Archive pour la catégorie 'Relation au lecteur'

La bibliothèque idéale (pour un lecteur)

L’accès aux livres et autres documents

*Je suis assez sceptique sur les lettres de recommandation et autres laissez-passer.

Je me trompe peut-être mais il ne me semble pas que les non-universitaires non-étudiants se pressent pour consulter les fonds anciens. En tout cas pas suffisamment pour mettre en danger la conservation des ouvrages. L’indifférence d’une part, la crainte de n’être pas à sa place dans ce lieu intimidant évitent que les foules des supermarchés se déversent dans les salles d’étude des BM. Si quelqu’un a déjà vu une bande de potes bourrés venir consulter le samedi après-midi, pour se marrer, une édition du XVIe, les doigts pleins de kebab, qu’il me le signale.

En retour, accueillir le lecteur sans questions inquisitrices, dans une relation débarrassée des tensions et de la crainte du jugement me semble particulièrement important. Sans compter la nécessité de justifier le coût de ces fonds qui paraissent souvent élitistes, ce qui ne plaît guère aux élus (la “démocratisation” est toujours un bon argument).

Bref, si l’on prend en compte l’ensemble des données, j’ai l’impression que la bibliothèque a intérêt à jouer sur l’ouverture, même (surtout ?) si cela demeure illusoire (avec éventuellement des conditions d’accès différentes pour la réserve du fonds ancien).

*Un lecteur ne vient pas forcément voir un texte mais parfois un exemplaire. Il est donc inutile (pour ne pas dire plus) de lui interdire des photos sous prétexte qu’on trouve le “même livre” sur Gallica. 1/ On ne saura si c’est la même édition/émission qu’après avoir comparé les deux exemplaires. 2/ Si je viens chez vous, c’est précisément pour voir votre exemplaire.

*Quand un lecteur a traversé toute la France, voire l’Europe – avec ce que cela implique de dérangement et de coût – comprendre qu’il veuille “rentabiliser” sa venue.
Donc, en dehors des questions de sûreté et de conservation, ne pas lui refuser de livres. Interdire plus de 1-3 livres en consultations en même temps, cela se justifie pour les raisons sus-citées. En revanche, limiter le nombre de livres consultables par jour est incompréhensible.

La vie sur place

*Le lecteur est une tête de linotte. Il oublie ses affaires personnelles, de la plus importante à la plus superflue. Plutôt que de le fouetter en lui disant que c’est bien fait pour lui, pourquoi ne pas lui prêter ?
**Des piles (rechargeables) pour son appareil photo
**Un casque, pour écouter de la musique sur son ordinateur et faire abstraction de son environnement
**Une règle en fer plate (étalon pour les photos des livres), si possible avec le logo de la bibliothèque en question (le lecteur saura où il a pris cette photo et vous mettez votre établissement en valeur)
**Et bien sûr des crayons à papier (les archives royales des Pays-Bas les offrent en libre service : là encore, ça coûte très peu, donne une bonne image et diffuse l’image de l’établissement)

*Une bibliothèque est un lieu où on passe (souvent) beaucoup de temps. Des journées entières penchées sur des vieux bouquins. On a donc besoin d’un minimum de confort.
**Des chaises à la bonne hauteur pour tourner les pages du livre posé sur la table
**Si les photos se prennent à une place précise, l’installer près d’une fenêtre et mettre à disposition un bras télescopique où visser l’appareil. Si elles se prennent à la place de consultation et s’il n’y a pas de lampe en permanence, en prêter une que l’on branchera le temps de la prise de vue.

*Une prise de photographie n’abîme pas plus le livre qu’une consultation normale. Des conditions de consultation différenciées dans les deux cas ne me semblent pas nécessaires.

*Un lecteur utilise un ordinateur : il doit pouvoir le brancher facilement. Plusieurs prises ne sont pas un luxe (rechargement de piles, disque dur externe…)

*Je n’ai pas forcément de solution mais il est assez désagréable de recopier 15 fois de suite son nom (voire son adresse) sur des fiches de demande de documents. L’informatisation est bien sûr l’idéal (BSG, BnF…) mais on devrait sans doute pouvoir trouver des solutions plus pratiques pour les fiches sur papier.

D’une manière générale, partir du principe que les procédures ne sont pas descendues du Ciel gravées sur des tablettes divines mais qu’elles se fondent sur des choix et des décisions. Faire donc preuve de bon sens en n’appliquant pas les procédures si elles sont inutiles, dans un cas bien précis. Sauf dans quelques très grandes bibliothèques, la masse des lecteurs n’est pas telle qu’on ne puisse leur rendre un service personnalisé.

Et vous, y a-t-il d’autres choses que vous souhaiteriez ?

PS : Plus que sur mon expérience de conservateur, ces quelques humbles réflexions de bon sens se fondent sur mon expérience de lecteur dans diverses bibliothèques et services d’archives de Paris et de province. Je précise qu’en dehors de quelques cas précis [un magasinier prenant apparemment un malin plaisir à refuser une communication à 12h01 parce qu'elles s'arrêtent à 12h00, etc.], j’ai toujours été très bien reçu. Les quelques avanies que j’ai pu subir venaient généralement d’employés appliquant le règlement avec trop de zèle pour se couvrir, ce qui se règle aisément en discutant directement avec le responsable.

[brève] Les dessous de l’accord entre la BM de Lyon et Google seront [peut-être] connus

On a beau savoir qu’il est toujours mieux d’être riche et en bonne santé que pauvre et malade, cela fait toujours plaisir quand l’Etat républicain rappelle à la loi ceux qui prétendent s’en affranchir. Or, une des règles de base de l’administration française est la publicité de son action. Les fonctionnaires agissent dans la transparence et tout citoyen peut veiller à la bonne utilisation de ses impôts.

Comme les choses ne vont pas forcément de soi, il existe une autorité administrative indépendante, la Commission d’accès aux documents administratifs (CADA) – bien connue des archivistes – qui a pour mission de contrôler cette accessibilité. Et éventuellement de conseiller à une administration de permettre la consultation de certains actes.

Ainsi, quand une grande bibliothèque de province signe un accord avec un prestataire étranger pour numérisation de son fonds, elle passe un marché public « soumis au droit d’accès institué par la loi du 17 juillet 1978 ». Les clauses de confidentialité contractuelles n’ont donc pas de valeur légale.

Un journaliste de Livres Hebdo vient ainsi d’obtenir un avis favorable de la CADA pour consultation de l’acte d’engagement et du cahier des clauses techniques particulières de l’accord signé entre la BM de Lyon et Google, car ces deux documents n’entrent pas dans le cadre des renseignements qui peuvent légalement rester confidentiels (moyens techniques et humains, certification, coordonnées bancaires…).

Mais la CADA ne rend que des avis : le journaliste en question possède certes des arguments supplémentaires pour appuyer sa demande mais rien n’indique quelle pourra être la réaction de la mairie de Lyon. Les documents obtenus ne permettront pas non plus de connaître l’ensemble des caractéristiques de l’accord.

On peut donc seulement compter sur la bonne volonté de la Ville et de la BM de Lyon, qui ne peuvent cependant que difficilement faire fi des clauses de confidentialités du contrat signé (même si ces dernières ne sont pas légales). Et même si l’obscurité caligineuse de ce contrat est, en terme d’image, assez désastreuse pour la bibliothèque.

Sources : Livres Hebdo ; Actualitté

Le ms 654 de Chantilly, ou qu’est-ce qu’on rigolait au Moyen Âge…

Je ne ferai pas l’injure au lecteur de revenir sur l’histoire du château de Chantilly, qui a appartenu aux Montmorency avant d’être la grande résidence de prestige des Condé et – important pour ce dont je vais parler – le château du très savant, très riche et très bibliophile duc d’Aumale, fils de Louis-Philippe d’Orléans.

L’infatigable Léopold Delisle a rédigé une introduction au catalogue de la bibliothèque, qui comprend, en sus du cabinet du duc d’Aumale, des collections anciennes et de bibliophilie et de très importantes archives, dont certaines viennent des princes de Condé. Tout ceci est très bien présenté sur le site de ladite bibliothèque, qui a été excellemment mise en valeur ces dernières années par son conservateur Emmanuelle Toulet.

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Le cabinet des livres du duc d'Aumale.
Photo de Tango7174 (CC-BY-SA)

Je ne parle ici de cette bibliothèque que pour un unique détail mais qui me semble très intéressant. Il se trouve en page d’accueil du site.

En effet, parmi les manuscrits médiévaux conservés à Chantilly, on trouve un recueil de devinettes médiévales, écrit en français sur parchemin, en Flandre (Gand ou Bruges), vers 1470 : le ms 654. Ce manuscrit peut/doit bien sûr être considéré avec l’oeil du scientifique : la présentation qui en est faite sur le site est sérieuse et cite de manière rigoureuse les études qui lui ont été consacrées. Bref, le travail du conservateur a été accompli.

Mais, au-delà, ce type d’ouvrage peut intéresser, voire simplement amuser, un public beaucoup plus large. Le type de public familial qui vient visiter le château de Chantilly le dimanche ou qui s’extasie – avec raison – sur la beauté du cabinet du duc d’Aumale. Chaque devinette a donc été numérisée à part, transcrite et est proposée à la sagacité des visiteurs du site.

Certaines devinettes sont très drôles, les lecteurs prendront plaisir à lire de l’ancien français (dans une bâtarde facilement déchiffrable par un débutant), ils sont actifs et trouvent sur le site quelque chose qu’ils ne trouvent pas ailleurs. Bref, cette vulgarisation intelligente s’appuyant directement sur les fonds conservés me semble une excellente idée et une pleine réussite.

On aurait même pu penser à une mise en ligne progressive (une devinette par jour avec accès aux archives) et un fil RSS pour voir si le ms 654 peut concurrencer xkcd ou phd comics et tenir en haleine le lecteur pendant les semaines nécessaires à la diffusion de ses 523 devinettes…

L’anonymat du conservateur

Ce billet est double car il a une double origine :

*d’une part une brève dans Livres Hebdo indiquant que je ne sais quel éditeur créait une nouvelle collection : celle-ci porte le nom de son directeur, qui doit être connu à peu près des 0,001% de la société vivant entre Saint-Germain-des-Prés et Saint-Michel – et encore.
Et la fréquentation de théâtres où la mention du directeur est quasi systématique, jusqu’à être intégrée au logo !

*d’autre part, la difficulté que j’éprouve souvent en tant que lecteur à trouver un véritable contact sur le site d’une bibliothèque. Établir un lien avec le responsable du fonds ancien/réserve etc.

Traitons donc les deux points, qui me semblent liés :

1/ Jouer sur les noms (des directeurs), jusqu’à les considérer comme une marque (?)

Je me garderais bien de proposer quoi que ce soit à ce sujet

Proposition de logo pour la BnF

Proposition de logo pour la BnF

Il s’agit là de stratégies de communication sur lesquelles je ne voudrais pas me prononcer sans avoir vu de vraies études.

En revanche, il est tout de même troublant que le type de logo ci-dessus/dessous paraisse parfaitement saugrenu à un bibliothécaire alors que la pratique est monnaie courante dans de très nombreux domaines d’activité.

Sans vouloir trop lourdement appuyer sur la maladive timidité du bibliothécaire, non plus que sur les larges chevilles du théâtreux moyen, à l’heure où on insiste sur la notion de service et de médiation, on peut tout de même trouver étrange ce retrait systématique et ce refus de jouer le jeu des médias. Ce n’est pas forcément mal mais c’est en tout cas le symbole d’une culture très particulière de la profession.

Proposition de logo pour la Mazarine

Proposition de logo pour la Mazarine

On me dira que les directeurs de théâtre, souvent metteurs en scène, influent plus sur l’institution dont ils ont la charge qu’un directeur de bibliothèque. D’abord c’est à voir : on voit bien souvent des changements radicaux (en bien ou en mal… ou les deux) lors de changements de directeurs. Ensuite, quand bien même cela serait, ce ne serait qu’un signe supplémentaire de la transparence demandée au conservateur, de son anonymat obligé.

2/ Se présenter ; être disponible

En revanche, le second point me semble plus important. Quand je vais en bibliothèque, j’aime savoir à qui j’aurai affaire. On ne demande pas les mêmes choses à un conservateur spécialiste de la période qui nous intéresse, à un conservateur qui connaît mal ladite période et à un magasinier. Non qu’on ne puisse poser la question aux trois mais on la posera différemment. Et savoir à qui on s’adresse évitera bien des malentendus – mettre mal à l’aise un non-spécialiste en lui posant des questions trop précises / donner l’impression au spécialiste qu’on le prend pour un idiot parce qu’on prend trop de gants pour poser une question.

Certes, certaines bibliothèques offrent un contact aisé et pratique : on trouve en cherchant un peu celui de responsable de la Réserve sur le site de la BSG et la répartition des tâches apparaît sur celui de l’Institut.

Mais on oscille souvent entre le trop peu – sur le site de la Mazarine apparaît uniquement le nom du directeur et pas ceux des conservateurs des livres anciens – et le trop – l’annuaire de la BIUM où quatre noms sont donnés pour le service, sans possibilité pour le lecteur de savoir qui fait quoi (ne serait-ce que savoir qui est le chef de service).

Surtout, rien à la BnF où, du coup, les relations avec les présidents de salle sont souvent très étranges voire pleines de malaise ; rien non plus à l’Arsenal.

Au-delà du contact, la présence d’un CV ne serait pas forcément de trop. La pratique est presque systématique pour les universitaires, pourquoi ne l’est-elle pas pour les conservateurs ? A-t-on peur de pouvoir instaurer des relations avec les lecteurs ?

Encore une fois, on ne peut pas à la fois tenter de faire passer les bibliothèques pour des lieux de service où la richesse vient autant des hommes que des collections et cacher ces hommes aux lecteurs, les rendre le plus transparents possibles et ainsi faire obstacles à des relations professionnelles auxquelles les deux parties auraient à gagner.

La richesse humaine des bibliothèques est immense : n’ayons pas honte de la mettre en valeur.

Aux rencontres Henri-Jean Martin (2)

C’est une malédiction, il est absolument impossible que j’aille quelque part sans parler de Wikipédia.

Non, que je ne sache parler que de cela – je préfèrerais parler de bibliographies ou d’histoire du livre – mais la fascination/répulsion du sujet dans certains milieux, couplée à mon refus de laisser passer des mensonges ou des inexactitudes, fait qu’il faut périodiquement y revenir.

Pour cette seconde journée des rencontres Henri-Jean Martin, le sujet a donc été abordé deux fois.

*D’une part, une personne a trouvé WP bien rigide dans sa gestion du droit d’auteur : ce Monsieur avait écrit un article pour une revue professionnelle et s’étonnait de ne pouvoir le copier-coller dans WP alors qu’il en était l’auteur.

*D’autre part, une dame trouvait que les wikipédiens étaient de gentils rêveurs pleins de bons sentiments mais à mille lieux des réalités juridiques, et qui “pillaient” (le mot est d’elle) le travail des bibliothèques.

Deux mises en cause en contradiction l’une avec l’autre, donc… qui trouvent leur résolution pour peu que l’on applique le droit d’auteur avec rigueur.

*Dans le premier cas, l’auteur doit donner son autorisation écrite pour une nouvelle publication d’un texte. Il doit également donner l’autorisation de son premier éditeur. Etant donné que la revue en question avait refusé que nous placions sous licence libre l’article que nous avions écrit avec un ami, il y a de fortes chances qu’elle s’y oppose de nouveau cette fois-ci. Donc, pas de re-publication – qui serait une contre-façon – en attendant cette autorisation.

*D’autre part, le “pillage”.

Veuillez m’excuser si je m’emporte mais la question du droit d’auteur dans la société de l’information est centrale depuis des années et je me permets d’être sidéré que des professionnels de l’information soient passés à côté des règles les plus évidentes à ce sujet. Lionel Maurel a déjà souligné dans une excellente intervention la fragilité des mentions juridiques variées que l’on peut recenser sur les bibliothèques numériques.

Donc, puisque les wikipédiens sont des rêveurs qui ne comprennent rien aux réalités du monde, laissons parler des personnes plus dignes de confiance :

    *Légalité de la chose :

    Les opérations de numérisation de documents ne confèrent à la bibliothèque aucun droit de propriété littéraire et artistique sur les oeuvres ainsi reproduites

    Source : Ministère de la Culture/Fiches juridiques/Questions juridiques liées à l’exploitation des documents numériques

    *Productivité d’un tel embargo

    Nombre de vues des images de la Library of Congress chargées dans FlickR : 1500 à 4000 fois chacune.

    Près de 20 000 pour certaines photos du président Lincoln.

    Nombre de vues des images de la BM de Toulouse environ 400 à 500 fois chacune sur FlickR, sans compter les vues sur Wikimedia Commons, alors que le sujet (les villages des Pyrénées à la fin du XIXe siècle) est ardu.

    Nombre de vues sur le site de la bibliothèque de X ?

    *Soutien de l’Institution (que l’on croit protéger du pillage ?) à de telles pratiques

    À côté des sites internet propres aux services ou aux institutions, la réutilisation de données numérisées par des tiers constitue une forme de diffusion en plein essor [...]. Les orientations générales du rapport ci-joint reçoivent mon approbation et tout particulièrement l’objectif de développer autant qu’il est possible les réutilisations de notre patrimoine numérisé, afin d’en accentuer la présence et la visibilité sur les réseaux.

    Source : Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture. Lettre d’accompagnement du rapport du groupe de travail sur la diffusion et la réutilisation des données publiques culturelles numériques. 17 août 2009

N’ayant pas voulu rester trop longtemps sur le sujet, j’ignore totalement les éventuels arguments de cette dame. Je ne peux croire qu’un professionnel pense que la mise en ligne est une fin en soi et non un moyen, un service offert à des usagers. Et qu’il faut donc réfléchir selon les pratiques de l’usager.

Je persiste donc à penser que ce type de perversité bibliothécaire (c’est MON travail, il doit rester sur MON site) n’existerait pas si les bibliothécaires utilisaient réellement les outils qu’ils offrent. S’ils étaient usagers de leur propre bibliothèque et, par là, conscients des besoins des lecteurs. S’ils étaient chercheurs, par exemple [Ceci est un troll... ou pas.].

Terminons en laissant la parole à Robert Darnton, en regrettant que des bibliothèques de service public aient parfois des comportements de renfermement sur elles-mêmes pires que les “grandes sociétés” aux “intérêts commerciaux”.

Aujourd’hui, nous pouvons créer une République des lettres ouverte à tout le monde. Le risque, c’est une domination du paysage par des grandes sociétés qui ont avant tout des intérêts commerciaux. Numérisation veut dire démocratisation : c’est notre responsabilité en tant que chefs de bibliothèques.

PS : Ca n’a rien à voir (encore que…) mais je me réjouis qu’Elinor Ostrom ait reçu le “prix Nobel” d’économie 2009 – elle qui dans son livre Understanding knowledge as a commons, louait l’initiative des Creative Commons.

Bibliothèques numériques : et l’usager ?

On va encore dire que je suis méchant ou sarcastique mais je viens d’écouter – avec un peu de retard, c’est l’avantage de l’écoute à la carte – l’émission Question d’éthique, retransmise le lundi sur France Culture.

L’émission portant sur le thème “Une bibliothèque universelle numérique, à quel prix ?”, la présentatrice, Monique Canto-Sperber, y recevait Michel Bernard, professeur à Paris III, et – ô surprise et originalité de nos médias – Jean-Noël Jeanneney.

La présence de M. Jeanneney, dont personne ne connaît les thèses, a été rafraîchissante et sa pensée a dû étonner plus d’un auditeur.

Les personnes intéressées auront sans aucun doute peu appris mais l’émission a au moins eu l’intérêt de mettre les choses au clair en orientant la discussion autour des quelques grandes problématiques. Surtout, elle a permis de mettre en valeur une figure centrale mais un peu oubliée dans les débats politiques actuels : l’usager.

Car dans cette émission, les rôles étaient (involontairement, pour partie) bien distribués : Michel Bernard (MB) jouait le rôle de la personne raisonnable connaissant les dangers de Google mais reconnaissant ses avantages en tant que lecteur. C’est lui qui m’a intéressé.
Face à lui, des personnes dont la partition était déjà écrite et qui permettaient donc de mettre le premier en valeur : Jean-Noël Jeanneney (JNJ), nuancé et intelligent, mais revenant toujours à ses vieilles lunes et justifiant son action en tant que président de la BnF ; et Monique Canto-Sperber (MCS), enfin, jouant le rôle de la caricature de Jeanneney (c’est à dire du Jeanneney vu par une certaine presse qui n’a pas lu son livre). Il faut avouer que c’est reposant : pas de surprise dans ce que vont dire les intervenants, tout se déroule comme au théâtre.
Finalement, le plus drôle était au début, quand on s’est rendu compte que, pour une émission sur l’éthique, la présentatrice invitait un autre producteur de France Culture, qui lui-même ne semblait pas choqué par ces petits arrangements entre amis. Peut-être suis-je le seul choqué de ces pratiques. Je suis resté naïf et crois à la vertu. La preuve, je suis fonctionnaire.

*Egalité d’accès contre fracture numérique

MB, spécialiste de l’usage de l’informatique dans la recherche littéraire, souligne l’importance des bibliothèques numériques pour l’accès au savoir. Sans aller jusqu’aux pays du Sud, comme il l’a fait, rappelons qu’il est impossible à un provincial de rédiger une thèse sans venir à plusieurs reprises à Paris, ce qui coûte fort cher.

La thèse opposée a été développée avec une radicalité rare, ce qui l’a rendue plus plaisante que convaincante. Avec la meilleure foi du monde, MCS, voulant parler de la facticité de cette mise à disposition pour un public qui n’en a pas l’usage et du risque de “fracture numérique”, a réutilisé les arguments du XIXe siècle sur les risques de la lecture de romans pour le peuple et les femmes. Parlant d’abord des dangers de l’”accès sans formation préalable”, elle a craint que “tout le monde [puisse] être en contact avec le contenu de savoirs hérités qui parvenaient [auparavant] à des personnes qui s’étaient préparées à cela”. Avant de conclure par une question essentielle “Ne voyez-vous pas une forme de danger pour la culture universelle ?”

JNJ s’est heureusement employé à recoller les morceaux avec son concept central (et qui doit nous faire peur !) : le vrac. Il a alors souligné qu’il fallait par dessus tout former les gens (dès l’école) à utiliser ces nouveaux outils pour n’être pas enseveli sous ces masses d’information, ce qui est de bon sens.

*Ranger en piles ou chercher dans le tas

Pour éviter le vrac, JNJ veut une information sous la forme d’une arborescence (et non tout sur le même plan) et une validation des contenus.

On est alors tenté d’aller voir dans Europeana ce qu’il en est. Je tape quelque chose qui me donnera beaucoup de résultats – au hasard “Louis XIV” – et je restreins aux textes. Sur les 12 résultats de la première page, qu’obtiens-je ? 8 études variées publiées au XIXe siècles (et donc largement obsolètes), une “declaration du roy contre les corsaires” de 1691 (document d’époque, mais anecdotique), et trois autres documents du même intérêt.
C’est peut-être une vieille technique de beaucoup parler pour éviter que l’on aille voir les réalisations mais il ne me semble pas que le classement d’Europeana soit plus significatif ou utile au béotien que celui de Google. Et j’ai beau pouvoir raffiner ma recherche par un système de facettes, cela ne me sera pas d’une grande aide pour sélectionner les ressources les plus pertinentes (surtout quand les années de parution ne sont pas rangées par ordre chronologie (sic)).

MCS prend alors l’exemple (canonique, j’ignore pourquoi) du tremblement de terre de Lisbonne et explique que si l’on cherche des renseignements sur ce dernier dans Google Livres, on obtiendra “tout un tas de publications où il sera peut-être beaucoup plus question du tremblement de terre de Lisbonne mais qui n’en diront rien de véritablement intéressant. Comment celui qui est peu informé, qui n’a pas conduit une sorte de préparation intellectuelle est-il en mesure de traiter tout ce savoir ?” MB souligne à juste titre que le problème est le même dans une bibliothèque où mettre l’usager devant le rayon qui l’intéresse ne suffit pas : dans les deux cas, il faut savoir chercher puis traiter l’information. Ajoutons qu’il existe une méthodologie de la recherche et qu’on va généralement chercher des ressources généralistes avant de chercher des choses plus spécialisées. Je citerais bien l’article de Wikipédia, qui est très correct et donne des références bibliographiques pour aller plus loin, mais je sais que JNJ n’aime guère Wikipédia.

Mais allons plus loin et comparons les résultats de Gallica, Europeana et Google Livres avec “tremblement terre Lisbonne”
*Google : les deux premiers résultats (en affichage limité) sont Les tremblements de terre aux XVIIe et XVIIIe siècles: la naissance d’un risque‎, très bon essai universitaire publié chez Champ Vallon ; et Le tremblement de terre de Lisbonne chez Odile Jacob, monographie de référence sur cet épisode, longuement analysé.
*Europeana (restreint aux textes) : un article du Guardian sur le refus du Danemark de ratifier le traité de Maastricht (sic) puis des ouvrages des XVIIIe et XIXe siècles sur des séismes à Messine et en Amérique méridionale et à Lesbos (re-sic, le dernier ouvrage n’est pas vraiment documentaire…).
*Gallica : Le guide de voyage “Petit fûté” sur Lisbonne suivi de Les catastrophes célèbres, Mame, 1861.

Là encore, on voit apparaître une contradiction. Cela signifierait qu’on pourrait être intellectuellement d’accord avec JNJ et, pour cette raison même, plutôt utiliser Google Livre que Gallica ? Hmm, voilà qui ne cadre guère avec ce qu’on lit dans les journaux où on répète les arguments de chaque camp sans jamais, apparemment, utiliser les outils dont on parle…

*Une sélection rigoureuse ou tout numériser ?

JNJ et MCS mettent en avant le choix raisonné supposé être celui de la BnF, contrairement à Google qui numérise n’importe quoi.

Là encore, des nuances doivent être apportées. Du côté de la BnF puisque le rapport de l’Inspection des finances dont j’ai récemment parlé contestait les [non-]choix effectués. Du côté de Google également puisqu’il numérisent par bibliothèques entières. Affirmer que leur choix n’est pas pertinent, c’est affirmer que le fonds de la Bodleian n’est pas cohérent, ce qui n’a pas vraiment de sens.

Le choix effectué, il faut hiérarchiser l’information. JNJ conteste les choix de Google, selon lui fondés sur la recherche de l’audimat. Il donne alors l’exemple de Stendhal, convaincu de n’être lu et compris qu’en 1936 et affirme que Google l’aurait mal classé [sous-entendu : "quelle bande d'idiots, il est pourtant évident que Stendhal est un grand écrivain"].

À ce moment comme à d’autre, on a la désagréable impression que JNJ parle de classement des ouvrages dans le vide, comme si ce classement ne dépendait pas d’une recherche effectuée par un lecteur. Après, ce qu’il dit de Stendhal est probablement vrai, mais j’incline à penser que la BnF de 1880 aurait également proposé Georges Ohnet ou Emile Augier avant le Grenoblois. D’ailleurs, le simple fait d’avoir été assez clairvoyant pour récupérer ses archives suffit à sauver la mémoire de l’illustre Hyacinthe Gariel. Mais le fait même qu’il pose la question en ces termes amène à s’interroger sur les idées de JNJ en matière de hiérarchie de l’information : le rang doit-il dépendre de la qualité de l’oeuvre ? Selons quels critères ? Déterminés par qui ?

*L’impérialisme culturel américain

La discussion roule alors sur la diversité culturelle et notamment des langues utilisées. JNJ revient sur les exemples donnés dans son livre sur les poésies de Victor Hugo disponibles uniquement en traduction anglaise et sur la vision tronquée car anglaise de la Révolution française. Outre qu’il précise que ces défauts qui existaient au début du projet ont été largement corrigés depuis, MB souligne le paradoxe qu’il y a à se plaindre que la culture française ne soit pas assez présente dans Google livres tout en faisant pression pour éviter que les fonds des bibliothèques françaises y soient intégrés.

*Oeuvres sous droit, oeuvres orphelines

Même si nous sortons des questions patrimoniales, cette partie de la discussion est révélatrice de la vision de chacun des interlocuteurs.
MCS parle de “l’orgueil” de Google et de la désinvolture avec laquelle il s’est placé en dehors du droit d’auteur : elle parle du point de vue de l’éditeur avec comme valeur première le respect du droit d’auteur. MB acquiesce mais fait remarquer que la désinvolture existe également chez les “éditeurs vis-à-vis de cette masse de textes sur lesquels il ont posé un veto, qui n’est plus accessible parce qu’ils ne veulent plus la publier, parce qu’ils sont supposés n’être plus suffisamment rentables, dont les auteurs eux-mêmes ne peuvent rien faire car ils ont passé des accords avec les éditeurs”. C’est à dire qu’il parle du point de vue du lecteur, avec comme valeur première la diffusion et l’accès au savoir. Et il souligne que si Google est en effet une entreprise commerciale qui cherche le profit, c’est également le cas des éditeurs français, qui acceptent de rendre inaccessibles des ouvrages dont ils détiennent les droits en ne prenant en compte que leurs intérêts propres et non ceux du public.

La position de MB est intéressante car elle est très rarement prise en compte alors qu’elle est centrale. Il convient de la plupart des critiques faites à Google, des risques de monopole, etc. Mais il est chercheur et il a juste besoin de livres.
Intellectuellement, il est d’accord avec JNJ mais, en tant qu’usager, il doit être pragmatique. “Comme consommateur, je préfèrerais utiliser Quaero mais Google est meilleur”, dit-il.
Or, dans la plupart des médias, la question n’est abordée que d’un point de vue éthique, politique, stratégique… en oubliant que ces sites sont avant tout des outils pour des gens qui cherchent des livres. Et qu’il arrive un moment où, même si on craint la menace que représente Google, on ira sur Google Livres parce que le livre dont on a besoin est sur Google Livre.

Seule solution pour sortir de cette aporie : que l’Europe y mette les moyens. Tout le monde a souligné le faible budget consacré à la numérisation en France, alors que les enjeux sont gigantesques pour des dizaines d’années. Le budget annuel est inférieur au prix d’un unique avion Rafale… Eh oui.

Vers une meilleure visibilité du patrimoine français

On peut sans doute trouver cela naïf, ridicule et niais mais je tiens au service public. Si je suis fonctionnaire, c’est avant tout pour servir l’Etat et la société.

Je n’ai rien contre l’argent – je préfère en avoir que n’en avoir pas – et reconnaît que le privé fait parfois des choses extraordinaires.
Mais pour moi l’argent est un moyen pour atteindre des buts (diffuser la connaissance,…) tandis qu’une entreprise considèrera que diffuser la connaissance est un moyen pour gagner de l’argent. Cela peut avoir de très belles conséquences – les industries culturelles ont sans doute plus fait pour la démocratisation du savoir que tous les théâtreux bien pensants si heureux de montrer aux pauvres (amenés à coups de fouet si nécessaire) leurs jolies créations – mais cela limite tout de même fortement les possibilités d’action…

Aussi, quand au nom de ces mêmes valeurs de profit, des institutions d’Etat mettent en péril leurs missions premières, cela ne me réjouit guère. Surtout quand le gain est infiniment inférieur à ce que l’institution gagnerait en terme d’image, de rayonnement, de visibilité (autant de choses qui ont un coût à prendre en compte).

La logique est celle-là :
*On obtient trois sous en vendant des photos (cas de certaines bibliothèques, hélas)
*On compromet par là ses missions premières (faire connaître et mettre en valeur ses collections) mais on montre à sa tutelle qu’on est dans la ligne du Parti (avoir des fonds propre)
*Tout cela sert surtout à obtenir de l’argent de cette tutelle
*Avec cet argent, on lance des campagnes de “communication” et on paye une réclame qui n’aurait pas été nécessaire si on n’avait pas soi-même organisé un embargo sur ses fonds, si on ne s’était pas opposé à leur visibilité et à leur diffusion

Aussi ne puis-je qu’adhérer aux propos de David Monniaux – tout comme moi membre du conseil d’administration de Wikimedia France – quand il affirme dans une tribune libre du journal Libération (16 septembre 2009) :

Les crises de lamentation sur l’omniprésence américaine se succèdent ; mais, au lieu de réellement tenter de la contrer, les politiques menées par nos services publics la confortent. Le gouvernement américain met en valeur des activités aussi diverses que les collections de la Library of Congress, ses recherches scientifiques, ses parcs naturels ou ses missions spatiales en publiant largement ses documents et photographies et en n’exigeant aucune droit de reproduction ? Nos services publics pratiquent largement la rétention d’information, truffent leurs sites de mentions « reproduction interdite, tous droits réservés » y compris quand l’existence de ces droits est douteuse, et ne répondent souvent pas aux demandes d’autorisation de reproductions de documents, malgré la loi. Par exemple, pour obtenir une photographie officielle du ministre français de la Défense, le plus simple est d’attendre qu’il fasse une visite au Pentagone et de prendre la photographie américaine.

Nos services publics font souvent primer la logique commerciale et comptable sur celle de l’accès à la culture, du progrès scientifique et de l’enseignement. Si un géologue français veut publier une portion de carte de France, il a le choix entre des données américaines gratuites et faciles à obtenir et des données de services publics français coûteuses et difficiles à se procurer ; et on voudrait critiquer Google Earth ? On affecte de s’opposer à Google au motif qu’il s’agit d’une entreprise commerciale, mais nos musées restreignent la diffusion de photographies d’œuvres d’art dans le but de pouvoir vendre celles-ci à d’autres entreprises commerciales, les éditeurs de livres ou d’affiches.

Un exemple vécu de conséquence concrète de cette obsession du profit ? Si un enseignant organise une exposition publique de posters réalisés par ses élèves où figure, par exemple, la figure de Louis XIV, il a le choix entre ne pas respecter la loi sur le droit d’auteur, acheter une photographie à l’agence photographique de la Réunion des Musées Nationaux (mais avec quel budget ?) ou recourir, par exemple, au site Wikimedia Commons. Paradoxalement, un service privé américain, à but non lucratif, apporte plus au public français qu’un service public national. Que serait une politique vraiment ambitieuse en matière de diffusion publique sur Internet ?

Plutôt que l’incohérence, les hésitations et les économies mesquines actuelles, une règle simple : gratuité, licence libre et large diffusion de la quasi totalité des documents produits ou numérisés par ou pour les administrations et établissements publics ; exceptions étroites à cette règle pour des marchés spécifiques (clichés à haute résolution pour les livres d’arts, par exemple). Bien sûr, il y aurait des coûts ; mais quelques dizaines de millions d’euros par an, à l’échelle d’un grand pays comme la France, pour un investissement durable promouvant l’image de notre culture à l’étranger et la diffusion de la culture auprès des publics qui n’ont pas les moyens de fréquenter les musées, est-ce si cher payé ?

On a l’impression qu’un certain nombre de personnes pensent encore comme il y a trente ans et qu’ils passent ainsi complètement à côté des enjeux actuels.
Et ceci quel que soit le bord politique ou l’appréhension de la culture qu’ils peuvent avoir : autant que le dirigeant d’institution culturelle voulant un retour sur investissement, le poète en résidence – mystique de l’Art en pleine béatitude culturelle – à qui je dis qu’il me semble qu’il ne touche que des convaincus et que son influence sur le démocratisation culturelle est extrêmement faible et qui me répond “qu’une seule personne de “sauvée” (sic) justifie le prix qu’aura coûté son action”, me semble responsable de cette situation.

Heureusement, les mentalités changent. Une commission du ministère de la Culture a été missionnée en 2008 afin de proposer à la ministre (alors Mme Albanel) les axes d’une nouvelle politique en matière de diffusion des œuvres culturelles publiques. Le même David Monniaux avait été auditionné et avait présenté la position de Wikimédia France. Le rapport qui en est issu est extrêmement important car il est présentée dans la lettre d’envoi du ministre Mitterrand comme la “charte de réutilisation du patrimoine numérisé du ministère”.
[on lit "chartre" dans l'original mais comme j'ai l'habitude des gens qui parlent de l'Ecole "des chartres", voire "de Chartres", je ne relève même plus... même chez un ministre de la Culture]

Les choses changent disions-nous. Les usages nouveaux nés de l’internet sont ainsi pris en compte dans ces pages qui sont d’une lecture réjouissante :

*sur internet, les documents sont appelés à être modifiés, réutilisés, partagés… (recommandation 3 : favoriser les appropriations innovantes et créatives par les particuliers)

*il est plus productif de disséminer les données sur des sites sans rapport direct avec la culture plutôt que de tenter laborieusement de draîner un public rétif vers un site qui ne l’intéresse pas (reco. 1 : Conclure des accords de réutilisation avec les éditeurs des sites internet les plus fréquentés)

*Wikipédia et sites de ce genre constituent une vitrine gratuite dont bénéficieront les institutions culturelles concernées (reco. 2 : lever les obstacles à la présence de données françaises sur les sites collaboratifs)

*L’internet (et plus encore celui de demain) se nourrit de métadonnées : l’expertise des institutions doit être utilisée pour offrir ces nouveaux services (reco. 4 : associer des coordonnées géographiques aux données numérisées)

*Internet est un marché de l’attention, y compris pour les institutions culturelles ; or l’internaute ira vers le plus pratique. Si la RMN refuse qu’on réutilise une photo d’un Velazquez du Louvre pour l’article de WP, on en prendra un du Prado et c’est le Louvre qui fait la mauvaise opération, pas WP (reco. 11 : rendre public le régime de réutilisation ; reco. 14 : proposer une licence “clic” gratuite en cas de réutilisation non commerciale ; reco. 15 : tarifer au tarif le plus bas possible en cas de réutilisation commerciale)

*Il ne faut pas attendre les demandes en comptant sur son prestige mais faire naître les occasions de réutilisation des données que l’on offre (reco. 21 : Multiplier les appels à projet de réutilisation) et en faire un des critères d’évaluation des institutions (reco. 24 et 25)

Le rapport dans son ensemble se trouve ici.

Si l’on ajoute à cela la récente autorisation de la photographie à la BnF, on se couche satisfait… en attendant la prochaine étape : la Bundesarchiv a déjà versé 100 000 photos dans Wikimedia Commons, la base de données de Wikipédia, et la deutsche Fotothek 250 000. Alors, à quand la BnF, la RMN, les AN et toutes les AD ?

Allez, c’est votre ministre qui vous le demande

Où va la BnF ?

Second (rapide) billet sur le rapport de l’Inspection générale des finances, ou plutôt sur les réponses de la BnF, par la voix de son président Bruno Racine, à ce rapport.

*La réduction du nombre de sites

Contrairement aux propositions de l’IGF, la BnF refuse de se séparer de la bibliothèque-musée de l’Opéra, qu’elle considère comme faisant partie à part entière du département de la Musique. Ce dernier devrait rester au 2, rue de Louvois alors que l’IGF suggère la revente de l’immeuble.

La BnF réaffirme également la plein appartenance de la bibliothèque de l’Arsenal à l’établissement, bien qu’elle ait besoin d’un “projet scientifique et culturel rénové”.

En revanche, les choses pourraient changer au château de Sablé-sur-Sarthe (centre technique coûtant très cher et inadapté) et surtout à la maison Jean-Vilar d’Avignon : la BnF pourrait ne pas se maintenir sur le site si le fonds Jean-Vilar ne lui était pas dévolu.

*Gallica, Google et ces sortes de choses…

L’IGF regrette que la BnF aille de plus en plus vers une numérisation quantitative avec des critères essentiellement négatifs (non-numérisation pour des questions de conservation…) et recommande une meilleure mise en valeur des spécificités de l’établissement, une numérisation rapide des supports fragiles très demandés (presse, audiovisuel) et des collaborations avec d’autres bibliothèques.

La BnF va donc
*augmenter singulièrement la part des documents issus des départements spécialisés (2009-2011)
*donner accès de manière payante à des documents encore sous droit au sein même de Gallica en relation avec les éditeurs (et participer à la création de la base de données européenne des oeuvres orphelines avec des suggestions pour les inclure dans Europeana)
*transformer Gallica en une “Bibliothèque numérique de France” (le mot est d’eux), outil collaboratif enrichi par les pôles associés

Surtout, la BnF rappelle qu’elle a toujours été en contact avec Google et annonce la possibilité d’une “éventuelle collaboration” avec trois conditions
*elle porterait sur les oeuvres du domaine public (au moins jusqu’au verdict du procès Google)
*elle ne serait qu’un complément pour éviter la dépendance à Google (mais tout de même en se réservant la possibilité de définir le corps principal en fonction de la nature de ce complément…)
*limiter les restrictions d’accès aux acteurs commerciaux

La BnF suggère de confier à Google la numérisation de ses doubles et elle obtiendrait en échange les fichiers de numérisation pour insertion dans Gallica ainsi que l’ensemble des fichiers des livres francophones numérisés par Google en Europe et aux Etats-Unis. Du gagnant-gagnant, surtout pour le lecteur.

Je passe sur les questions d’organisation interne – remarquons seulement que la BnF refuse la gratuité du haut-de-jardin préconisée par l’IGF. On voit également ici et là apparaître des projets de mise en valeur des personnels de la BnF, notamment en liaison avec la recherche (création d’un centre de recherche à proximité du Quadrilatère Richelieu rénové ?), ce qui est une excellente chose tant l’expertise scientifique est peu considérée actuellement et tant cela est utile au rayonnement national et international de l’institution.

Désherbage : réponses à la réponse de D. Rykner

Après avoir tardé à réagir – pour cause de vacances et de travail personnel à avancer – je reprends la parole pour répondre aux commentaires de Didier Rykner, sans que ceci constitue une relance du débat.

1. Définition du patrimoine.
La définition élargie me semble dangereuse dans la mesure où tout serait alors patrimoine avec les conséquences que l’on sait. Surtout, plus surprenant pour un historien, adopter cette définition, c’est faire du moment actuel la référence absolue : tout ce qui existe actuellement (car, en fonction des intérêts de chacun, « l’ensemble des biens, des richesses matérielles ou immatérielles qui appartiennent à une communauté, une nation et constituent un héritage commun », cela désigne à peu près tout) doit être conservé. L’histoire n’a existé et effectué un tri que pour nous, hommes de 2009, qui devrons tout garder en l’état pour les générations qui viennent. Il existe bien des ouvrages sur l’inflation patrimoniale, je ne m’y arrête pas.

Je ne pense en tout cas pas que le moindre risque plane sur la conservation de ce type de périodiques, même si l’on en supprime quelques exemplaires.

3-4. Question du travail et du coût
La question n’est pas de travailler ou de ne rien faire. Il est de faire ce travail de don – qui n’entre pas dans les missions de la bibliothèque et qui ne bénéficie pas au public de la bibliothèque dont l’État et la nation nous ont confié la charge et la responsabilité – ou un autre travail. Dans ma modeste bibliothèque – fusion récente de plusieurs bibliothèques préexistantes et où un gros travail reste donc à faire sur les collections – mon agenda de travail sur les collections va jusqu’en 2012, sans que je sache même si je parviendrai à le tenir. Se rajoutent à cela les acquisitions courantes, les relations avec les lecteurs, l’enseignement, les activités scientifiques, la création et la mise en place de nouveaux services (en ce moment les livres électroniques), le travail administratif, la gestion du personnel.

De la même manière, la question que se posera la bibliothécaires n’est pas : « ai-je envie de conserver The Art Bulletin ? ». C’est « Il y a 1200 ouvrages qui sortiront cette année, que je DOIS absolument proposer parce qu’il répondent aux besoins premiers des lecteurs de ma bibliothèque ; après un premier désherbage de base (retrait de documents délabrés, obsolètes, ne correspondant pas au niveau du lectorat etc.), j’ai de la place pour 600 ouvrages. Que puis-je retirer pour gagner de la place ? » Refuser de retirer The Art Bulletin, c’est aussi refuser de proposer des livres correspondant aux attentes fondamentales de ses lecteurs. Comme le rappelle Cecitueracela, « la question n’est pas “faut-il conserver cet ouvrage ?”, mais “faut-il conserver cet ouvrage, ou cet autre ?” » : ce choix ne se fait pas selon les lubies du conservateur mais selon 1/ les usages constatés (la présence d’un livre non lu depuis vingt ans et présent dans une autre bibliothèque parisienne – sauf exemplaire ou texte ayant un intérêt particulier – n’est pas forcément fondamentale et la question de son retrait peut être envisagée) 2/ l’environnement documentaire – on aura moins de scrupule à désherber si un exemplaire est librement consultable à deux rues de là.

Je tiens cependant à préciser que si l’association dont je parlais (L’École sous l’arbre) est heureuse d’obtenir nos monographies, elle refuse les périodiques. Sans que j’aie creusé la question, j’ai par ailleurs entendu dire que ce type de dons – qui donnent certes bonne conscience – a des effets pour le moins ambigus sur place, dans la mesure où ils empêchent une industrie locale de l’édition de se développer et qu’ils remplissent les universités d’ouvrages obsolètes et en mauvais état, que ces dernières n’ont souvent même pas le temps de trier ; sans même parler de possibilité de revente ou de corruption.
Bref, en l’absence de données plus sûres je retiens mon jugement, mais il est évident que ce type de don ne constitue pas la panacée.

Le blog cecitueracela souligne que la prise de position de Didier Rykner risque d’amener à des dérives. Vu les réponses passionnées – religieuses ? – qu’amène toute destruction de livre, un élu aura beau jeu de permettre que les ouvrages soient revendus – afin de couvrir les frais de traitement et de gérer au mieux les impôts de ses concitoyens (etc. – air connu). On risque rapidement de passer de l’activité encadrée de désherbage – concernant uniquement les livres obsolètes ou ne répondant pas à la mission de la bibliothèque, sans gain pour quiconque, ce qui assure la neutralité du tri – à celle « deaccessioning ». On commence par vendre incidemment – « pour pas gâcher » – et on finit par vendre pour le gain financier – il est des périodes de vache maigre où on trouve toutes les bonnes raisons pour cela (cf un précédent billet). Espérons que de telles pratiques ne s’acclimatent pas en France car, en dehors même des considérations sur la nécessaire présence des ouvrages dans des bibliothèques accessibles au public, rappelons – les lecteurs de ce blog trouveront que je me répète – qu’il n’y a AUCUN moyen en France de relier un exemplaire d’un livre ancien à une édition précise en l’absence de bibliographie nationale rétrospective. Exemple trouvé avant-hier au fil de mes pérégrinations bibliographiques : cet ouvrage et celui-là apparaissent comme semblables sur les catalogues ? Ils n’ont RIEN à voir entre eux. Tout livre qui serait vendu, jeté ou simplement échangé peut être un unica. Ou pas. Personne n’en sait rien et personne ne peut le savoir.

7. Missions de la bibliothèque
Encore une fois, je ne pense pas que nous ayons de désaccord de fond. Tout garder (c’est-à-dire tout ce qui vaut le coup d’être gardé, même pour un usage exceptionnel) et présenter de manière agréable, j’en rêve et on peut penser qu’Emmanuel Toulet également. Mais ce n’est matériellement pas possible. Il faut penser en contexte sans prendre ses rêves pour des réalités. On peut incriminer la Ville de Paris, le(s) ministère(s), les bibliothécaires eux-mêmes (piètres lobbyistes)… tout cela n’empêche pas qu’il faut en attendant trouver des solutions pragmatiques. La conservation partagée en est une.

Je tiens à préciser que mon PS n’était pas moqueur : je me suis permis de rebondir sur le billet de La Tribune de l’art précisément parce que le sujet me touche au premier chef. Il n’est agréable pour personne de jeter des livres, même si la chose doit être considérée sans passion.
Je suis actuellement en vacances mais je ne manquerai pas de mettre en ligne (voire de contacter l’université de Saõ Paulo) pour les périodiques en double que nous offrons (car ce sont des séries assez longues). Pour nos numéros isolés, je crains qu’ils ne finissent en effet à la benne – tout simplement parce que nous n’avons même pas assez de place pour les stocker quelques semaines.

Un soir à la BnF

Entendu (ou presque) ce soir, aux alentours de la BnF :

- Où voulez-vous dîner ce soir ?
- Chez Racine.
- Chez Racine ?
- Non, chez Racine

Car la BnF tente de donner un coup de fouet au mécénat. Ne disposant pas de fonds suffisant pour couvrir les acquisitions même les plus importantes, ses dirigeants ont décidé de faire appel au privé.

Seul problème : cela n’est guère dans les habitudes des entreprises françaises. Et pourtant, la loi est particulièrement favorable à ces pratiques : une entreprise peut ainsi déduire de ses impôts 90% du montant du don, tout en gagnant en image et en obtenant une publicité à coût réduit.

C’est pourquoi la BnF ne veut plus compter sur la seule bonne volonté des donateurs ou sur les amitiés personnelles de ses conservateurs. D’une part, le projet de réaménagement du site Richelieu comprend la création d’une salle destinée à exposer les derniers dons. D’autre part, des opérations “de prestige” reprenant des méthodes du privé. Ce soir, par exemple, un dîner dans le hall des globes de Coronelli – au montant d’ailleurs étonnamment bas (à partir de 500 euros le couvert – une paille pour une transnationale).

Certains trouveront assurément contestable que l’on fasse des courbettes à des personnes à la seule vue de l’épaisseur de leur portefeuille alors que des conservateurs de niveau international continuent à être payées au bout de 20 ans de carrière comme des cadres issus de l’ESC Pau en début de carrière. D’autant que les avantages pour le donneur sont déjà très grands : la BnF espère obtenir 200 000 euros. Soit un coût de 20 000 euros après déduction fiscale pour l’entreprise. 20 000 euros pour être assuré d’obtenir des articles positifs dans des quotidiens nationaux voire à la télévision, c’est donné (rappelons qu’un spot de publicité de 30 secondes sur une unique chaîne coûte 250 000 euros lors d’une soirée de foot).

Mais ce serait mêler des considérations morales à un projet pragmatique : il faut que la culture du mécénat perce en France. La BnF tient à ce que ce soit à son profit et s’en donne les moyens. Sans cela, les grandes oeuvres encore en main privées – manuscrits médiévaux ou littéraires – risquent de partir les uns après les autres dans les universités américaines.

À défaut de jouer dans la même division, encourageons cependant les universités à recueillir les papiers de leurs plus importants professeurs (même en science et en médecine !) et les BM ceux des personnalités locales. Les archives et papiers personnels sont toujours uniques et n’ont d’importance que celle qu’on veut bien leur accorder…

Source : Le Monde.fr ; Livre Hebdo (n°781)

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