Archive pour la catégorie 'Interlude'

Interlude (3)

J’aime beaucoup la poésie de Rollinat. On y trouve une exagération systématique qui le rend fort sympathique. Il a trouvé son style et s’y complaît avec tout ce que cela a de naïf dans l’horreur et le macabre perpétuel – tout en demeurant un poète impeccable usant de formes fixes parfaitement maîtrisées. On peut lui reprocher tout ce qu’on reprochait à Baudelaire en son temps… sauf qu’il n’y a rien derrière. C’est un Baudelaire au premier degré.

Voici donc son évocation d’une bibliothèque. Ce n’est pas très loin de la vérité, je trouve. Que lui jettent en tout cas la première pierre les quelques personnes – s’il y en a – qui n’ont jamais rêvé de – “fumer l’opium dans un crâne d’enfant, Les pieds nonchalamment appuyés sur un tigre !

La bibliothèque

À José-Maria de Heredia.

Elle faisait songer aux très vieilles forêts.
Treize lampes de fer, oblongues et spectrales,
Y versaient jour et nuit leurs clartés sépulcrales
Sur ses livres fanés pleins d’ombre et de secrets.

Je frissonnais toujours lorsque j’y pénétrais :
Je m’y sentais, parmi des brumes et des râles,
Attiré par les bras des treize fauteuils pâles
Et scruté par les yeux des treize grands portraits.

Un soir, minuit tombant, par sa haute fenêtre
Je regardais au loin flotter et disparaître
Le farfadet qui danse au bord des casse-cous,

Quand ma raison trembla brusquement interdite :
La pendule venait de sonner treize coups
Dans le silence affreux de la chambre maudite.

Un grand nombre de ses oeuvres sont bien évidemment disponibles sur Wikisource.

Interlude (2)

Outside of a dog, a book is man’s best friend.
Inside of a dog, it’s too dark to read.

Groucho Marx

Interlude

Il est des gens dont le père est chartiste, la mère chartiste, qui épousent une chartiste et dont les enfants… Ce n’est pas mon cas. L’Ecole – dont je n’avais jamais entendu parler – m’a été présentée un mercredi matin par José-Maria de Heredia, dans la bibliothèque d’une petite ville de province.

J’étais collégien, ne connaissais de Heredia que le “vol de gerfauts”, ignorais que Heredia était – à l’aune des surréalistes, des poètes du XXe siècle et de notre cher Gaëtan Picon – presque devenu un poète maudit et voulais en lire plus. J’ai emprunté les Trophées et il est devenu mon livre de chevet pendant plusieurs années.

Depuis, Heredia m’a présenté plusieurs de ses amis, qui sont devenus les miens : Leconte de Lisle, Pierre Louÿs, Henri de Régnier et pas mal de symbolistes, les jeunes poètes fréquentant son salon, Gide, Valéry.

Sans doute ne serait-il pas malheureux de savoir ce que je lui dois, lui qui a toujours accueilli les jeunes poètes à bras ouverts et à grand renfort de cigares.

À tel point que j’ai failli intituler ce blog “L’âme de leur parfum et l’ombre de leur rêve” en hommage à ce sonnet, que je vous invite à relire :

Vélin doré

Vieux Maître Relieur, l’or que tu ciselas
Au dos du livre et dans l’épaisseur de la tranche
N’a plus, malgré les fers poussés d’une main franche,
La rutilante ardeur de ses premiers éclats.

Les chiffres enlacés que liait l’entrelacs
S’effacent chaque jour de la peau fine et blanche ;
À peine si mes yeux peuvent suivre la branche
De lierre que tu fis serpenter sur les plats.

Mais cet ivoire souple et presque diaphane,
Marguerite, Marie, ou peut-être Diane.
De leurs doigts amoureux l’ont jadis caressé ;

Et ce vélin pâli que dora Clovis Ève
Évoque, je ne sais par quel charme passé,
L’âme de leur parfum et l’ombre de leur rêve.