Archives de la catégorie 'Relation au lecteur'

Diffuser la culture française ou aider Télé Z ?

Le journal Owni a récemment écrit un article sur les aides publiques reçues par la presse. On y rappelle que les grands quotidiens sont très aidés (de 6 millions pour l’Humanité à 17 pour Le Monde). L’argument souvent avancé est qu’une démocratie a besoin d’une presse pluraliste : je veux bien l’entendre.

Plus surprenant en revanche sont les sommes accordées à une presse dont l’utilité sociale ou culturelle est plus faible, en particulier les journaux qui donnent les programmes de télévision (souvent agrémentés, je crois, d’articles sur les starlettes du moment, les modes et autres ephemera) : Télé 7 Jours, Télé Star, Télé Loisirs, Télé Z et Télé Cable Sat Hebdo touchent chacun entre 3 et 7 millions d’euros (23,5 millions d’euros au total pour les 5 répertoriés).

On ne parle donc pas là de sommes mineures. Nous sommes bien loin des quelques milliers d’euros d’aides accordées annuellement (par l’intermédiaire du CNL) aux revues qui publient des articles de fond.

Puisque même au plus haut niveau de l'Etat, on promeut plutôt cela que la patrimoine national, pourquoi me gêner ?

Puisque même au plus haut niveau de l’Etat, on promeut plutôt cela que la patrimoine national, pourquoi me gêner ? (Diana – CC-BY)

Ce qui est ironique là-dedans, c’est que, quand on explique qu’il serait bon de permettre la libre utilisation par le citoyen des photos/scan du domaine public des institutions publiques (donc ne posant pas de problèmes de droit d’auteurs, et déjà payées par nos impôts), on nous répond que lesdites institutions doivent trouver des fonds propres, et donc vendre.

Ces ventes de photo, pour la RMN (prise en exemple car elle centralise les fonds de nombreux musées), cela représente (d’après son dernier rapport d’activité) un chiffre d’affaire de 2,9 millions d’euros.

Largement moins que les aides publiques au seul Télé Z, donc.

Bien sûr, cette situation a des raisons historiques. Mais, comme nous ne saurions penser que le refus de la libération des œuvres de la RMN ne repose pas sur une analyse sérieuse de la situation, cela signifie que le choix a été fait, entre continuer à aider Télé Z et permettre que chacun ait accès aux 500 000 œuvres de la base de la RMN pour ses recherches et sa dilection personnelle, de favoriser la première solution.

PS : Comme il serait injuste de pénaliser Télé Z par rapport à Télé Star etc., disons plutôt baisser l’aide publique de 23,5 à 20 millions pour ces magazines qui sont les fleurons de la culture française…

PPS : Je me place dans l’hypothèse où il serait impossible à la RMN de gagner de l’argent avec ces photos si elles étaient librement disponibles. C’est bien évidemment faux : l’expérience prouve que mettre à disposition les données et vendre des services autour est plus efficace que vendre les données elles-mêmes.

PPPS : Juste au moment où – comme cela arrive sans cesse – un chercheur de mon entourage renonce à intégrer une reproduction (pourtant utile à sa démonstration scientifique) à son article scientifique car la RMN la vend trop chère pour que la revue puisse se permettre de l’acheter. Bel exemple où tout le monde est perdant.

Portrait du bibliothécaire en émancipateur

Le 27 août 2012 a été annoncé que notre ami Jérémie Zimmermann était lauréat d’un très prestigieux EFF Pioneer Award. Ce prix est remis chaque année à deux ou trois personnes pour leur "contribution importante à l’émancipation des individus par l’informatique". Jérémie est, entre autres, récompensé pour l’énorme travail d’information qui a permis que le Parlement européen repousse le traité ACTA, qui sacrifiait les libertés individuelles et le partage de la connaissance sur l’autel de la "protection de la propriété intellectuelle" (entendre la protection d’un privilège monopolistique accordé à quelques multinationales). Jérémie est le premier Français à recevoir pareil honneur.

Le premier ? Oui et non.

Car en 2000, l’EFF a accordé son prix aux "Librarians Everywhere", aux "bibliothécaires, où qu’ils se trouvent".

Pour l’EFF, les bibliothécaires méritent d’être honorés car "les bibliothécaires du monde entier se battent pour la liberté d’expression de tous dans le cyberespace. Ils ont été en première ligne pour éviter la censure de l’internet en bibliothèque, respecter la vie privée des utilisateurs et permettre un accès égal à toutes les informations contenues dans la bibliothèque. Ils agissent selon une éthique professionnelle forte. Leurs actions individuelles dénotent un courage admirable : ils s’engagent en faveur de la liberté de pensée et de la démocratie alors même que c’est leur emploi qui est en jeu".

Lieu d'émancipation intellectuelle et de liberté individuelle (photo : Marie-Lan Nguyen - Wikimedia Commons - CC-BY)

Lieu d’émancipation intellectuelle et de liberté individuelle (photo : Marie-Lan Nguyen – Wikimedia Commons – CC-BY)

Bel hommage auquel il convient de penser à l’heure où les missions fondamentales de la bibliothèque sont attaquées par les représentants marchands de l’industrie du livre (droit de prêt allant jusqu’à mettre en cause l’existence même des bibliothèques ; prix unique du livre numérique ; loi sur les indisponibles privatisant des oeuvres qui pourraient appartenir à tous ; extrémisme du droit d’auteur utilisé contre les auteurs eux-mêmes ou contre les handicapés, etc.) Il reste tant à faire pour que les bibliothèques demeurent des lieux de partage de la connaissance et de l’art.

Honorer la même année les bibliothécaires et l’inventeur du web, Tim Berners-Lee, car ils contribuent pareillement à l’émancipation de l’homme grâce à l’outil informatique ; voir ces mêmes valeurs de liberté et de partage se rencontrer au-delà des faux jugements sur ce qui est "moderne" ou ne l’est pas, n’est-ce pas un beau symbole ?

Un abonnement aux musées, c’est pour quand ?

Les vacances sont souvent l’occasion de visiter musées et monuments partout en France. Mais, bien que je ne doute pas que les prix soient justifiés par des coûts élevés, les tickets d’entrée sont souvent très chers. Ayant déjà renoncé à des visites pour des questions de prix, je n’ose imaginer ce qu’il en est pour une famille avec trois enfants.

Ceci est d’autant plus surprenant qu’il est des pays où une solution simple a été trouvée. Aux Pays-Bas, où je passe une partie de mon temps, on achète pour moins de 50 euros (moitié prix pour les jeunes) une Museumkaart. La Museumkaart est un abonnement à pratiquement tous les musées du pays. On y entre pendant un an, autant de fois qu’on le désire, sans aucune limitation et, dans les grands musées, en coupant la file.

391 musées y participent. Des plus gros et touristiques (Rijksmuseum, Van Gogh, etc.) aux plus petits (3 musées à Amersfoort, les musées municipaux de presque toutes les villes et les châteaux de la campagne). Qu’ils dépendent de l’Etat, d’une municipalité ou soient privés.

L’idée est excellente. Pour ceux qui vont habituellement au musée : on peut se permettre de revenir, d’y passer 5 minutes en allant faire les courses, de découvrir un lieu consacré à telle thématique qui ne nous intéressait a priori pas tellement. Pour ceux qui n’y vont que rarement : débourser 12 euros pour aller une unique fois au musée est bien cher mais 50 euros pour l’année passe bien mieux ; et surtout, l’homme étant ce qu’il est, il cherche à rentabiliser son achat et fréquente donc plus qu’il n’aurait fait en achetant ses billets un par un.

Pendant ce temps-là en France, des cartes d’abonnement existent… mais musée par musée. Cela part dans tous les sens, sans stratégie d’ensemble. Il vous en coûtera de 15 à 80 euros dans le complexe systèmes de cartes du Louvre, 37 euros (à la place de 46, whatever that means) à Orsay, 35 euros au Quai Branly etc. Dans le domaine du patrimoine architectural, la Demeure historique propose un abonnement à 140 bâtiments (carte à 45 euros).

Cela reste très cher et surtout, on a l’impression que chaque musée fait cavalier seul (voire qu’ils se concurrencent entre eux avec tous les coûts induits de marketing) quand les Pays-Bas proposent un accès aisé et unifié à la fois dans l’intérêt du public… et celui des musées eux-mêmes.

L’archer, la Tulipe noire et la librairie

Au hasard de mes lectures quotidiennes, je suis tombé sur un article consacré au jeune archer français Gaël Prévost.

[Note aux amateurs d'idées reçues : oui, j'aime bien le sport, en ai toujours pratiqué, regarde les Jeux et connais la liste des vainqueurs du Tour de France par coeur des années 50 à nos jours. Je laisse donc aux albatros le soin de se rire de l'archer.]

Plus que son éducation (les journalistes semblent tout émoustillés que ce jeune homme ait été élevé sans électricité, télévision ni téléphone portable) ou son talent au tir à l’arc, ce qui m’intéresse est que, avant de partir à Londres, Gaël Prévost lisait la Tulipe noire, d’Alexandre Dumas. Livre qui a toutes les qualités et les défauts des Dumas les plus dumasiens : des gentils très gentils (qui gagnent à la fin), des méchants très méchants (qui sont bien punis), des aventures qui rebondissent sans cesse (sans pour autant qu’on s’inquiète trop car on sait bien que le gentil gagnera), un arrière-plan historique (traité de manière anachronique si ça lui plaît ou qu’il n’a pas eu le temps ou l’envie de se renseigner).

Parfaite lecture d’été, donc. Je l’avais pourtant lu dans un autre contexte : avant de partir quelques mois à la Bibliothèque royale des Pays-Bas, car l’intrigue se passe à La Haye et s’ouvre sur l’assassinat des frères De Witt. Nous étions en 2007 ; je n’avais à l’époque pas de liseuse, je cherchai à en acheter une version sur papier.

J’habitais Lyon et partais deux jours plus tard, ce qui rendait toute commande impossible. Je demandai dans plusieurs librairies de quartier, qui ne l’avaient pas. J’allai chez Flammarion, place Bellecour : rien de Dumas en dehors des très grands classiques. Idem à la FNAC. Idem chez Decitre. Finalement, une de ces librairies (Decitre, je crois) réussit à trouver un exemplaire dans leur échoppe de la Part-Dieu et accepta de me le réserver jusqu’à la fin de la journée (pas plus car le titre est très demandé : la preuve, ils en ont un exemplaire).

C’est à dire qu’en 2007, dans la 2e ville française, il y avait en tout et pour tout un unique exemplaire disponible d’un des romans majeurs d’un écrivain français majeur.

Jean de Baen, Les Corps des frères De Witt (certains chercheurs y voient plutôt une allégorie du lecteur mis à mort parce qu’il a osé lire des livres qui ne rapportent plus d’argent à leur éditeur de jadis)

En gros, éditeurs et libraires méprisaient les oeuvres du domaine public car ce n’était pas elles qui leur assuraient des ventes. La Tulipe noire n’était publiée que par un unique (petit) éditeur.

Depuis, les liseuses se sont extrêmement développées, ainsi que la mise à disposition d’oeuvres du domaine public sur Internet. Nous n’avons plus besoin de passer par les acteurs traditionnels de l’édition pour lire les textes. Du coup, l’offre a explosé et, surtout, la diversité est beaucoup plus grande. Nous pouvons enfin lire les romans qu’on nous refusait autrefois.

Vous voulez lire la Tulipe noire en 2012 ? Plus besoin de perdre une journée entière dans les librairies de Lyon à se faire regarder de travers, vous l’aurez en trois clics.

Et, alors que s’annonce une "rentrée littéraire" où s’imposent marketing et communication, n’oublions pas qu’un "nouveau livre", c’est tout simplement un livre que l’on n’a jamais lu.

L’open data en bibliothèque départementale

La bibliothèque départementale de Saône-et-Loire est le premier réseau rural à participer au mouvement de l’open data, dont nous avons déjà souligné le caractère fondamental pour rendre nos missions de service public et concourir à la diffusion de la connaissance. Après avoir abordé l’open data dans une très grande structure avec Frédéric Blin de la BNU de Strasbourg, nous nous entretenons donc avec Jérôme Triaud, conservateur des bibliothèques, directeur de la lecture publique de Saône-et-Loire.

Jérome Triaud

Jérome Triaud

RM : La direction de la lecture publique de la Saône-et-Loire met ses données à disposition de tous dans le cadre de l’open data : pouvez-vous nous expliquer comment la décision à été prise ?

Jérôme Triaud : Comme vous le savez, le département de Saône-et-Loire a été le premier département français à s’inscrire dans ce vaste mouvement de libération de données. C’est en septembre 2011 que l’annonce a été faite et que le site opendata71.fr a été ouvert. Depuis, l’ensemble des services collaborent à la fourniture de données de tout type. J’ai pensé que la bibliothèque départementale ne pouvait pas rester à la traîne et qu’elle devait s’engager pleinement dans ce projet départemental. Mettre à disposition les données brutes que nous produisons est le prolongement direct de notre activité de bibliothécaire. Nous collectons des documents, organisons les savoirs, réalisons leur médiation : cela est connu. Mais les bibliothécaires sont de plus en plus conscients qu’ils sont des producteurs de contenus…Et des données nous en produisons au quotidien : les métadonnées de nos catalogues pour commencer, mais aussi nos bibliographies commentées – les fameux coups de cœur – nos dossiers documentaires, nos statistiques etc…Bref, il m’est apparu que nous ne pouvions pas rester en retrait.

RM : En quoi consistent ces données et à quoi peuvent-elles servir ? Y a-t-il déjà des projets ou des réutilisations ?

Jérôme Triaud : Les données de la DLP que vous pouvez retrouver sur le site Opendata71 sont essentiellement issues de son catalogue. Mais nous avons également mis à disposition l’ensemble des statistiques que nous produisons à partir de l’activité de notre réseau de 130 bibliothèques. Ainsi, les données versées par la DLP sur le site Opendata71 concernent la lecture publique sous toutes ses facettes : gestion des bibliothèques, cartographie documentaire, état des prêts, taux d’inscription et répartition des inscrits, mais aussi activité des bibliothèques dans le domaine de l’animation culturelle, et quelques éléments liés à la formation des professionnels qui font vivre la lecture publique en milieu rural, qu’ils soient salariés ou bénévoles.
Ces données peuvent être agrégées à d’autres données. Prenons un exemple : nous avons réalisé un très bon dossier sur le centenaire de la naissance d’Henri Vincenot, auteur bourguignon. On pourrait très bien imaginer une application touristique qui se servirait de ces éléments, ainsi que des données de notre catalogue pour créer un parcours Vincenot en Bourgogne. On trouverait des images et la géolocalisation des lieux liés à l’auteur, mais aussi des éléments de fond concernant sa biographie. Enfin, le touriste pourrait localiser les bibliothèques proposant des oeuvres de Vincenot…
Mais d’autres services pourraient être mis en œuvre : actuellement, nous n’avons pas de catalogue collectif départemental. En agrégeant nos données et celles de nos bibliothèques-partenaires, nous pourrions construire ce service aux usagers.

Non, la Saône-et-Loire, ce n'est pas que ça (photo Félix Potuit CC-BY-SA)

Non, la Saône-et-Loire, ce n’est pas que ça (photo Félix Potuit CC-BY-SA)

RM : Votre action est doublement original puisque à la fois les collectivités rurales et le monde de la culture sont en retard sur l’open data : en quoi ce mouvement vous semble-t-il important pour ces deux mondes ?

Jérôme Triaud : On donne souvent une image peu flatteuse des départements ruraux, éloignés de la modernité. Mais il y a une richesse des données produites par les collectivités rurales qui mérite d’être exploitée et qui permettra à ces collectivités de créer de nouveaux services. Nous avons tout intérêt à ne pas se laisser mettre en place deux pays, l’un qui serait en phase avec les technologies de l’information et de la communication et l’autre, qui s’en tiendrait définitivement éloigné.
Quant au monde de la culture, il est étonnant et pour le moins paradoxal de constater ce peu d’intérêt pour l’opendata. Les acteurs de la culture sont des créateurs mais aussi des passeurs de culture. On glose depuis longtemps sur la menace que font peser les industries culturelles sur la diversité culturelle : l’opendata est une réponse essentielle car il accélère le mouvement de circulation des idées et permet la reprise en mains par les citoyens de leur destin démocratique. Comme le dit Bernard Stiegler, l’opendata est « un événement d’une ampleur comparable à l’apparition de l’alphabet. »

Le Conseil national du numérique recommande la réutilisation des données culturelles

Dans son Avis n° 12 relatif à l’ouverture des données publiques (« Open data »), le Conseil national du numérique revient (comme indiqué) sur la question de l’open data.

[Résumé pour ceux qui n'ont pas suivi : la loi 78-753 (dite loi de 78) indique que toute donnée produite par l'administration est librement réutilisable par tout citoyen SAUF celles des institutions culturelles (même si les données n'ont rien de culturel) et de recherche. C'est la raison pour laquelle la culture est extrêmement en retard concernant l'open data avec toutes les conséquences que ça a pour la diffusion de la culture et l'innovation sur ces thématiques. Actuellement, au niveau de l'Etat, seules la BnF et la BNUS tirent leur épingle du jeu. Rappelons pourtant que l'on parle de données "ordinaires" : le droit d'auteur n'est jamais en cause puisque, selon la loi, un document qui est soumis au droit d'auteur ne peut pas être une donnée publique.]

Rendre la culture accueillante, ouverte et à l'écoute des pratiques de la société

Rendre la culture accueillante, ouverte et à l’écoute des pratiques de la société. Musée du moulin d’Eyendorf (Photo Frank Vincentz – CC-BY-SA)

La proposition n° 3 se lit en effet :

Intégrer les données culturelles dans le régime de la réutilisation commun. Clarifier les questions de propriété intellectuelle relative à la réutilisation des oeuvres numérisées et des données soumises au droit d’auteur des agents publics. Promouvoir l’innovation autour des données culturelles.

Le Conseil souligne fort justement que cela rentre précisément dans les missions du ministère de la Culture, qui doit « rendre accessible au plus grand nombre les oeuvres capitales de l’humanité, et d’abord de la France ».

Je suis surtout particulièrement heureux que soit souligné le fait (que nous clamons sur tous les toits depuis un an mais que beaucoup refusent d’entendre) que le produit d’une numérisation d’un document ancien n’est ni protégeable par le droit d’auteur (le ministère le reconnait depuis longtemps sans aucun problème et la jurisprudence est constante) ni par le droit des données publiques (puisque demeure le droit d’auteur moral, sans limite de temps, de l’artiste). Actuellement, rien dans la loi ne s’oppose donc que chacun réutilise les numérisations effectuées par des institutions publiques (p. 9).

Le CNN appelle donc à une clarification de ce point, de même que celui du droit d’auteur des fonctionnaires (nous sommes à cet égard outrageusement avantagés, au détriment du service rendu au public et au citoyen [certes, c'est un des rares points où un fonctionnaire est avantagé, mais quand même ;-) #troll]).

Une position très saine du CNN, donc, qui laisse une fois de plus penser qu’il est bon que des acteurs qui ne dépendent pas directement de la Culture jettent parfois un œil sur ce qu’il s’y fait !

PS : La formation des agents publics à ces problématiques constitue la proposition n° 8 et, là aussi, il y a du travail à faire, tant les réticences sont dues à une mauvaise connaissance du dossier et une mauvaise appréhension des enjeux, tout particulièrement dans le monde de la culture.

Éduquons à l’esprit critique, pas au mépris du travail des autres

Un professeur se vante d’avoir trompé ses élèves en leur fournissant de mauvaises informations sur internet… reprises ensuite par ces derniers.

Je ne voulais pas réagir (d’autant que certains l’ont très bien fait) mais plusieurs amis m’ont demandé ce que j’en pensais : voici donc un court billet sur la question. Le sujet me touche d’autant plus que je suis issu de ce milieu de profs, que j’estime beaucoup pour sa curiosité, ses connaissances, son ouverture, son désintéressement. Je suis donc chagriné de constater un tel comportement, bien loin des valeurs de ce milieu.

Non, cela ne m’amuse pas. Et cela me semble même indiquer de gros problèmes à divers niveaux de notre société. Je me borne à quelques remarques, mais ce comportement est pour moi le parangon d’un comportement malsain dans l’éducation actuelle, symbole d’un manque de confiance en eux, d’une ambiguïté dans le rôle des profs et leur rapport aux mutations actuelles.

*Des profs obligés de prouver qu’ils sont plus compétents que leurs propres élèves ? Des exercices inchangés dans un monde en mutation ?

La première réaction est d’être extrêmement surpris qu’un prof soit obligé de faire appel à de tels guet-appens… Soit les élèves repompent des sites de manière évidente et point n’est besoin de leur tendre des pièges. Soit ils font preuve de plus de nuance et, dans ce cas, pourquoi vouloir les humilier par un tel procédé ?

Surtout, le professeur en question dit « j’ai voulu démontrer aux élèves que les professeurs peuvent parfois maîtriser les nouvelles technologies aussi bien qu’eux, voire mieux qu’eux ». Si un prof pense que cela n’est pas naturel, il y a sans doute des questions à se poser.
*comment les élèves considèrent-ils leurs professeurs pour penser qu’ils ne se rendront pas compte d’un plagiat ?
*quel usage font les profs d’internet pour en arriver là ?
*quels cours ce profs avait-il dispensés à ses élèves sur internet, l’usage et la critique des sources, la réutilisation des travaux existants ?
*quels cours a-t-il dispensé sur les ressources documentaires ? A-t-il proposé une visite de la BM, voire de la BU ? Quelles formations à la recherche documentaire sont proposés par le CDI ?

On peut également être surpris de la fixité des exercices proposés par certains professeurs. Les compétences à acquérir par un élève doivent-elles être les mêmes en 2012 et en 1990 ? Ne s’est-il rien passé entre les deux ? Si l’on parle d’informations factuelles, comme les amours d’un poète du XVIIe, est-il vraiment pertinent de juger un élève sur sa capacité à rapporter ces éléments ? Ne serait-il pas plus intéressant de lui enseigner à chercher et choisir des sources, par exemple en rédigeant l’article de Wikipédia, à partir de recherches faites en classe ou comme devoir ? D’où à la fois la capacité à mener une recherche pertinente et à utiliser Wikipédia, dont il aura compris le fonctionnement interne (donc les forces et les faiblesses) ?

Tu vois, tant qu'internet n'existait pas, il n'y avait pas de plagiat ! Hmmm, attends, laisse-moi réfléchir... (image J.W. Smith - domaine public)

*Parle-t-on de numérique ou de diffusion de la connaissance en général ?

Il est un point que je ne comprends pas dans ce billet, c’est pourquoi ce professeur parle d’internet. J’étais personnellement au lycée au moment où l’internet grand-public s’est développé. Il était encore difficile d’utiliser internet pour ses devoirs mais tout le monde achetait (ou consultait en bibliothèque) les petits livres de commentaires (souvent assez mauvais, d’ailleurs).

*1re remarque : je ne suis pas sûr que cela ait été mal. Cela donnait quelques idées mais on se rendait bien compte que ce n’était pas suffisant et poussait à aller plus loin. De même qu’en latin, le premier réflexe était de passer à la bibliothèque municipale pour trouver une traduction. C’est a posteriori que je me suis rendu compte que le travail à la fois sur le texte et la traduction était en fait une très bonne méthode, bien qu’elle parût une tricherie (on appelait cela du « petit latin » en prépa). C’est donc avec des scrupules que j’ai vécu mon lycée… avant d’avoir 18 au bac et de me retrouver major en khâgne.

*2e remarque : quel rapport avec Internet ? Le même prof pouvait aussi demander au CDI du lycée de commander des mauvais livres. On en trouve en aussi grand nombre que des mauvais sites internet et les élèves auraient été tout aussi trompés. Le prof affirme que d’Alibray est presque absent sur le web ? Et qu’en est-il ailleurs ? Il n’est pas dans Universalis et Larousse propose 4 lignes qui échouent à voir l’enjeu de la vie et l’œuvre de ce poète.

*3e remarque : le billet semble dire que ce qui est sur internet est sujet à caution alors que ce qui est sur papier est fiable. Quel bien mauvais point de départ pour enseigner aux élèves comment choisir ses sources ! Il faut vraiment être naïf pour penser qu’un éditeur apporte une quelconque vérification intellectuelle à ce qui est publié. La seule véritable validation qui existe se trouve dans les publications scientifiques… c’est à dire très largement sur Internet.

Finalement qu’a donc montré ce prof ? Que les élèves ne passent pas un après-midi entier à chercher des renseignements sur un auteur de 3e zone pour faire une intro de commentaire composé. Ce n’est pas choquant s’ils sont dans une grande ville, plus que normal si la première bibliothèque digne de ce nom est à 50 km. Il montre qu’ils reprennent des renseignements crédibles mais faux : si cela peut le rassurer, c’est le cas de tout le monde, cela fait 200 ans que le graveur sur lequel je travaille actuellement est désigné par tous les historiens d’art comme « Charles Massé » alors qu’il s’appelle Claude… On n’a pas toujours un chartiste sous la main pour remonter aux sources archivistiques (troll perso)…

*Enseigner la malhonnêteté et l’égoïsme ?

Je me permets de glisser ici un échange entre un lycéen et un wikipédien : il se lit en cliquant ici.

En gros, le lycéen demande à modifier l’article qu’il a repompé pour un devoir, pour éviter que sa prof s’en rende compte. Le wikipédien : donc tu demandes que les 3500 lecteurs par semaines aient accès à un moins bon article parce que tu sais que tu as bâclé ton travail, te rends-tu compte de l’égoïsme de ton comportement ?

C’est ce qu’on a envie de dire à ce prof : pensez-vous que c’est en montrant aux élèves qu’il faut vandaliser internet, agir de la manière dont ça nous arrange en refusant toute responsabilité, toute prise en compte de l’autre, de ses besoins, de son travail, qu’on éduque un ado ? Un article de Wikipédia est rédigé par des bénévoles qui pensent qu’il est important et utile de partager leur savoir. Les articles sont bons à partir du moment où il y a suffisamment de personnes qui désirent ce partage dans une discipline donnée. Non seulement vous ne participez pas (et vous étonnez ensuite que les articles ne soient pas à la hauteur…) mais vous détruisez le travail des autres ! Votre vandalisme a rapidement été supprimé une première fois (par un patrouilleur lui aussi bénévole, qui n’a pas que ça à faire de surveiller le comportement encore puéril de certains adultes) et vous êtes repassé une seconde fois.

Pensez-vous, Monsieur, que votre leçon d’égoïsme et de mépris du travail de l’autre, appartienne à vos missions d’éducateur et de professeur ?

Image : Durova - CC-BY-SA

*Une société a les problèmes scolaires qu’elle mérite

Des élèves de lycée recopient leurs devoirs ? Et pourquoi ne le feraient-ils pas ? On a vu en moins d’un an un journaliste culturel à succès, une ancienne ministre, un présentateur vedette de journal télévisé et celui qui est présenté comme le plus grand écrivain actuel se rendre coupable de plagiat ! Soit ils ont avoué, soit ils ont présenté des excuses tellement lamentables que personne n’a été dupe.
Quelles conséquences pour eux ? Aucune ! Le critique critique toujours dans les journaux à la mode ; la femme politique se présente aux législatives, le présentateur se présente à l’Académie française ; le romancier est tout excusé car c’est un geste « tellement trash, ma chère, le politiquement correct n’est pas pour lui ».

Pourquoi exiger d’ado de 15 ans ce que nos élites intellectuelles refusent de faire ? Ils le respecteront quand, comme en Allemagne, un ministre qui plagie sa thèse de doctorat sera conchié et poussé à la démission. En attendant, on crie partout que le plagiat est, au mieux pas grave, au pire symbole de liberté intellectuelle, et on voudrait qu’ils n’en profitent pas ?

En ce qui concerne non pas le plagiat mais la reprise stupide d’informations, sans se poser de questions, rappelons le cas BHL-Botul. Bernard-Henri Lévy, dans un sien ouvrage, a cité le « philosophe » Jean-Baptiste Botul. Or, ce dernier est un philosophe certes à la pensée cohérente… mais fictif (bien qu’il ait des amis réunis en une société savante qui a eu la faiblesse de m’inviter à parler un soir devant eux : je les en remercie). Toute personne qui a lu un ou plusieurs Botul se doute de la supercherie (ça m’est arrivé quand j’étais en terminale). Botul est explicitement présenté comme fictif dans l’introduction de l’article de Wikipédia sur lui.

*Formons l’esprit critique, formons à la recherche d’information… y compris les profs !

Alors, oui, il est temps d’agir, grand temps. Certains profs ont déjà pris le problème à bras le corps. Wikimédia France emploie depuis près d’un an une chargée de mission qui travaille spécifiquement sur les questions d’éducation et de recherche et organise de très nombreuses formations (surtout des formations de formateurs) ; j’étais moi-même il y a une semaine au lycée d’Hénin-Beaumont pour parler de Wikipédia à une classe de seconde sur invitation de leur prof d’histoire.

Mais il faut agir de manière raisonnée, intelligente et globale. Le fait que ce monsieur pose une barrière franche entre numérique et papier m’inquiète au plus haut point car cela prouve qu’il n’a pas compris ce qu’est la recherche d’information, la validation scientifique, ni le numérique… et son comportement est moralement choquant. Ce manque de maturité intellectuelle inquiète.

Dieux merci, la plupart des profs ont compris qu’internet n’est pas un ennemi mais au contraire leur plus fidèle adjuvant… à condition de l’utiliser de manière intelligente pour eux et leurs élèves. Peut-être devraient-ils former certains de leurs collègues également.

À lire aussi :
*André Gunthert (maître de conf EHESS)
*David Monniaux (chercheur CNRS)
*Jean-Noël Lafargue (prof à l’école d’art du Havre)
*Damien Babet (prof de SES dans le secondaire)

Ajout du 4 janvier 2013 : Amusant petit billet qui "relate" la même expérience au CDI avec un livre papier : "Comment j’ai pourri le cdi"

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Pour le plaisir, une petite vidéo d’un film que j’aime beaucoup, Reefer Madness. Remplacez « reefer » par « internet » : toute similarité avec un certain discours éducatif serait surprenante et indépendante de ma volonté…

« Il est de notre mission de service public de rendre ces données et fichiers numériques librement accessibles et réutilisables par les citoyens » : interview de Frédéric Blin (BNU)

Le conseil d’administration de la Bibliothèque nationale et universitaire (BNU) de Strasbourg a décidé le 27 janvier de placer toutes ses productions numérisées sous la Licence ouverte / open licence (étalab).

Ceci marque une avancée considérable car, jusqu’à maintenant, les institutions culturelles utilisaient souvent la loi de 1978 (78-753) sur les données publiques pour restreindre (en tout cas « contrôler ») la diffusion. Pour la première fois, une grande bibliothèque se place dans l’esprit de l’open data pour permettre la réutilisation par tous de ces données dans un cadre juridique clair, prenant en compte les enjeux de manière large et non uniquement bibliothécaire.

Nous proposons aujourd’hui une interview de Frédéric Blin, directeur de la conservation et du patrimoine de la BNU et membre du board de l’IFLA.

Rémi Mathis : La BNU a décidé de placer toutes ses données sous des licences permettant des réutilisations les plus larges qui soient (étalab pour les images et CC0 pour les métadonnées) : pouvez-vous nous expliquer pourquoi et dans quel cadre ?

Frédéric Blin : La BNU a trois missions principales : favoriser la recherche, valoriser nos fonds, les conserver. Notre position de départ est qu’il nous faut lever tous les freins ou complications inutiles à l’accomplissement de ces trois missions.

La décision exacte votée par notre Conseil d’administration est formulée de la manière suivante :

  • les données bibliographiques (dont les métadonnées des documents numériques) produites par la BNU sont considérées comme des données publiques et à ce titre placées sous Licence Ouverte ou autre licence compatible (libre réutilisation, y compris à des fins commerciales, sous réserve de mentionner la source de l’information) ;
  • les fichiers numériques issus de la numérisation par la BNU d’œuvres du domaine public conservées dans ses collections sont considérés comme des données publiques et à ce titre placés sous Licence Ouverte ou autre licence compatible.

Par ailleurs, la décision précise que les cadres réglementaires, normatifs et professionnels n’étant pas figés, la réflexion de la BNU est amenée à se poursuivre sur ces dossiers. Néanmoins, il nous a semblé nécessaire de nous prononcer aujourd’hui sur la réutilisation de nos données, tant pour des raisons internes qu’externes à la BNU.

En ce qui concerne les raisons internes, la BNU est engagée dans une politique ambitieuse de numérisation de ses collections : cette politique se traduit notamment par la conduite de projets d’envergure (numérisation de plusieurs centaines d’ouvrages du 16e siècle, participation au programme européen Europeana Collections 1914-1918, etc.), et par l’objectif de disposer en 2012 d’une bibliothèque numérique moderne et performante. Nous nous devions de définir les usages que nous allions permettre de tous ces documents rendus accessibles sur internet. En les rendant librement réutilisables, nous souhaitons en premier lieu faciliter le travail des chercheurs (terme à entendre naturellement au sens large : étudiants, chercheurs, sociétés savantes, public éclairé, etc.) et les inciter à découvrir et exploiter nos fonds. De même, nous encourageons ainsi les auteurs et éditeurs à recourir à des documents de la BNU pour illustrer leurs productions, contribuant ainsi à la valorisation de nos fonds.
En ce qui concerne le contexte général, la question de la réutilisation des données publiques a abouti ces derniers mois à un certain nombre de réalisations ou de prises de positions. Ainsi : le gouvernement a instauré la mission Etalab en février 2011 et ouvert le portail data.gouv.fr en décembre ; la Bibliothèque nationale de France a inauguré le portail data.bnf.fr en juillet ; la Conférence des Présidents de bibliothèques nationales européennes s’est prononcée en septembre en faveur de l’Open Data ; la Fondation Europeana s’est doté d’un « Data Exchange Agreement », par lequel elle demande à ses fournisseurs de contenus de placer leurs métadonnées sous licence CC0 afin d’en autoriser la libre réutilisation ; dans le dossier de l’état civil numérisé par les archives départementales, le Tribunal administratif de Clermont-Ferrand du 13 juillet 2011 a jugé que « les informations publiques sollicitées [par des sociétés commerciales] peuvent faire l’objet d’une réutilisation à des fins commerciales dès lors qu’elles ont été élaborées par les collectivités publiques dans le cadre de leur mission de service public ». En parallèle, le développement du web sémantique et la question de l’adoption du format RDA en France nous semblent devoir aboutir à terme à une nécessaire libération des données bibliographiques : nous anticipons d’une certaine manière sur ces évolutions prévisibles.

Outre ces éléments de contexte, nous estimons, d’une part, que les données bibliographiques produites par un établissement public sont un bien public, et d’autre part, que l’acte de numériser un document appartenant au domaine public ne crée pas de droit d’auteur spécifique lié à la version numérique de ce document. Par conséquent, il est de notre mission de service public de rendre ces données et fichiers numériques librement accessibles et réutilisables par les citoyens.

 

A la cigogne d'Alsace

À la cigogne d'Alsace, E. Staerck, 7 quai Saint-Jean, Strasbourg. Carte postale, vers 1900. BNUS (domaine public ; licence ouverte)

 

RM : Les institutions (musées, bibliothèques…) qui restreignent les usages qui peuvent être faits des documents numérisés soulignent parfois la nécessité de trouver des fonds propres et donc de valoriser ces documents. Est-ce à dire que vous ne croyez pas à cette source de financement ou que vous pensez qu’il y a d’autres priorités ?

FB : Nous avons bien entendu analysé cette question. Avant notre décision, nous appliquions une redevance d’usage, de l’ordre de 35€ par image. Ce règlement était basique, nous aurions pu l’affiner. Cependant, les sommes récoltées par la BNU chaque année au titre de la redevance d’usage étaient minimes, de l’ordre de 3000€. Elles ne couvraient naturellement pas le temps de travail de la secrétaire chargée de gérer les factures et la correspondance avec les lecteurs, ni le temps des autres personnes – y compris de l’Administrateur – impliquées en cas de demande d’exonération ponctuelle ou systématique. En outre, nous espérons que l’abandon de la redevance d’usage entrainera une augmentation des demandes de numérisation de documents, service qui lui restera payant. Dans notre cas particulier, nous pensons qu’en autorisant la libre réutilisation, l’établissement sera au final bénéficiaire au strict plan financier. Dans le cas d’autres structures, cela pourrait être différent.
D’autre part, nous estimons que la libération des données favorise la créativité artistique et intellectuelle, de même que commerciale : établissement public, il est dans l’intérêt de la BNU de favoriser le dynamisme économique et commercial du pays, créateur d’emplois et générateur de rentrées fiscales. La BNU devient ainsi indirectement une source d’activité économique : le retour sur l’investissement consenti par la Nation pour le financement de la BNU trouve ici une concrétisation potentiellement mesurable.

RM : Une autre crainte réside dans la perte de contrôle de la bibliothèque de l’usage qui est fait de ses fonds. Voire dans la nécessité d’accompagner le lecteur, qui a besoin de la médiation d’un bibliothécaire, ce qui serait perdu en cas de dissémination. Là encore, serait-ce de fausses questions ?

FB : Il est illusoire de croire que nous pourrions contrôler les usages faits de nos images. Nous n’avons pas le temps ni les moyens de consacrer du personnel à cette tâche. Nous sommes néanmoins attachés et attentifs à ce que l’accès libre et gratuit aux données produites par la BNU reste garanti : leur exploitation commerciale potentielle par des tiers ne remet pas en cause l’accès des citoyens à ces données directement auprès de l’établissement, dans une logique de service public. La médiation peut tout à fait se faire dans cette optique, ou dans le cadre de partenariats de recherche. La constitution au printemps de cette année d’un conseil scientifique propre à la BNU vise ainsi à renforcer une implication déjà ancienne dans les activités scientifiques, en Alsace et au-delà, se traduisant par de multiples partenariats, colloques, ou publications. La BNU mène également des partenariats de co-édition de certaines de ses collections inédites : le dernier exemple en date est la coédition avec un éditeur strasbourgeois des partitions de deux concerti pour piano de la compositrice alsacienne Marie Jaëll, dont nous conservons les manuscrits. La bibliothèque est ainsi impliquée de diverses manières dans la diffusion et l’exploitation de ses fonds. Mais elle n’a pas forcément les forces, ni la vocation, de toujours imaginer de nouveaux projets ou de nouveaux usages : l’important reste de ne pas interdire la créativité extérieure en enfermant nos données.

Aedes Eclesiae Cathedralis Argentoratensis (estampe vers 1650, BNU STRG.CC.39 NBI 1 ; domaine public, licence ouverte)

RM : Cette mise à disposition est-elle une fin en soi ou s’accompagnera-t-elle de « push », c’est à dire d’une volonté de dissémination, soit de votre fait, soit passant par des partenariats ?

FB : Nous sommes dans une optique de valoriser le plus largement possible nos richesses documentaires. L’ouverture d’une bibliothèque numérique moderne, le moissonnage prochain par Gallica et Europeana, la participation à des projets collectifs comme la Bibliothèque virtuelle des manuscrits médiévaux de l’IRHT, Calames ou bien sûr le Sudoc, sont autant d’actions volontaristes que mène la BNU depuis de nombreuses années pour certaines d’entre elles. Nous sommes en parallèle régulièrement sollicités pour participer à des projets – locaux ou nationaux – autour de l’e-tourisme par exemple, ou au titre des initiatives d’excellence. En raison de l’opération BNU Nouvelle, qui mobilise fortement l’ensemble du personnel, nos possibilités de dégager les moyens nécessaires à ces participations sont pour l’instant relativement limitées. Nous tâchons cependant d’accompagner au mieux les initiatives présentées, notamment celles issues des communautés universitaires en relation avec les humanités numériques. En 2014, lorsque BNU Nouvelle sera achevée, nous disposerons d’outils nous permettant d’être à la hauteur de notre statut de deuxième bibliothèque de France, et nous pensons que la décision prise en janvier 2012 sur le statut des données que nous produisons y aura contribué.

RM : Merci beaucoup pour ces réponses, Frédéric, et félicitations à vous-même, à l’administrateur de la BNU, M. Albert Poirot, et au CA qui a pris cette décision !

Non, Wikipédia n’a pas tué Britannica

Cette tribune a d’abord été publiée sur ecrans.fr (Libération internet).

Le 13 mars 2012 a été annoncée la fin de la publication sur papier de l’Encyclopaedia Britannica, la plus vieille encyclopédie du monde, fruit d’un travail éditorial mené sans interruption depuis 1768. Aussitôt se sont élevées des voix pour affirmer : « C’est Wikipédia qui l’a tuée ! » Ce jugement me semble hâtif.

Le modèle économique de Britannica, reposant sur des volumes sur papier vendus très chers et des représentants de commerce chargés de convaincre des clients d’en faire l’acquisition, est jugé obsolète depuis près de vingt ans. Bien qu’elle se soit mise au numérique par le biais de CD-ROM puis d’Internet, son marché a été fragilisé dès les années 1990 par l’apparition des encyclopédies multimédia à bas coût, telles qu’Encarta. N’oublions pas que le chiffre d’affaire de Britannica est divisé par deux entre 1990 et 1996… soit cinq ans avant que Wikipédia ne soit fondée !

Aussi n’est-ce pas Britannica qui est morte il y a quelques jours, mais sa version papier. L’encyclopédie continuera à exister en ligne et, surtout, recentre son modèle économique sur des services éducatifs, à plus forte valeur ajoutée. On ne peut que se réjouir que la connaissance soit désormais beaucoup mieux diffusée et que l’on valorise les services d’accompagnement – les données brutes devant, elles, être accessibles à tous.

Encyclopædia Britannica, 3e édition (1797)

Encyclopædia Britannica, 3e édition (1797) - Digby Dalton (Sur Wikimedia Commons) CC-BY-SA

L’abandon du papier n’est que la conséquence naturelle des avantages du numérique : liens permettant de naviguer d’un article à l’autre, ressources multimédias, mises à jour fréquentes, consultation en tout lieu, gain de place, etc. On peut finalement plutôt se demander pourquoi des gens achetaient encore des encyclopédies sur papier en 2011 tant les avantages du numérique sont éclatants pour consulter ce type d’ouvrage.

Pourquoi ? Les historiens du livre ont depuis longtemps montré combien cet objet est bien loin de n’être qu’un texte. À cet égard, une encyclopédie fait figure de parangon, tant elle est chargée de symbolisme, de valeurs. Soyons francs, combien de fois par mois vos parents ou grands-parents ouvrent-ils leur vieille encyclopédie papier ? Sert-elle vraiment à autre chose que de décor dans un salon, de signifiant social, de symbole de culture – en tout cas d’une certaine place accordée à la culture dans les valeurs familiales ?

C’est cette symbolique de la culture obligatoirement contenue dans un livre qui tend à disparaître actuellement. Quoi de plus naturel ? Cela fait bien longtemps que, en dehors des sciences humaines, aucun chercheur ne publie plus sur papier. La connaissance se situe désormais dans l’ordinateur et les réseaux : avec un temps de retard, les représentations sociales en prennent acte. L’autre force symbolique de l’encyclopédie tournait autour de l’éducation. Quand des parents, a fortiori de milieu modeste, voulaient tout faire pour que leur enfant réussisse à l’école, ils lui achetaient une encyclopédie – rappelez-vous Tout l’Univers et le discours de ses vendeurs en porte-à-porte.

Aujourd’hui, ces symboles sociaux connaissent des mutations. Lors d’un déménagement, l’encyclopédie papier, obsolète depuis bien longtemps, est descendue à la cave. Les parents achètent un ordinateur à leur enfant (en spécifiant bien que c’est pour travailler, pas seulement pour jouer). L’encyclopédie-décor laisse place à la « recherche d’information » sur Internet ; le fond prend le pas sur la forme. L’intérêt pour la connaissance n’est plus une apparence que l’on se donne mais une véritable pratique – que ce soit par l’intermédiaire d’une encyclopédie au modèle éditorial classique ou de Wikipédia. Ce n’est pas l’encyclopédie libre qui a tué Britannica, mais la société tout entière qui évolue. Et pas forcément dans le mauvais sens, en ce qui concerne les possibilités d’accès à la connaissance.

Mort aux voleurs de livre !

C’est en tout ce que laisse entendre ce gribouillis (fin XVIIIe s. ?) trouvé au hasard d’une page de garde de livre ancien.

Videsne Pierrot pendu
Qui hunc librum n’a pas rendu ?
Si Pierrot reddidisset
Pendu non fuisset !
Sed quia non reddidit
Pendu fuit…

[Excellent moyen de réviser sa concordance des temps en latin en même temps...]

À glisser entre les pages des livres que vous prêtez à un ami…


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