Archives de la catégorie 'Le travail du conservateur'

La retouche d’image avant Photoshop

L’estampe – qui se trouve au confluent de l’artisanat, du commerce et de l’art – est le support des activités, des envies, des besoins, des représentations des hommes. C’est ce qui la rend passionnante, car bien plus complexe que la plupart des autres médias et faisant intervenir une grande variété d’acteurs.

Un petit exemple amusant dont on ne sait à peu près rien, mais sur lequel je suis tombé aujourd’hui en faisant du pré-inventaire. Pour réaliser une estampe, vous gravez une plaque de cuivre, qui est ensuite encrée : vous posez une feuille de papier humide sur cette matrice, passez le tout sous une presse, l’encre vient alors imprimer le motif gravé sur la feuille. Mais il est toujours possible de modifier le motif gravé sur la plaque et d’alors tirer de nouvelles épreuves. On obtient alors un nouvel « état » de la même gravure.

Ces états peuvent servir à vérifier l’avancement du travail, à approfondir son travail, à modifier la lettre (changement d’adresse de l’éditeur…)… ou à mettre à jour un portrait.

On a donc là un graveur qui représente le tout jeune sultan ottoman : la lettre indique qu’il a 10 ans.

Le sultan a dix ans

Le sultan a dix ans

Mais le temps passe et les petits garçons grandissent. Ce qui est dans l’ordre des choses mais contrariant quand votre gagne-pain est de vendre des portraits et que vos clients préfèrent des représentations exactes et à jour.

Que faites vous alors ? Vous demandez au graveur (ou à un autre) de reprendre la plaque. Il est trop compliqué de vieillir le sujet, on va donc faire au plus simple. On change le fond et… on lui ajoute simplement une moustache.
Bien sûr, la lettre parle de ses « 10 ans », il faut arranger cela, ce qui n’est pas pratique car le mot « Turcs » est sur la même ligne que la mention de l’âge. On fait donc remonter ce mot à la ligne supérieure, de manière pas très propre car la place manque, et on recoupe purement et simplement la plaque pour supprimer la seconde ligne, où figurent les « 10 ans ».

Le petit sultan moustachu

Le petit sultan moustachu

On a ainsi un parfait sultan devenu jeune adulte à la virile moustache, que l’on s’arrachera sur le marché parisien !

Comparaison des deux états

Comparaison des deux états

Epreuves : BnF, département des Estampes et de la Photographie, N2 (Ahmed II), D069200-D069201. Je n’ai pas creusé ni fait de biblio mais l’éditeur est sans doute Balthazar Moncornet, vers 1653-1655.

Portrait du bibliothécaire en émancipateur

Le 27 août 2012 a été annoncé que notre ami Jérémie Zimmermann était lauréat d’un très prestigieux EFF Pioneer Award. Ce prix est remis chaque année à deux ou trois personnes pour leur "contribution importante à l’émancipation des individus par l’informatique". Jérémie est, entre autres, récompensé pour l’énorme travail d’information qui a permis que le Parlement européen repousse le traité ACTA, qui sacrifiait les libertés individuelles et le partage de la connaissance sur l’autel de la "protection de la propriété intellectuelle" (entendre la protection d’un privilège monopolistique accordé à quelques multinationales). Jérémie est le premier Français à recevoir pareil honneur.

Le premier ? Oui et non.

Car en 2000, l’EFF a accordé son prix aux "Librarians Everywhere", aux "bibliothécaires, où qu’ils se trouvent".

Pour l’EFF, les bibliothécaires méritent d’être honorés car "les bibliothécaires du monde entier se battent pour la liberté d’expression de tous dans le cyberespace. Ils ont été en première ligne pour éviter la censure de l’internet en bibliothèque, respecter la vie privée des utilisateurs et permettre un accès égal à toutes les informations contenues dans la bibliothèque. Ils agissent selon une éthique professionnelle forte. Leurs actions individuelles dénotent un courage admirable : ils s’engagent en faveur de la liberté de pensée et de la démocratie alors même que c’est leur emploi qui est en jeu".

Lieu d'émancipation intellectuelle et de liberté individuelle (photo : Marie-Lan Nguyen - Wikimedia Commons - CC-BY)

Lieu d’émancipation intellectuelle et de liberté individuelle (photo : Marie-Lan Nguyen – Wikimedia Commons – CC-BY)

Bel hommage auquel il convient de penser à l’heure où les missions fondamentales de la bibliothèque sont attaquées par les représentants marchands de l’industrie du livre (droit de prêt allant jusqu’à mettre en cause l’existence même des bibliothèques ; prix unique du livre numérique ; loi sur les indisponibles privatisant des oeuvres qui pourraient appartenir à tous ; extrémisme du droit d’auteur utilisé contre les auteurs eux-mêmes ou contre les handicapés, etc.) Il reste tant à faire pour que les bibliothèques demeurent des lieux de partage de la connaissance et de l’art.

Honorer la même année les bibliothécaires et l’inventeur du web, Tim Berners-Lee, car ils contribuent pareillement à l’émancipation de l’homme grâce à l’outil informatique ; voir ces mêmes valeurs de liberté et de partage se rencontrer au-delà des faux jugements sur ce qui est "moderne" ou ne l’est pas, n’est-ce pas un beau symbole ?

Le Conseil national du numérique recommande la réutilisation des données culturelles

Dans son Avis n° 12 relatif à l’ouverture des données publiques (« Open data »), le Conseil national du numérique revient (comme indiqué) sur la question de l’open data.

[Résumé pour ceux qui n'ont pas suivi : la loi 78-753 (dite loi de 78) indique que toute donnée produite par l'administration est librement réutilisable par tout citoyen SAUF celles des institutions culturelles (même si les données n'ont rien de culturel) et de recherche. C'est la raison pour laquelle la culture est extrêmement en retard concernant l'open data avec toutes les conséquences que ça a pour la diffusion de la culture et l'innovation sur ces thématiques. Actuellement, au niveau de l'Etat, seules la BnF et la BNUS tirent leur épingle du jeu. Rappelons pourtant que l'on parle de données "ordinaires" : le droit d'auteur n'est jamais en cause puisque, selon la loi, un document qui est soumis au droit d'auteur ne peut pas être une donnée publique.]

Rendre la culture accueillante, ouverte et à l'écoute des pratiques de la société

Rendre la culture accueillante, ouverte et à l’écoute des pratiques de la société. Musée du moulin d’Eyendorf (Photo Frank Vincentz – CC-BY-SA)

La proposition n° 3 se lit en effet :

Intégrer les données culturelles dans le régime de la réutilisation commun. Clarifier les questions de propriété intellectuelle relative à la réutilisation des oeuvres numérisées et des données soumises au droit d’auteur des agents publics. Promouvoir l’innovation autour des données culturelles.

Le Conseil souligne fort justement que cela rentre précisément dans les missions du ministère de la Culture, qui doit « rendre accessible au plus grand nombre les oeuvres capitales de l’humanité, et d’abord de la France ».

Je suis surtout particulièrement heureux que soit souligné le fait (que nous clamons sur tous les toits depuis un an mais que beaucoup refusent d’entendre) que le produit d’une numérisation d’un document ancien n’est ni protégeable par le droit d’auteur (le ministère le reconnait depuis longtemps sans aucun problème et la jurisprudence est constante) ni par le droit des données publiques (puisque demeure le droit d’auteur moral, sans limite de temps, de l’artiste). Actuellement, rien dans la loi ne s’oppose donc que chacun réutilise les numérisations effectuées par des institutions publiques (p. 9).

Le CNN appelle donc à une clarification de ce point, de même que celui du droit d’auteur des fonctionnaires (nous sommes à cet égard outrageusement avantagés, au détriment du service rendu au public et au citoyen [certes, c'est un des rares points où un fonctionnaire est avantagé, mais quand même ;-) #troll]).

Une position très saine du CNN, donc, qui laisse une fois de plus penser qu’il est bon que des acteurs qui ne dépendent pas directement de la Culture jettent parfois un œil sur ce qu’il s’y fait !

PS : La formation des agents publics à ces problématiques constitue la proposition n° 8 et, là aussi, il y a du travail à faire, tant les réticences sont dues à une mauvaise connaissance du dossier et une mauvaise appréhension des enjeux, tout particulièrement dans le monde de la culture.

« Il est de notre mission de service public de rendre ces données et fichiers numériques librement accessibles et réutilisables par les citoyens » : interview de Frédéric Blin (BNU)

Le conseil d’administration de la Bibliothèque nationale et universitaire (BNU) de Strasbourg a décidé le 27 janvier de placer toutes ses productions numérisées sous la Licence ouverte / open licence (étalab).

Ceci marque une avancée considérable car, jusqu’à maintenant, les institutions culturelles utilisaient souvent la loi de 1978 (78-753) sur les données publiques pour restreindre (en tout cas « contrôler ») la diffusion. Pour la première fois, une grande bibliothèque se place dans l’esprit de l’open data pour permettre la réutilisation par tous de ces données dans un cadre juridique clair, prenant en compte les enjeux de manière large et non uniquement bibliothécaire.

Nous proposons aujourd’hui une interview de Frédéric Blin, directeur de la conservation et du patrimoine de la BNU et membre du board de l’IFLA.

Rémi Mathis : La BNU a décidé de placer toutes ses données sous des licences permettant des réutilisations les plus larges qui soient (étalab pour les images et CC0 pour les métadonnées) : pouvez-vous nous expliquer pourquoi et dans quel cadre ?

Frédéric Blin : La BNU a trois missions principales : favoriser la recherche, valoriser nos fonds, les conserver. Notre position de départ est qu’il nous faut lever tous les freins ou complications inutiles à l’accomplissement de ces trois missions.

La décision exacte votée par notre Conseil d’administration est formulée de la manière suivante :

  • les données bibliographiques (dont les métadonnées des documents numériques) produites par la BNU sont considérées comme des données publiques et à ce titre placées sous Licence Ouverte ou autre licence compatible (libre réutilisation, y compris à des fins commerciales, sous réserve de mentionner la source de l’information) ;
  • les fichiers numériques issus de la numérisation par la BNU d’œuvres du domaine public conservées dans ses collections sont considérés comme des données publiques et à ce titre placés sous Licence Ouverte ou autre licence compatible.

Par ailleurs, la décision précise que les cadres réglementaires, normatifs et professionnels n’étant pas figés, la réflexion de la BNU est amenée à se poursuivre sur ces dossiers. Néanmoins, il nous a semblé nécessaire de nous prononcer aujourd’hui sur la réutilisation de nos données, tant pour des raisons internes qu’externes à la BNU.

En ce qui concerne les raisons internes, la BNU est engagée dans une politique ambitieuse de numérisation de ses collections : cette politique se traduit notamment par la conduite de projets d’envergure (numérisation de plusieurs centaines d’ouvrages du 16e siècle, participation au programme européen Europeana Collections 1914-1918, etc.), et par l’objectif de disposer en 2012 d’une bibliothèque numérique moderne et performante. Nous nous devions de définir les usages que nous allions permettre de tous ces documents rendus accessibles sur internet. En les rendant librement réutilisables, nous souhaitons en premier lieu faciliter le travail des chercheurs (terme à entendre naturellement au sens large : étudiants, chercheurs, sociétés savantes, public éclairé, etc.) et les inciter à découvrir et exploiter nos fonds. De même, nous encourageons ainsi les auteurs et éditeurs à recourir à des documents de la BNU pour illustrer leurs productions, contribuant ainsi à la valorisation de nos fonds.
En ce qui concerne le contexte général, la question de la réutilisation des données publiques a abouti ces derniers mois à un certain nombre de réalisations ou de prises de positions. Ainsi : le gouvernement a instauré la mission Etalab en février 2011 et ouvert le portail data.gouv.fr en décembre ; la Bibliothèque nationale de France a inauguré le portail data.bnf.fr en juillet ; la Conférence des Présidents de bibliothèques nationales européennes s’est prononcée en septembre en faveur de l’Open Data ; la Fondation Europeana s’est doté d’un « Data Exchange Agreement », par lequel elle demande à ses fournisseurs de contenus de placer leurs métadonnées sous licence CC0 afin d’en autoriser la libre réutilisation ; dans le dossier de l’état civil numérisé par les archives départementales, le Tribunal administratif de Clermont-Ferrand du 13 juillet 2011 a jugé que « les informations publiques sollicitées [par des sociétés commerciales] peuvent faire l’objet d’une réutilisation à des fins commerciales dès lors qu’elles ont été élaborées par les collectivités publiques dans le cadre de leur mission de service public ». En parallèle, le développement du web sémantique et la question de l’adoption du format RDA en France nous semblent devoir aboutir à terme à une nécessaire libération des données bibliographiques : nous anticipons d’une certaine manière sur ces évolutions prévisibles.

Outre ces éléments de contexte, nous estimons, d’une part, que les données bibliographiques produites par un établissement public sont un bien public, et d’autre part, que l’acte de numériser un document appartenant au domaine public ne crée pas de droit d’auteur spécifique lié à la version numérique de ce document. Par conséquent, il est de notre mission de service public de rendre ces données et fichiers numériques librement accessibles et réutilisables par les citoyens.

 

A la cigogne d'Alsace

À la cigogne d'Alsace, E. Staerck, 7 quai Saint-Jean, Strasbourg. Carte postale, vers 1900. BNUS (domaine public ; licence ouverte)

 

RM : Les institutions (musées, bibliothèques…) qui restreignent les usages qui peuvent être faits des documents numérisés soulignent parfois la nécessité de trouver des fonds propres et donc de valoriser ces documents. Est-ce à dire que vous ne croyez pas à cette source de financement ou que vous pensez qu’il y a d’autres priorités ?

FB : Nous avons bien entendu analysé cette question. Avant notre décision, nous appliquions une redevance d’usage, de l’ordre de 35€ par image. Ce règlement était basique, nous aurions pu l’affiner. Cependant, les sommes récoltées par la BNU chaque année au titre de la redevance d’usage étaient minimes, de l’ordre de 3000€. Elles ne couvraient naturellement pas le temps de travail de la secrétaire chargée de gérer les factures et la correspondance avec les lecteurs, ni le temps des autres personnes – y compris de l’Administrateur – impliquées en cas de demande d’exonération ponctuelle ou systématique. En outre, nous espérons que l’abandon de la redevance d’usage entrainera une augmentation des demandes de numérisation de documents, service qui lui restera payant. Dans notre cas particulier, nous pensons qu’en autorisant la libre réutilisation, l’établissement sera au final bénéficiaire au strict plan financier. Dans le cas d’autres structures, cela pourrait être différent.
D’autre part, nous estimons que la libération des données favorise la créativité artistique et intellectuelle, de même que commerciale : établissement public, il est dans l’intérêt de la BNU de favoriser le dynamisme économique et commercial du pays, créateur d’emplois et générateur de rentrées fiscales. La BNU devient ainsi indirectement une source d’activité économique : le retour sur l’investissement consenti par la Nation pour le financement de la BNU trouve ici une concrétisation potentiellement mesurable.

RM : Une autre crainte réside dans la perte de contrôle de la bibliothèque de l’usage qui est fait de ses fonds. Voire dans la nécessité d’accompagner le lecteur, qui a besoin de la médiation d’un bibliothécaire, ce qui serait perdu en cas de dissémination. Là encore, serait-ce de fausses questions ?

FB : Il est illusoire de croire que nous pourrions contrôler les usages faits de nos images. Nous n’avons pas le temps ni les moyens de consacrer du personnel à cette tâche. Nous sommes néanmoins attachés et attentifs à ce que l’accès libre et gratuit aux données produites par la BNU reste garanti : leur exploitation commerciale potentielle par des tiers ne remet pas en cause l’accès des citoyens à ces données directement auprès de l’établissement, dans une logique de service public. La médiation peut tout à fait se faire dans cette optique, ou dans le cadre de partenariats de recherche. La constitution au printemps de cette année d’un conseil scientifique propre à la BNU vise ainsi à renforcer une implication déjà ancienne dans les activités scientifiques, en Alsace et au-delà, se traduisant par de multiples partenariats, colloques, ou publications. La BNU mène également des partenariats de co-édition de certaines de ses collections inédites : le dernier exemple en date est la coédition avec un éditeur strasbourgeois des partitions de deux concerti pour piano de la compositrice alsacienne Marie Jaëll, dont nous conservons les manuscrits. La bibliothèque est ainsi impliquée de diverses manières dans la diffusion et l’exploitation de ses fonds. Mais elle n’a pas forcément les forces, ni la vocation, de toujours imaginer de nouveaux projets ou de nouveaux usages : l’important reste de ne pas interdire la créativité extérieure en enfermant nos données.

Aedes Eclesiae Cathedralis Argentoratensis (estampe vers 1650, BNU STRG.CC.39 NBI 1 ; domaine public, licence ouverte)

RM : Cette mise à disposition est-elle une fin en soi ou s’accompagnera-t-elle de « push », c’est à dire d’une volonté de dissémination, soit de votre fait, soit passant par des partenariats ?

FB : Nous sommes dans une optique de valoriser le plus largement possible nos richesses documentaires. L’ouverture d’une bibliothèque numérique moderne, le moissonnage prochain par Gallica et Europeana, la participation à des projets collectifs comme la Bibliothèque virtuelle des manuscrits médiévaux de l’IRHT, Calames ou bien sûr le Sudoc, sont autant d’actions volontaristes que mène la BNU depuis de nombreuses années pour certaines d’entre elles. Nous sommes en parallèle régulièrement sollicités pour participer à des projets – locaux ou nationaux – autour de l’e-tourisme par exemple, ou au titre des initiatives d’excellence. En raison de l’opération BNU Nouvelle, qui mobilise fortement l’ensemble du personnel, nos possibilités de dégager les moyens nécessaires à ces participations sont pour l’instant relativement limitées. Nous tâchons cependant d’accompagner au mieux les initiatives présentées, notamment celles issues des communautés universitaires en relation avec les humanités numériques. En 2014, lorsque BNU Nouvelle sera achevée, nous disposerons d’outils nous permettant d’être à la hauteur de notre statut de deuxième bibliothèque de France, et nous pensons que la décision prise en janvier 2012 sur le statut des données que nous produisons y aura contribué.

RM : Merci beaucoup pour ces réponses, Frédéric, et félicitations à vous-même, à l’administrateur de la BNU, M. Albert Poirot, et au CA qui a pris cette décision !

L’édition numérique en histoire de l’art

Anne-Laure Brisac-Chraïbi, ingénieur de recherche à l’Institut national d’histoire de l’art et à InVisu organise une journée d’études sur le devenir de l’édition en histoire de l’art au temps du numérique

Que devient l’édition d’histoire de l’art, avec le numérique ?

Les chercheurs et les amateurs écrivent/lisent l’histoire de l’art en prenant comme point de départ les objets visuels :

- comment les nouvelles formes de publications que fait naître le numérique se présentent-elles ?

- quels types d’ouvrages et de lecture sont-ils proposés ?

- quels liens s’établissent-ils avec les catalogues de musées, d’exposition en ligne ?

- de quelle façon les éditeurs prennent-ils en compte cette discipline particulière – quels modèles économiques imaginent-ils, quels aspects juridiques doivent-ils envisager ?

Telles seront certaines des questions soulevées, parmi d’autres, lors de la journée d’étude du 13 janvier 2012 : Signes et balises. L’édition numérique en histoire de l’art, réalisations, projets, enjeux.

J’aurai l’honneur d’intervenir à une des tables rondes afin de parler de la politique des Nouvelles de l’estampe à cet égard et de sa présence (très bientôt !) sur revues.org.

Le programme complet se trouve ici.

L’entrée est libre et gratuite et cela se passe vendredi 13 janvier à l’auditorium de la galerie Colbert (2, rue Vivienne ; 75 002)

De la difficulté d’appréhender l’estampe (et l’imprimé en général)

Depuis un an que je m’occupe professionnellement d’estampes, j’ai pu constater combien le discours dominant dans ce milieu consiste à déplorer le manque de considération de ce qui est à la fois un art et un média fondamental de ces cinq derniers siècles. Il y aurait un article à rédiger sur ce discours (vraiment, je suis preneur pour les Nouvelles de l’estampe !). On me pardonnera, j’espère, de sacrifier à mon tour à cette pratique, donc. J’ai honte d’être si mainstream mais je suis en effet surpris de certaines pratiques.

Au cours de ces dernières semaines, j’ai pu visiter deux expositions d’un grand intérêt pédagogique et scientifique. Leur qualité générale montre que des gens compétents ont accompli un véritable travail et pris leur tâche à cœur. Impossible donc d’incriminer le dilettantisme de certains musées ou des expositions « prêtes à accrocher ». Pourtant, à chaque fois, on peut s’interroger sur l’appréhension que des conservateurs ont eu de l’imprimé et de son importance

Au Louvre, Le Papier à l’œuvre présente plus de soixante œuvres sur papier. Il faut bien être conscient que l’estampe représente un pourcentage non pas majoritaire mais hégémonique des œuvres d’art anciennes. Tirées à de multiples exemplaires, d’un coût relativement bas, présentes partout pendant cinq siècles, elles sont absolument fondamentales si l’on veut comprendre l’art ancien, sa diffusion, sa réception. Au XXe siècle encore, la plupart des grands artistes en ont tâté, des considérations sociales (l’art pour tous) venant parfois se surajouter à l’appréhension purement esthétique pour en faire un objet d’une réjouissante complexité – où l’innovation technique vient encore enrichir la création artistique.
Pourtant, malgré ce caractère fondamental, l’exposition du Louvre sur les œuvres sur papier ne présentait… pas d’estampes du tout (peut-être en ai-je loupé une ou deux ?) ! On peut sans doute y voir une appréhension de l’art coupée des conditions de sa création, de sa diffusion, du regard qu’on peut porter sur elle ; une appréhension uniquement tournée vers le "créateur" et l’« œuvre unique". C’était en tout cas très surprenant et extrêmement trompeur pour le visiteur, à qui on cache 95% des œuvres sur papier et des possibilités qu’offre ce support.

Art-ception. Litho de Daumier. Oeuvre d'art montrant des gens qui regardent une oeuvre d'art. We have to go deeper.

Art-ception. Litho de Daumier. Oeuvre d'art montrant des gens qui regardent une oeuvre d'art. We have to go deeper.

L’autre exposition était celle consacrée à l’épée au musée de Cluny. Superbe sujet et fort intéressant traitement, n’hésitant pas à convoquer des témoins d’une grande diversité – jusqu’aux chevaliers Playmobil ou au « None shall pass » des Monty Python – afin d’étudier la symbolique de l’épée médiévale des origines à nos jours. C’est un micro-détail qui m’intéresse ici : des imprimés décrits sur le cartel comme étant « encre sur papier ». Réflexe de conservateur du patrimoine habitués aux « huile sur toile », sans doute. Mais précisément, signe d’une incapacité à s’adapter aux méthodes de description de ce qui ne relève pas directement de sa spécialité et de l’histoire de l’art en général. Le cas est rare pour le livre mais combien de fois lit-on « burin sur papier », « eau-forte sur vergé » et autres formules n’ayant aucun sens ?

En ce beau siècle où l’information est plus que jamais disponible, il est fondamental de nous intéresser aux spécificités de chaque technique et d’être capables de mettre chacune d’entre elles en perspective et en contexte, sans faire de notre appréhension personnelle l’aune de toute histoire.

Apologie pour l’usage de l’empreinte. 5. Conclusion

Il n’est que trop grand temps de clore cette série de billets. Je n’ai en fait rien de plus à dire, si ce n’est qu’il m’est parfaitement incompréhensible que l’on puisse travailler sur le livre ancien sans empreinte, tellement sont nombreux les cas où elle seule discrimine deux éditions, tellement son emploi est rapide et pratique. Je laisse donc la parole à plus savant que moi.

Neil Harris, 2006

Though opinions migh well differ abour the efficacy of one fingerprint system with respect to another, doing without them is an option few genuine profesional users are willing to consider.

Renoncer à utiliser l’empreinte typographique revient à renoncer à s’élever au-dessus de l’exemplaire. Refuser de considérer l’édition d’un ouvrage. Refuser de comparer un fonds avec les autres. Refuser la rigueur. Cela revient à considérer que l’informatique n’a rien changé et qu’il n’y aucune raison de cesser de travailler comme en 1850.

Cela revient à affirmer que chaque livre doit être recatalogué à partir de rien ; à renouveler sans fin ni cesse un travail fastidieux et inutile quand l’empreinte permet de rattacher un exemplaire à une notice pré-existante.

Refuser de regrouper les exemplaires par édition interdit toute étude à grande échelle sur la production des livres, interdit toute recherche autre que purement de détail. Comment établir des statistiques globales sans avoir auparavant établit la liste des éditions existantes ?

Ce n’est pas un hasard si Google s’intéresse de très près aux bibliographies nationales rétrospectives et si cette entreprise a accordé son « Google Digital Humanities grants » à l’ESTC, bibliographies des ouvrages anglophones anciens.

Il est temps de reprendre le traitement du livre ancien sur les bases des digital humanities et cela ne pourra se faire sans base méthodologique fiable, c’est à dire sans identification unique de chaque édition/émission.

Rencontres Wikimedia

Ces deux derniers jours avaient lieu les Rencontres Wikimédia, dans des locaux cordialement mis à disposition par l’Assemblée nationale.

Ces dernières avaient pour thème « Patrimoine culturel et web collaboratif » : wikipédiens de tous les pays et professionnels des bibliothèques, archives et musées se sont retrouvés pour présenter les projets réalisés ou en cours et nouer des liens entre eux.

Sans doute aurai-je l’occasion de revenir sur certaines communications : il s’est dégagé de ces projets une envie, une énergie, une compétence, une capacité d’entreprendre et de mener à bien des projets proprement enthousiasmants.

Je me borne pour l’instant à mettre en ligne la présentation du principal projet que j’ai mené : la collaboration avec la BnF. Ce dernier était présenté à la tribune par Nicolas Vigneron (aspects techniques) et moi-même pour Wikimédia France et Arnaud Beaufort pour la BnF.

Apologie pour l’usage de l’empreinte. 3bis. Comment la relève-t-on ?

Parallèlement à l’empreinte typographique « LOC », un second type existe. Je ne cacherai pas qu’il me semble très supérieur à l’autre pour plusieurs raisons que nous allons énumérer.

Cette empreinte a été développée pour le Short-Title Catalogue Netherlands (STCN), la bibliographie nationale rétrospective des Pays-Bas – sans doute la meilleure au monde – (presque) achevée en 2009. Ce sont près de 200 000 émissions et 500 000 exemplaires qui ont été finement décrits – ce qui n’aurait pu être possible sans cette empreinte. Le même système (à un iota près) est repris par le Short Title Catalogus Vlaanderen (STCV), projet frère du STCN, qui concerne la Flandre.

Elle repose sur un système très différent de l’empreinte LOC : la constatation que les typographes placent les signatures des cahiers de manière aléatoire. Dès lors, il suffit de relever les signes se trouvant au-dessus des signatures à des endroits précis et nous sommes assurés d’avoir une relation de un à un entre cette suite de caractère – l’empreinte STCN – et l’émission en question.

Prenons un exemple simple, les Œuvres diverses de Guez de Balzac publiées à Leyde par les Elzevier en 1651. Sa collation est *8 A-Q12 R4. Nous avons deux systèmes de signature (astérisques puis lettres capitales) correspondant aux pièces liminaires puis au texte proprement dit. On relèvera donc les caractères (dans le texte) se trouvant immédiatement au-dessus des signatures ouvrant et closant ces deux systèmes, en l’occurrence *2 et *5 puis A et R2. Au-dessus de *2, le texte comprend une espace puis « cet », etc.

On obtient alors : 165112 – a1 *2 $cet : a2 *5 $Il – b1 A a : b2 R2 epi
$ désigne une espace. a1 et a2 signalent les pièces liminaires ; b1 et b2 le texte principal ; 165112 qu’il s’agit d’un in-12 publié en 1651.

Quels sont les avantages de cette empreinte ?
*elle discrimine parfaitement deux émissions, quelle que soit leurs années de publications et, en retour, permet de faire un lien entre deux émissions d’une même édition (impossible à faire sans empreinte : Utrecht 1684/Leyde 1733 par exemple) : nous avons notre fameuse relation de un à un.
*elle est très facile et rapide à relever
*elle se prend sur plusieurs cahiers, éloignés les uns des autres
=> d’une manière général, cette empreinte n’est pas figée comme la LOC : elle s’adapte au livre sur lequel on la prend et est donc ainsi toujours signifiante

Il peut arriver dans de rares cas que plusieurs empreintes existent pour une signature donnée car la forme a bougé lors de l’impression.
Cela n’invalide nullement le système car sa seconde grande force est sa capacité de déclinaison. On a dit qu’on relevait les caractères sur des pages précises. Mais si l’on veut effectuer une vérification, rien n’empêche de relever un plus grand nombre d’empreintes sur des pages prises au hasard afin de comparer des exemplaires de manière encore plus précise.
Personnellement, je relève l’empreinte officielle mais également une dizaine d’autres endroits, par mesure de sécurité. Il est alors extrêmement aisé de savoir si l’on possède deux états d’une même émission ou deux émissions différentes.

Je me demande même si le relevé de l’empreinte ne pourrait pas être automatisé à partir des scans de numérisation.

En tout cas, je ne peux qu’encourager chacun à utiliser cette empreinte tant elle est efficace et puissante.

Collation et empreinte STCN (+imprimeur-libraire en cas d’édition partagée) identifient un livre de manière unique dans 100% des cas.

Eloge de l’humilité

Je cesse de parler de la question de la recherche : je crois que nous en avons fait le tour – c’était d’ailleurs certainement le cas avant mon arrivée dans la profession : que les plus anciens excusent mon inexpérience – et les mêmes arguments reviennent sans cesse de part et d’autre. La récente discussion sur la liste de l’ADBU était à cet égard un peu décevante.

Avant de clore ce dossier, je voudrais cependant donner un dernier argument. L’humilité.

L’idée m’en a été donnée par un court article publié dans le Journal of Cell Science (doi:10.1242/jcs.033340) en 2008 – ce que c’est que de fréquenter des biologistes…
Dans cet essay intitulé « The importance of stupidity in scientific research », Martin A. Schwartz, microbiologiste à l’université de Virginie, raconte qu’il a récemment revu une jeune fille qui était en thèse avec lui quelques années auparavant. À son grand étonnement, elle avait abandonné sa thèse de science, avait étudié le droit à Harvard et était désormais une brillante avocate travaillant pour une ONG. Sa surprise fut plus grande encore quand cette personne extrêmement douée lui révéla qu’elle avait abandonné sa thèse parce qu’elle « en avait assez de se sentir stupide ».

Car c’est précisément en cela que consiste la recherche : sans arrêt se sentir stupide. L’auteur explicite sa pensée : tant que l’on reste à bac+3 (voire bac+5 dans les filières professionnelles), on nous demande uniquement d’apprendre des choses, de les comprendre et de savoir les appliquer. La recherche est tout à fait différente

« Ma thèse était interdisciplinaire et, pendant un temps, à chaque fois que je rencontrais un problème, je harcelais les profs spécialistes des différentes disciplines dont j’avais besoin. Je me souviens du jour où Henry Taube (il fut lauréat du prix Nobel deux ans plus tard) me dit qu’il était incapable de résoudre le problème que je lui soumettais et qui relevait pourtant de sa spécialité. J’étais en 3e année de thèse et je m’imaginais que Taube en savait mille fois plus que mois (au bas mot). S’il n’avait pas la réponse, personne ne l’avait.

C’est alors que je réalisai : personne ne l’avait.

Et c’est bien pour cela que c’était de la recherche. »

Se sentir stupide n’est pas une mauvaise chose, bien au contraire. Clemenceau est réputé avoir dit : « Ce qui m’intéresse, c’est la vie des hommes qui ont échoué car c’est le signe qu’ils ont essayé de se surpasser ». C’est bien de cela qu’il est question : non de la « stupidité relative » que l’on peut ressentir à côté d’une personne meilleure en classe, mais bien LA stupidité, une « stupidité absolue ». Une stupidité choisie car elle est la seule voie vers la connaissance, même si elle est particulièrement inconfortable.

Et cela a des conséquences. La principale est, je pense, une grande humilité face aux choses. Savoir qu’on en sait bien peu et que la connaissance est elle-même mouvante et instable – se sentir sans cesse rabaissé par le monde même – rend modeste. Voilà sans doute pourquoi les chercheurs sont bien plus favorables à Wikipédia que les journalistes, « intellectuels » et autres mondains. Ils se savent eux-mêmes stupides et ont abandonné leur croyance en une Vérité que certains détiendraient.

La seconde une humilité face aux gens. Le chef d’équipe, le « manager » est payé pour dominer. S’il est agréable, c’est parce qu’il sait que la productivité de son équipe n’en est que meilleure. Il « gère » des « ressources humaines ».
Face à un ignorant, le chercheur voit un frère – tout juste un peu plus ignorant que lui, mais finalement si peu. Il éprouve le même sentiment qu’Hélène à qui Andromaque reproche, dans La Guerre de Trois n’aura pas lieu [II, 8], de n’avoir jamais pitié et de n’éprouver que du mépris pour les malheureux et qui répond : « C’est à savoir. Cela peut venir aussi de ce que, tous les malheureux, je les sens mes égaux, de ce que je les admets, de ce que ma santé, ma beauté et ma gloire je ne les juge pas très supérieures à leur misère. Cela peut être de la fraternité ».

De la fraternité envers un égal quand, alors que j’étais enfant et que je m’intéressais à l’archéologie du Moyen-Orient (je vous rassure, c’est encore le cas), j’avais contacté un très grand spécialiste afin d’avoir des renseignements sur la possibilité d’en faire mon métier. Alors que ce ne sont pas les petits garçons de 12 ans rêvant d’être archéologues qui manquent, ce dernier avait très gentiment téléphoné à la maison pour tout nous expliquer. De la fraternité encore quand, plus tard, alors que je voulais m’inscrire en maîtrise, un professeur au Collège de France a passé une demi-heure au téléphone avec un anonyme étudiant de province alors même que son affectation lui interdisait de suivre ses travaux. Je suis persuadé qu’aucun des deux ne se souvient de ces épisodes mais je persiste à trouver leur geste d’une immense élégance.

Et je suis enclin à penser qu’il n’est pas étonnant que cette simplicité dans les mœurs, cette gentillesse, cette volonté de promouvoir ce qui les intéresse auprès du plus humble, du lointain, de l’enfant, se trouve tout particulièrement chez des chercheurs.

Tel gonfle la poitrine parce qu’il « gère » une équipe de vingt personnes.

Mais le chercheur, lui, sait que, plus on monte dans le puits, et plus le ciel est vaste.


mai 2013
L Ma Me J V S D
« avr    
 12345
6789101112
13141516171819
20212223242526
2728293031  

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Joignez-vous à 58 followers