Archives de la catégorie 'Histoire du livre et des bibliothèques'

Transmission, Wikipédia et estampes… Interview au Magazine littéraire

À lire dans le Magazine littéraire d’avril 2012. Entretien avec Maxime Rovère.

Non, Wikipédia n’a pas tué Britannica

Cette tribune a d’abord été publiée sur ecrans.fr (Libération internet).

Le 13 mars 2012 a été annoncée la fin de la publication sur papier de l’Encyclopaedia Britannica, la plus vieille encyclopédie du monde, fruit d’un travail éditorial mené sans interruption depuis 1768. Aussitôt se sont élevées des voix pour affirmer : « C’est Wikipédia qui l’a tuée ! » Ce jugement me semble hâtif.

Le modèle économique de Britannica, reposant sur des volumes sur papier vendus très chers et des représentants de commerce chargés de convaincre des clients d’en faire l’acquisition, est jugé obsolète depuis près de vingt ans. Bien qu’elle se soit mise au numérique par le biais de CD-ROM puis d’Internet, son marché a été fragilisé dès les années 1990 par l’apparition des encyclopédies multimédia à bas coût, telles qu’Encarta. N’oublions pas que le chiffre d’affaire de Britannica est divisé par deux entre 1990 et 1996… soit cinq ans avant que Wikipédia ne soit fondée !

Aussi n’est-ce pas Britannica qui est morte il y a quelques jours, mais sa version papier. L’encyclopédie continuera à exister en ligne et, surtout, recentre son modèle économique sur des services éducatifs, à plus forte valeur ajoutée. On ne peut que se réjouir que la connaissance soit désormais beaucoup mieux diffusée et que l’on valorise les services d’accompagnement – les données brutes devant, elles, être accessibles à tous.

Encyclopædia Britannica, 3e édition (1797)

Encyclopædia Britannica, 3e édition (1797) - Digby Dalton (Sur Wikimedia Commons) CC-BY-SA

L’abandon du papier n’est que la conséquence naturelle des avantages du numérique : liens permettant de naviguer d’un article à l’autre, ressources multimédias, mises à jour fréquentes, consultation en tout lieu, gain de place, etc. On peut finalement plutôt se demander pourquoi des gens achetaient encore des encyclopédies sur papier en 2011 tant les avantages du numérique sont éclatants pour consulter ce type d’ouvrage.

Pourquoi ? Les historiens du livre ont depuis longtemps montré combien cet objet est bien loin de n’être qu’un texte. À cet égard, une encyclopédie fait figure de parangon, tant elle est chargée de symbolisme, de valeurs. Soyons francs, combien de fois par mois vos parents ou grands-parents ouvrent-ils leur vieille encyclopédie papier ? Sert-elle vraiment à autre chose que de décor dans un salon, de signifiant social, de symbole de culture – en tout cas d’une certaine place accordée à la culture dans les valeurs familiales ?

C’est cette symbolique de la culture obligatoirement contenue dans un livre qui tend à disparaître actuellement. Quoi de plus naturel ? Cela fait bien longtemps que, en dehors des sciences humaines, aucun chercheur ne publie plus sur papier. La connaissance se situe désormais dans l’ordinateur et les réseaux : avec un temps de retard, les représentations sociales en prennent acte. L’autre force symbolique de l’encyclopédie tournait autour de l’éducation. Quand des parents, a fortiori de milieu modeste, voulaient tout faire pour que leur enfant réussisse à l’école, ils lui achetaient une encyclopédie – rappelez-vous Tout l’Univers et le discours de ses vendeurs en porte-à-porte.

Aujourd’hui, ces symboles sociaux connaissent des mutations. Lors d’un déménagement, l’encyclopédie papier, obsolète depuis bien longtemps, est descendue à la cave. Les parents achètent un ordinateur à leur enfant (en spécifiant bien que c’est pour travailler, pas seulement pour jouer). L’encyclopédie-décor laisse place à la « recherche d’information » sur Internet ; le fond prend le pas sur la forme. L’intérêt pour la connaissance n’est plus une apparence que l’on se donne mais une véritable pratique – que ce soit par l’intermédiaire d’une encyclopédie au modèle éditorial classique ou de Wikipédia. Ce n’est pas l’encyclopédie libre qui a tué Britannica, mais la société tout entière qui évolue. Et pas forcément dans le mauvais sens, en ce qui concerne les possibilités d’accès à la connaissance.

Yann Moix, moraliste du XVe siècle ?

[Ceci est la suite du billet précédent, commentant un texte de Yann Moix, écrivain et cinéaste, sur le livre électronique]

Là où le billet de Yann Moix devient passionnant, c’est que ce monsieur joue parfaitement un rôle dont j’aurais pensé qu’il ne pouvait plus exister. J’ai tendance habituellement à nuancer assez fortement les discours faisant de la concurrence livre électronique/livre sur papier un remake de celle manuscrit/incunable. Mais là, c’est exactement cela. C’en est même surprenant car j’ai peine à croire que cet écrivain n’ait pas pu s’en rendre compte en rédigeant son billet.

Peut-être connaissez-vous la Nef des fous, publiée en allemand sous le nom de das Narrenschiff et en latin Stultifera Navis. Il s’agit d’un ouvrage d’un juriste strasbourgeois, nommé Sebastian Brant. Le livre est publié à Strasbourg, en allemand, en 1494.

Cet ouvrage a attiré l’attention des historiens du livre pour plusieurs raisons :
*il s’agit d’un des rares livres écrits par un humaniste majeur, un clerc (Brant est docteur in utroque jure – en droit canon et civil – et professeur de droit à Bâle) pourtant en langue vulgaire
*il s’agit d’un livre très illustré (c’est le cas de toutes les éditions du texte) : la plupart des bois de l’édition originale étant de Dürer
*il s’agit d’un best-seller à l’immense succès, immédiatement traduit en latin (1496), en français (1497), puis en anglais, en flamand, etc.

Au fil de ses 112 chapitres, la Nef des fous passe en revue les folies humaines, décrites en vers. L’appréhension est morale et religieuse, dans une vision proche de la devotio moderna devant amener à la réforme protestante. L’homme est présenté comme fou dans toutes ses activités, toutes plus vaines les unes que les autres. L’homme est fou car il s’aliène à des fausses valeurs au lieu de penser au seul véritable but de la vie : faire son salut. Il s’attache à une fausse connaissance, à la richesse matérielle, à de vains espoirs au lieu de regarder la mort et d’espérer en Dieu – toutes les valeurs sont inversées entre la terre et le Ciel et qui semble sage ou riche en ce monde est en réalité en train de se perdre.

La figure qui nous intéresse est l’une des plus commentée du livre, celle du Büchenarr, le « fou de livres ».

Büchernarr (édition de 1510)

Büchernarr (édition de 1510)

Cette figure place directement le lecteur face à un miroir déformant – on lui montre une vilaine satire de lui-même… tout comme Yann Moix critique la lecture électronique sur un blog, mettant son lecteur en porte-à-faux.

Que Sebastian Brant fait-il dire au fou de livres ?

Je suis bien fol de me fier en grant multitude de livres. Je désire tousjours et appète livres nouveaux ausquelz ne puis rien comprendre substance, ne rien entendre. Mais bien les contregarde honnestement de pouldre et d’ordure, je nettoye souvent mes pulpitres. Ma maison est décorée de livres, je me contente souvent de les veoir ouvers sans rien y comprendre.

Résumons : Une trop grande quantité de livres tue la vraie connaissance. Les pratiques de lecture ancienne sur manuscrit était comprises et contrôlées mais tout va à vau l’eau (ma bonne dame) depuis l’invention de Gutenberg. D’ailleurs, moi, ça va, mais les autres, qui ne sont pas très malins, ils ne comprennent rien et n’ont des livres que pour faire beau.

C’est à dire presque mot pour mot le discours de M. Moix !

Il faut le remettre dans le contexte. Nous nous situons à la veille du XVIe siècle, c’est à dire à une époque d’explosion de la production imprimée. Alors que les manuscrits étaient coûteux et lents à fabriquer, on voit arriver sur le marché une masse de livres énorme, dans tous les styles et toutes les langues. Environ 30 000 éditions incunables, soit 10 à 20 millions d’exemplaires produits avant 1500 en Europe.

Villes où sont imprimés des livres (1452-1500) par NordNordWest - CC-BY-SA

Villes où sont imprimés des livres (1452-1500) par NordNordWest - CC-BY-SA

Ceci a des conséquences sur toute la société mais en premier lieu sur le rapport au livre. La civilité du livre apparaît. On comprend la puissance du livre dans la diffusion des idées scientifiques, morales, philosophiques ou religieuses. On invente une morale de la lecture ; des procédures de contrôle ; une censure bientôt.

C’est dans une certaine mesure là que nous en sommes avec le livre électronique. Et Yann Moix joue remarquablement le rôle ambigu de Sebastian Brant. Celui d’un auteur à succès qui profite pleinement de ces nouvelles inventions et sait en jouer (certainement plus S. Brant, en pointe dans la diffusion imprimée de son oeuvre, que Y. Moix, moins en pointe sur le numérique, certes), qui parle du haut d’un certain pouvoir social et qui se fait le porte-voix de discours moralisants, qui condamnent la nouveauté en ce qu’elle remet en cause l’ordre établi.

Dans les deux cas, nous nous trouvons face à une pensée religieuse qui pointe les « vraies » valeurs. Celles de l’Evangile, bien sûr, pour S. Brant. Celles de la « vraie lecture » pour Yann Moix – présentée comme une lecture lente, prenant le temps de revenir sans cesse sur un unique livre, forcément de littérature. Le livre en papier devient le symbole religieux d’une communion dont l’écrivain est le prêtre et le gardien de la pureté intemporelle.

Le Büchernarr de Brant se perd et risque son salut en mettant sa confiance dans une pseudo-connaissance profane, pâle succédané du livre saint qu’il devrait seul lire. Le « fou numérique » de M. Moix se perd et risque son salut en se perdant dans une lecture forcément dispersée, pâle succédané de la vraie lecture sur papier qu’il devrait seule pratiquer.

L’imitation morale de son modèle est tellement fidèle que j’ai peine à croire que M. Moix ne s’en soit pas rendu compte. Alors : formidable auto-ironie réflexive et historicisante ou simple premier degré moralisant ? Peut-être nous le dira-t-il lui-même.

L’imaginaire des bibliothèques

La BnF, l’Enssib et les universités Paris 3 Sorbonne nouvelle et Paris ouest La Défense (Paris 10) proposent pour la seconde année consécutive un séminaire commun, avec pour thème l’imaginaire des bibliothèques.

Il s’agit cette année de montrer comment les bibliothèques peuvent être un matériau – voire un catalyseur – qui permette à des créateurs de retravailler le passé qu’elles conservent.

Quatre séances sont organisées à la bibliothèque de l’Arsenal (9h30-12h30), portant chaque fois sur un (voire deux, selon la personnalité des artistes invités) art différent.

Anonyme, Oxford Library of Christ Church. Tiré de Rudolph Ackermann's History of Oxford (1813). Domaine public.

Voici le programme :

Samedi 12 mars 2011 : Bibliothèques et Arts plastiques
avec Denis Bruckmann (BnF), Annette Becker (IUF, université Paris ouest Nanterre-Paris 10) et le peintre Jean le Gac

Samedi 9 avril 2011 : Bibliothèques et cinéma : autour de « Toute la mémoire du monde » d’A.Resnais, 1956
avec Catherine Bertho Lavenir (université Paris 3 Sorbonne nouvelle), Alain Carou (BnF) et Jacqueline Nacache (université Paris Diderot – Paris 7)

Samedi 14 mai 2011 : Bibliothèques, photographie et architecture
avec Évelyne Cohen (Enssib-Université de Lyon), le photographe Stéphane Couturier et Gérard Monnier (Université Paris I Panthéon-Sorbonne)

Samedi 4 juin 2011 : Bibliothèque et littératures
avec Robert Damien (Paris ouest Nanterre – Paris 10) et l’écrivain et professeur à l’école d’architecture de Paris, Pierre Bergounioux

Espérons qu’une publication en sera tirée !

Apologie pour l’usage de l’empreinte. 5. Conclusion

Il n’est que trop grand temps de clore cette série de billets. Je n’ai en fait rien de plus à dire, si ce n’est qu’il m’est parfaitement incompréhensible que l’on puisse travailler sur le livre ancien sans empreinte, tellement sont nombreux les cas où elle seule discrimine deux éditions, tellement son emploi est rapide et pratique. Je laisse donc la parole à plus savant que moi.

Neil Harris, 2006

Though opinions migh well differ abour the efficacy of one fingerprint system with respect to another, doing without them is an option few genuine profesional users are willing to consider.

Renoncer à utiliser l’empreinte typographique revient à renoncer à s’élever au-dessus de l’exemplaire. Refuser de considérer l’édition d’un ouvrage. Refuser de comparer un fonds avec les autres. Refuser la rigueur. Cela revient à considérer que l’informatique n’a rien changé et qu’il n’y aucune raison de cesser de travailler comme en 1850.

Cela revient à affirmer que chaque livre doit être recatalogué à partir de rien ; à renouveler sans fin ni cesse un travail fastidieux et inutile quand l’empreinte permet de rattacher un exemplaire à une notice pré-existante.

Refuser de regrouper les exemplaires par édition interdit toute étude à grande échelle sur la production des livres, interdit toute recherche autre que purement de détail. Comment établir des statistiques globales sans avoir auparavant établit la liste des éditions existantes ?

Ce n’est pas un hasard si Google s’intéresse de très près aux bibliographies nationales rétrospectives et si cette entreprise a accordé son « Google Digital Humanities grants » à l’ESTC, bibliographies des ouvrages anglophones anciens.

Il est temps de reprendre le traitement du livre ancien sur les bases des digital humanities et cela ne pourra se faire sans base méthodologique fiable, c’est à dire sans identification unique de chaque édition/émission.

Google Ngram viewer : un extraordinaire corpus mais…

On a pu se rendre compte ces dernières années que deux parcours pouvaient amener à créer des bibliothèques numériques. D’une part, les bibliothèques, qui conservaient, acquéraient et diffusaient des données sur divers supports et ne voyaient pas pourquoi ils ne le feraient pas en ligne. D’autre part, Google, qui cherchait et mettait en ordre l’information sur internet et ne voyait pas pourquoi ils ne le feraient pas dans les livres anciens également.

Ce n’est pas le lieu ici d’évaluer qui le fait le mieux. Mais une chose est sûre : plus les masses de données deviennent gigantesques, plus le moteur de recherche devient important. Et, en cela, Google possède un gros avantage sur Gallica.

En faisant tourner ses robots sur une (grosse) sélection de livres, Google peut donc obtenir des données statistiques de tout premier ordre. Car le corpus est énorme : 5 200 000 ouvrages, soit plus de 500 milliards de mots, nous annonce Google. Passionnant pour l’étude de l’usage des langues, donc. Un matériau dont on peut sortir des centaines de thèses et d’articles et dont on parlait déjà… en 2006.
Google annonce dans l’article de Science que ses chercheurs ont publié avec d’autres de Harvard, du MIT, de l’Encyclopaedia Britannica et de l’Houghton Mifflin Harcourt que cela représente 4% de l’ensemble des livres publiés dans le monde depuis l’invention de l’imprimerie. Je ne m’étends pas sur l’analyse de cette annonce puisqu’on trouve bien des éléments chez Veronis, Affordance, LanguageLog, Hubert Guillaud, etc, etc.

Le fait est d’autant plus intéressant que, non seulement Google ne vend pas ces données mais les place même sous une licence Creative Commons BY, la plus permissive qui soit. C’est à dire que, contrairement à Gallica, elle les ouvre entièrement et en permet la réutilisation la plus large, y compris commerciale. L’idéal si l’on veut que ses données soient réellement réutilisées et permettent des usages imprévus et innovants.

Mais… il y a un « mais ».

Et le lièvre gît bien sûr dans la typographie ancienne. Voici une lettre prise au hasard dans l’édition montbéliardaise (1676) de celles d’Arnauld d’Andilly :

III. Iìa un Prinee, Jy| ONSEIGNEVR,
Ie laí/îc à Mr. à vous mander particulierement les íêntiments de vos Amis , & de vos seruiteurs sur ce qui vous touche , dont ie l’ay entretenu à loiiir. Si le Comte de Mansseld n’entreprend rien contre la France, ce diicours est du tout inutile: Mais s’il afsiege quelque place, & que vous puiíîìez vous jetter de. dans auec moyen de la desendre ; il n’y aura que ceux qui enuieront vostre valeur, qui manqueront à loiier vostre action. Ie sçav bien que quand vous ne le seriez pas , vous n’en sçaun’ez «stre blàsmé, puis que vous n’auez point d’employ qui vous y oblige. Mais si vostre gencroíìte demeuroit dans les bornes des deuoirs ordinaires , eile ne meriteroit ny des louanges extraordinaires, ny la gloire que vous auez d’estre en plus grande estime dans ì’eíprit des gens dç »nerite , par la consideration de vostre vertu, que par celle de vostre naifsance , qui n’auroic pas seule le pouuoir de me rendre aufïî venta"* hlemenc que ie le suis

On comprend vite que faire des statistiques lexicales sur un tel texte est une entreprise audacieuse. Voire absurde.
Il ne sert donc de rien d’améliorer le traitement des données tant que l’on n’aura pas amélioré les données elles-mêmes : il est de toute première instance que les OCR fassent des progrès sur les typographies anciennes.

Pour illustrer le propos, un unique exemple – cher à tous les wikisourciers – l’ſ. L’ « s long », donc, qui trouve place à l’intérieur des mots tandis que notre « s rond » se place à la fin. Cette ſ, de forme inhabituelle pour l’œil actuel, est pris pour une f par les OCR. Google nous permet donc d’obtenir de très belles statistiques sur les mots « eft » ou « prefque »…

Usage comparé de « est » (bleu) et de « eft » (rouge) de 1750 à 1830 dans le corpus francophone

Usage comparé de « est » (bleu) et de « eft » (rouge) de 1750 à 1830 dans le corpus francophone

Usage comparé de « prefque » (bleu) et de « presque » (rouge) dans le corpus francophone de 1750 à 1830.

Usage comparé de « prefque » (bleu) et de « presque » (rouge) dans le corpus francophone de 1750 à 1830.

Outil à prendre pour l’instant avec des pincettes sur les textes anciens, donc… Remarquons tout de même que pour étudier l’usage de l’s long, c’est pas mal du tout (disparition plus tardive que ce que je pensais).

L’humour chez les imprimeurs-libraires du Grand Siècle

Dans une édition de 1682 de l’Echelle sainte de Jean Climaque, prétendument publiée par Pierre Le Petit (je dis « prétendument » car je doute fort que cela sorte de ses presses sachant qu’il ne s’agit pas de son matériel typographique et que la médiocre qualité d’impression ne lui correspond pas), on trouve le bois (anonyme) suivant :

In hoc cygno vinces

In hoc cygno vinces

Un cygne, une croix et la devise IN HOC CYGNO VINCES.

Eh oui, même les imprimeurs-libraires jansénistes sont capables de commettre des calembours de bas-étage.

On devait bien rigoler à Port-Royal.

Apologie pour l’usage de l’empreinte. 3bis. Comment la relève-t-on ?

Parallèlement à l’empreinte typographique « LOC », un second type existe. Je ne cacherai pas qu’il me semble très supérieur à l’autre pour plusieurs raisons que nous allons énumérer.

Cette empreinte a été développée pour le Short-Title Catalogue Netherlands (STCN), la bibliographie nationale rétrospective des Pays-Bas – sans doute la meilleure au monde – (presque) achevée en 2009. Ce sont près de 200 000 émissions et 500 000 exemplaires qui ont été finement décrits – ce qui n’aurait pu être possible sans cette empreinte. Le même système (à un iota près) est repris par le Short Title Catalogus Vlaanderen (STCV), projet frère du STCN, qui concerne la Flandre.

Elle repose sur un système très différent de l’empreinte LOC : la constatation que les typographes placent les signatures des cahiers de manière aléatoire. Dès lors, il suffit de relever les signes se trouvant au-dessus des signatures à des endroits précis et nous sommes assurés d’avoir une relation de un à un entre cette suite de caractère – l’empreinte STCN – et l’émission en question.

Prenons un exemple simple, les Œuvres diverses de Guez de Balzac publiées à Leyde par les Elzevier en 1651. Sa collation est *8 A-Q12 R4. Nous avons deux systèmes de signature (astérisques puis lettres capitales) correspondant aux pièces liminaires puis au texte proprement dit. On relèvera donc les caractères (dans le texte) se trouvant immédiatement au-dessus des signatures ouvrant et closant ces deux systèmes, en l’occurrence *2 et *5 puis A et R2. Au-dessus de *2, le texte comprend une espace puis « cet », etc.

On obtient alors : 165112 – a1 *2 $cet : a2 *5 $Il – b1 A a : b2 R2 epi
$ désigne une espace. a1 et a2 signalent les pièces liminaires ; b1 et b2 le texte principal ; 165112 qu’il s’agit d’un in-12 publié en 1651.

Quels sont les avantages de cette empreinte ?
*elle discrimine parfaitement deux émissions, quelle que soit leurs années de publications et, en retour, permet de faire un lien entre deux émissions d’une même édition (impossible à faire sans empreinte : Utrecht 1684/Leyde 1733 par exemple) : nous avons notre fameuse relation de un à un.
*elle est très facile et rapide à relever
*elle se prend sur plusieurs cahiers, éloignés les uns des autres
=> d’une manière général, cette empreinte n’est pas figée comme la LOC : elle s’adapte au livre sur lequel on la prend et est donc ainsi toujours signifiante

Il peut arriver dans de rares cas que plusieurs empreintes existent pour une signature donnée car la forme a bougé lors de l’impression.
Cela n’invalide nullement le système car sa seconde grande force est sa capacité de déclinaison. On a dit qu’on relevait les caractères sur des pages précises. Mais si l’on veut effectuer une vérification, rien n’empêche de relever un plus grand nombre d’empreintes sur des pages prises au hasard afin de comparer des exemplaires de manière encore plus précise.
Personnellement, je relève l’empreinte officielle mais également une dizaine d’autres endroits, par mesure de sécurité. Il est alors extrêmement aisé de savoir si l’on possède deux états d’une même émission ou deux émissions différentes.

Je me demande même si le relevé de l’empreinte ne pourrait pas être automatisé à partir des scans de numérisation.

En tout cas, je ne peux qu’encourager chacun à utiliser cette empreinte tant elle est efficace et puissante.

Collation et empreinte STCN (+imprimeur-libraire en cas d’édition partagée) identifient un livre de manière unique dans 100% des cas.

Apologie pour l’usage de l’empreinte. 3. Comment la relève-t-on ?

Il y a actuellement deux grands systèmes d’empreinte concurrents (nous laissons de côté le "bibliographical profile", peu utilisé).

Le premier est sans doute le plus diffusé. Il ne nous semble pas le meilleur.

Il trouve son origine dans un projet de catalogue collectif anglais : en 1968, la British, la Bodléienne et Cambridge décident de se réunir pour publier un catalogue commun des livres publiés avant 1801. Un rapport est publié en 1974 : Computers and early books : report of the LOC Project investigating means of compiling a machine-readable union catalogue of pre-1801 books in Oxford, Cambridge and the British Museum (ce dernier n’est disponible qu’en quatre exemplaires en France – deux à la BnF, un à la BSG et un à l’enssib).

Parallèlement, en France, l’Institut de recherche sur l’histoire des textes (IRHT), célèbre unité de recherche du CNRS, approfondit la méthode. On appelle donc habituellement ce système « empreinte LOC » (pour London, Oxford, Cambridge) ou « empreinte IRHT ».

Après le congrès de l’IFLA de 1977, un groupe de travail officieux décide d’arriver à un système unique, partagé par tous et d’en publier la méthode. On y trouve des conservateurs de la National Library of Scotland (NLS), de la British Library, de la Bibliothèque Sainte-Geneviève à Paris, etc. et bien sûr des chercheurs de l’IRHT. Un des seuls articles du Bulletin des bibliothèques de France à propos de l’empreinte date de 1980 et est l’œuvre de trois membres de l’équipe de la section humanisme de l’IRHT.

Ceci aboutit en 1984 à la publication d’un manuel trilingue anglais/français/italien : Fingerprints, manual / Empreintes, guide du releveur / Impronte, regole per il rilevamento.

Le principe général est simple : l’empreinte est « composée de 16 signes typographiques relevés en 4 emplacements déterminés à l’avance en éliminant toute interprétation subjective. [...]

L’empreinte comprend les deux derniers caractères des deux dernières lignes :
1° du premier recto après la page de titre,
2" du quatrième recto après celui-ci,
3° du premier folio – ou page ou colonne – portant la numérotation 13 (ou 17 s’il n’y a pas de folio – ou page ou colonne – correctement chiffré 13). S’il n’y a aucune numérotation, on prend le quatrième recto après celui du 2°,
4° les deux premiers caractères des deux dernières lignes du verso de la page prise en 3°.

Cet ensemble de 16 signes est complété par un 17e signe qui indique où a été relevé le 3e groupe de 4 caractères (folio chiffré 13 ou 17, ou compté) et par la date telle qu’elle figure sur le volume. »

On obtient ainsi une suite de signes telle que celle-ci : S.ir s;es r-us daLy (3) 1749 (R) – (3) signifie que le 3e groupe a été relevé sur la page 13 et (R) que la date 1749 était écrite en chiffres romains sur la page de titre.

Le système est intéressant : il y a extrêmement peu de chance pour qu’une autre édition se trouve avec la même empreinte. C’est pourquoi des grandes bibliographies nationales ont décidé de l’utiliser : c’est le cas des bibliographies italienne (edit16) et allemande (VD16 et VD 17).

Il a cependant plusieurs défauts :
*le plus souvent cité est sans doute celui de la copie ligne à ligne : l’empreinte sera alors identique pour deux éditions différentes. Ce défaut est partiellement pallié par l’ajout de l’année de publication – mais il n’est pas rare que la réédition ait lieu la même année que l’édition originale : l’empreinte est alors prise en défaut ;
*l’empreinte se prend sur des cahiers peu nombreux et proches les uns des autres : mieux vaut plus disperser le relevé dans le livre afin de réduire les risques. D’autant que ces cahiers sont parmi les premiers, c’est à dire souvent constitués de pièces liminaires, plus soumises au changement que d’autres parties du livre ;
*les lieux de relevé 1 et 3 sont fixes : un problème se pose quand manque la page de titre et la page 13 (ou 17)
*les lieux de relevé 2 et 4 sont liés aux 1 et 3, ce qui augmente encore le risque d’aléa ;
*cette empreinte est assez longue et complexe à relever.

Il est bien évidemment mieux de relever cette empreinte que d’uniquement se fier à la collation ou pire – horresco referens – à la pagination ou au titre. Mais ce système me semble donc très inférieur au second, dont nous parlerons prochainement.

Apologie pour l’usage de l’empreinte. 2. À quoi ça sert ?

On me demandait en commentaire du précédent billet ce qu’est une empreinte typographique.

C’est très simple : il s’agit d’une suite de caractères relevés selon une méthode particulière (il y a plusieurs méthodes concurrente, nous en parlerons dans les prochains billets) dans un livre ancien.

D’après l’Oxford Companion to the Book, l’idée en reviendrait à Falconer Madan (on ne prête qu’aux riches) mais elle est surtout mise en pratique quand se développent les bases de données bibliographiques informatisées.

À quoi cela sert-il ? D’une part (1) à établir une relation de un-à-un, d’autre part (2) à rapidement identifier un livre.

1/ Etablir une relation de un-à-un

Prenons un exemple contemporain (parfaitement) au hasard : ce livre. Quand on a dit qu’il s’agit de Rémi Mathis, Les bibliographies nationales rétrospectives, 2010, on sait à peu près de quoi on parle. Il n’y a qu’une seule édition et pas de différence de composition entre les exemplaires. L’empreinte est inutile.

Prenons maintenant cet exemple-ci. Je suis incapable en voyant cette notice de savoir de quelle édition il s’agit. Car Fricx a publié parallèlement deux éditions du texte, l’un comptant infiniment plus de gravures que l’autre. Indiquer Flavius Josèphe, Histoire des Juifs écrite par Flavius Joseph, sous le titre de "Antiquitez judaïques", traduite sur l’original grec revu sur divers manuscrits, par Monsieur Arnauld d’Andilly, Bruxelles : Fricx, 1701-1702 n’est donc pas pertinent car non-discriminant.

On remarquera au passage qu’on ne s’aperçoit de la non-pertinence qu’a posteriori, une fois qu’on est tombé par hasard sur des exemplaires des deux éditions. La bibliographie est un sport de combat, mais fort amusant.

Vous me direz : « OK mais fournir la collation aurait suffit à différencier les deux éditions ». Vous avez raison et c’est pour cela que fournir la collation (qui "décrit" l’ensemble du livre) est essentiel (et que vous invite à rejoindre la Collation formula appreciation Society sur Facebook).

Mais il est des cas où la collation ne suffit pas. Car deux copies ligne à ligne auront des collations semblables et le cas est extrêmement fréquent. À l’inverse, il faut pouvoir rassembler sous la même édition des livres qui peuvent présenter des pages de titre et des dates très différentes… voire une collation différente. C’est le cas quand un libraire rachète le fonds d’un prédécesseur : il remet alors en vente les vieux exemplaires sous sa marque et il n’est pas rare qu’il ajoute alors des tables, une préface ou le catalogue de ses livres. Sans empreinte, il est souvent impossible de se rendre compte qu’il s’agit de la même édition, écoulée en deux émissions distinctes.

L’empreinte sert donc à cela :
*être sûr que deux exemplaires possédant la même empreinte appartiennent à la même édition
*être sûr que deux exemplaires possédant des empreintes différentes appartiennent à des éditions distinctes

2/ Rapidement identifier un exemplaire

Dès lors que cette relation de un à un existe, l’identification des livres en est grandement favorisée. Il suffit de relever l’empreinte et on sait directement à quelle édition appartient l’ouvrage. Même si votre exemplaire est incomplet et n’a plus de page de titre.

On a cependant le droit d’effectuer quelques vérifications supplémentaires – mais on perd en tout cas beaucoup moins de temps à entièrement collationner l’exemplaire.


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