préférable à l’ignorance de toutes choses. C’est une question que je laisse à débattre à de plus savants que moi. Toujours est-il que le monde a passé l’âge où l’on peut jouer la modestie et la pudeur, et je le crois trop vieux barbon pour faire l’enfantin et le virginal sans se rendre ridicule.
Depuis son hymen avec la civilisation, la société a perdu le droit d’être ingénue et pudibonde. […] Quand je lis par hasard un de ces beaux sermons qui ont remplacé dans les comptes rendus de l’Assemblée les discussions législatives, il me prend quelquefois de grands remords et de grandes appréhensions, à moi qui ai sur la conscience quelques menues gaudrioles un peu trop fortement épicées, comme un jeune homme qui a du feu et de l’entrain peut en avoir à se reprocher. À côté de ces Bossuets du journal de Pernaud, de ces Bourdaloues de TF1, de ces Catons à tant la ligne qui gourmandent le siècle d’une si belle façon, je me trouve en effet le plus épouvantable scélérat qui ait jamais souillé la face de la terre ; et pourtant, Dieu le sait, la nomenclature de mes péchés, tant capitaux que véniels, avec les blancs et interlignes de rigueur, pourrait à peine, entre les mains du plus habile libraire, former un ou deux volumes in-8 par jour, ce qui est peu de chose pour quelqu’un qui n’a pas la prétention d’aller en paradis dans l’autre monde, et d’être membre du Siècle en celui-ci.
Puis quand je pense que j’ai rencontré sous la table, et même ailleurs, un assez grand nombre de ces dragons de vertu, je reviens à une meilleure opinion de moi-même, et j’estime qu’avec tous les défauts que je puisse avoir ils en ont un autre qui est bien, à mes yeux, le plus grand et le pire de tous : — c’est l’hypocrisie que je veux dire.

[…]
À une époque très reculée, qui se perd dans la nuit des âges, il y a bien tantôt trois semaines de cela, le partage de fichiers numériques florissait. […] Que n’ont-ils pas dit, nos politiciens ? que n’ont-ils pas écrit ? — Sites de morgue ou de bagne, cauchemar de bourreau, hallucination de boucher ivre et d’argousin qui a la fièvre chaude ! Ils donnaient bénignement à entendre que les créateurs de ces sites étaient des assassins et des vampires, qu’ils avaient contracté la vicieuse habitude de tuer leur père et leur mère, qu’ils buvaient du sang dans des crânes, qu’ils se servaient de tibias pour fourchette et coupaient leur pain avec une guillotine.
Et pourtant ils savaient mieux que personne, pour avoir souvent déjeuné avec eux, que les auteurs de ces charmantes tueries étaient de braves fils de famille diplômés de l’École centrale, très débonnaires et de bonne société, portant Ray-Ban et polo Ralph Lauren, — se nourrissant plus volontiers de beefsteaks que de côtelettes d’homme, et buvant plus habituellement du vin de Bordeaux que du sang de jeune fille ou d’enfant nouveau-né. — Pour avoir vu leurs sites, ils savaient parfaitement qu’ils étaient codés avec grande vertu, et non avec sang de guillotine sur peau de chrétien écorché vif.
Et, quoi qu’ils dissent ou qu’ils fissent, le siècle aimait la musique gratuite, les films à connotations sexuelles, les jeux vidéo violents et la littérature sensuelle. Le lecteur ne se prenait qu’à un hameçon amorcé d’un petit cadavre déjà bleuissant.
On aurait dit que les politiciens étaient devenus quakers, brahmes, ou pythagoriciens, ou taureaux, tant il leur avait pris une subite horreur du rouge et du sang. — Jamais on ne les avait vus si fondants, si émollients ; — c’était de la crème et du petit lait. — Ils n’admettaient que deux couleurs, le bleu de ciel ou le vert pomme. Le rose n’était que souffert, et, si le public les eût laissés faire, ils l’eussent mené paître des épinards sur les rives du Lignon, côte à côte avec les moutons d’Amaryllis. Ils avaient changé leur frac noir contre la veste tourterelle de Céladon ou de Silvandre, et entouré leurs plumes d’oie de roses pompons et de faveurs en manière de houlette pastorale. Ils laissaient flotter leurs cheveux à l’enfant, et s’étaient fait des virginités d’après la recette de Marion Delorme, à quoi ils avaient aussi bien réussi qu’elle.
[…]
Nous pensons, malgré tout le respect que nous avons pour les modernes apôtres, que les auteurs de ces sites/jeux vidéo/films appelés immoraux, sans être aussi mariés que les journalistes vertueux, ont assez généralement une mère, et que plusieurs d’entre eux ont des sœurs et sont pourvus d’une abondante famille féminine. […]
Nous ne concevons guère à quoi tendent toutes ces criailleries, à quoi bon toutes ces colères et tous ces abois, — et qui pousse messieurs les Lefebvre au petit pied à se faire les don Quichotte de la morale, et, vrais sergents de ville littéraires, à empoigner et à bâtonner, au nom de la vertu, toute idée qui se promène dans un livre la cornette posée de travers ou la jupe troussée un peu trop haut. — C’est fort singulier.
L’époque, quoi qu’ils en disent, est immorale (si ce mot-là signifie quelque chose, ce dont nous doutons fort), et nous n’en voulons pas d’autre preuve que la quantité de livres immoraux qu’elle produit et le succès qu’ils ont. — Les livres suivent les mœurs et les mœurs ne suivent pas les livres. — La Régence a fait Crébillon, ce n’est pas Crébillon qui a fait la Régence. Les petites bergères de Boucher étaient fardées et débraillées, parce que les petites marquises étaient fardées et débraillées. — Les tableaux se font d’après les modèles et non les modèles d’après les tableaux. Je ne sais qui a dit je ne sais où que la littérature et les arts influaient sur les mœurs. Qui que ce soit, c’est indubitablement un grand sot. — C’est comme si l’on disait : Les petits pois font pousser le printemps ; les petits pois poussent au contraire parce que c’est le printemps, et les cerises parce que c’est l’été. Les arbres portent les fruits, et ce ne sont pas les fruits qui portent les arbres assurément, loi éternelle et invariable dans sa variété ; les siècles se succèdent, et chacun porte son fruit qui n’est pas celui du siècle précédent ; les sites internet sont les fruits des mœurs.


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