Au hasard de mes lectures quotidiennes, je suis tombé sur un article consacré au jeune archer français Gaël Prévost.
[Note aux amateurs d'idées reçues : oui, j'aime bien le sport, en ai toujours pratiqué, regarde les Jeux et connais la liste des vainqueurs du Tour de France par coeur des années 50 à nos jours. Je laisse donc aux albatros le soin de se rire de l'archer.]
Plus que son éducation (les journalistes semblent tout émoustillés que ce jeune homme ait été élevé sans électricité, télévision ni téléphone portable) ou son talent au tir à l’arc, ce qui m’intéresse est que, avant de partir à Londres, Gaël Prévost lisait la Tulipe noire, d’Alexandre Dumas. Livre qui a toutes les qualités et les défauts des Dumas les plus dumasiens : des gentils très gentils (qui gagnent à la fin), des méchants très méchants (qui sont bien punis), des aventures qui rebondissent sans cesse (sans pour autant qu’on s’inquiète trop car on sait bien que le gentil gagnera), un arrière-plan historique (traité de manière anachronique si ça lui plaît ou qu’il n’a pas eu le temps ou l’envie de se renseigner).
Parfaite lecture d’été, donc. Je l’avais pourtant lu dans un autre contexte : avant de partir quelques mois à la Bibliothèque royale des Pays-Bas, car l’intrigue se passe à La Haye et s’ouvre sur l’assassinat des frères De Witt. Nous étions en 2007 ; je n’avais à l’époque pas de liseuse, je cherchai à en acheter une version sur papier.
J’habitais Lyon et partais deux jours plus tard, ce qui rendait toute commande impossible. Je demandai dans plusieurs librairies de quartier, qui ne l’avaient pas. J’allai chez Flammarion, place Bellecour : rien de Dumas en dehors des très grands classiques. Idem à la FNAC. Idem chez Decitre. Finalement, une de ces librairies (Decitre, je crois) réussit à trouver un exemplaire dans leur échoppe de la Part-Dieu et accepta de me le réserver jusqu’à la fin de la journée (pas plus car le titre est très demandé : la preuve, ils en ont un exemplaire).
C’est à dire qu’en 2007, dans la 2e ville française, il y avait en tout et pour tout un unique exemplaire disponible d’un des romans majeurs d’un écrivain français majeur.
Jean de Baen, Les Corps des frères De Witt (certains chercheurs y voient plutôt une allégorie du lecteur mis à mort parce qu’il a osé lire des livres qui ne rapportent plus d’argent à leur éditeur de jadis)
En gros, éditeurs et libraires méprisaient les oeuvres du domaine public car ce n’était pas elles qui leur assuraient des ventes. La Tulipe noire n’était publiée que par un unique (petit) éditeur.
Depuis, les liseuses se sont extrêmement développées, ainsi que la mise à disposition d’oeuvres du domaine public sur Internet. Nous n’avons plus besoin de passer par les acteurs traditionnels de l’édition pour lire les textes. Du coup, l’offre a explosé et, surtout, la diversité est beaucoup plus grande. Nous pouvons enfin lire les romans qu’on nous refusait autrefois.
Vous voulez lire la Tulipe noire en 2012 ? Plus besoin de perdre une journée entière dans les librairies de Lyon à se faire regarder de travers, vous l’aurez en trois clics.
Et, alors que s’annonce une "rentrée littéraire" où s’imposent marketing et communication, n’oublions pas qu’un "nouveau livre", c’est tout simplement un livre que l’on n’a jamais lu.
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