Archive pour la catégorie 'Relation aux tutelles'

L’écartèlement du patrimoine écrit

Le décret qui règle la nouvelle organisation du ministère de la Culture est paru au Journal officiel du 15 novembre. Comme prévu, il est créé un secrétariat général et trois directions générales, qui regroupent les nombreuses anciennes directions et délégations.

L’ancienne direction des archives de France (DAF) disparaît et les compétences de l’Etat en matière d’archives font désormais partie de la direction du patrimoine.
Ce n’est peut-être pas le rôle d’un blog sur le patrimoine de rappeler cela mais penser que les archives ne relève que du patrimoine est extrêmement réducteur : les archives sont avant tout des documents dont l’utilité est juridique. Ce n’est presque que par hasard que les plus anciens de ces documents deviennent “patrimoniaux”. Certains pensent donc qu’un rattachement de la DAF au Premier Ministre (comme la Documentation française et le Journal officiel) serait plus pertinent.

D’autre part, la direction du livre a causé bien des soucis. Car le livre, c’est à la fois du patrimoine, de la création et un média. Il aurait pu appartenir aux trois directions générales. Mais démembrer l’ancienne Direction du livre et de la lecture aurait été peu pertinent.
Les compétences de l’Etat en matière de livre ont donc été confiées à la direction des médias. L’incohérence n’est d’ailleurs pas cachée puisque cette direction générale a clairement le patrimoine des bibliothèques dans ses missions : “Elle veille à la conservation, à l’enrichissement et à la valorisation du patrimoine des bibliothèques et des médiathèques. Elle exerce le contrôle technique de l’Etat sur les bibliothèques et les médiathèques des collectivités territoriales.” (titre I) et “Elle exerce le droit de préemption prévu par le code du patrimoine” (titre II).

On dira que cela n’est pas pire qu’au temps où DLL et DAF coexistaient. Certes mais à présent, ces anciennes directions sont en plus noyées dans de grandes structures où leur survie est loin d’être assurée. Les bibliothèques seront gérées avec le cinéma, les journaux et le disque. Les archives avec les musées et l’architecture…

Avec de plus le risque de creuser un peu plus la distinction stupide qui existe encore dans bien des esprits entre patrimoine et création en créant des directions distinctes (et forcément concurrente lors de la répartition des budgets). Comme si le patrimoine n’était pas de la création ancienne, comme si la création actuelle n’était pas appelée à devenir patrimoine un jour, comme si la création ne se nourrissait pas du patrimoine, comme si le patrimoine était abandonné et déconnecté de la société actuelle. Bref, comme si on vivait dans un présentisme perpétuel sans recul.

Veut-on vraiment numériser ?

J’ai lu cette semaine un amusant et intéressant article. Il proposait de ne plus donner l’équivalent des grands chiffres en années de smic mais en équivalent de pages numérisées par la BnF.

On trouve généralement un coût de 25 à 74 centimes par page pour la numérisation de Gallica. L’auteur de cet article faisait donc remarquer que la fameuse douche que le président Sarkozy a fait installer au Grand Palais lors de la présidence française de l’UE (245 000 euros) aurait permis de numériser près d’un million de pages, soit à 500 pages par exemplaire (je compte large) 2000 ouvrages.

Ceci est bien affligeant mais demeure anecdotique au regard du budget de l’Etat.

Sans préjuger en rien de leur intérêt pour le bien de la société et du pays – je laisse à plus savant que moi sur ces matières le soin d’en juger – le bouclier fiscal coûte plus de 13 milliards d’euros par an, l’allègement de la fiscalité des plus-values plus de 20 milliards sur deux ans.

Reprenons donc nos équivalents-page-Gallica. Et tant qu’à parler en milliards d’euros, jouons le grand seigneur, partons du principe que Gallica veut se démarquer de Google par l’excellence de sa numérisation, à 1 euro la page.
*bouclier fiscal : 13 milliards de pages soit (500 pages par ouvrage [comptons large, vous dis-je]) 26 millions d’ouvrages ;
*fiscalité des plus-values : 20 milliards de pages soit 40 millions d’ouvrages

On arrive à des chiffres qui ne sont plus tellement parlant tant ils sont grands. Que représentent donc ces 26 millions de livres que l’on peut numériser chaque année en supprimant le bouclier fiscal ? Ni plus ni moins que deux fois l’ensemble des collections de la BnF.
Un plan quadriennal utilisant ces deux seules ressouces permet de numériser 130 millions de livres de 500 pages c’est à dire sans doute plus que d’éditions existant au monde. Il y a du rab’ pour trouver des accords avec les éditeurs d’oeuvres encore sous droits.

La question n’est donc pas de savoir s’il y a de l’argent. De l’argent, l’Etat en a, même en période de vache maigre : la numérisation ne coûte rien par rapport à d’autres dépenses. Il s’agit bien plutôt de placer les questions de numérisation dans l’ordre des priorités de l’Etat.

Et cela, ce n’est pas tant le travail des bibliothécaires que des politiques. Mais c’est aussi le devoir des citoyens de choisir ses représentants en fonction des choix qu’ils auront faits.

“Donnez-moi le bouclier fiscal et je numérise le monde” comme ne l’a pas dit Archimède.

MàJ : Mise au régime de ma “vache aigre” pour en faire une “vache maigre”. Merci à Les Martiens pour le signalement de la coquille.
MàJ (bis) : Lien vers l’article (au début) que je ne retrouvais pas. Merci à Lully de me l’avoir redonné.

Installation de la mission Tessier

Le rapport est un outil de gouvernance bien pratique. Il plaît à la fois au commanditaire (qui agit), aux membres de la mission (prestigieuse), aux journalistes (qui ont des choses à dire), aux citoyens (qui voient que ça bouge). Voire aux historiens, qui peuvent y consacrer un numéro entier de revue. Bref, le rapport apporte joie et félicité.

Le fait qu’ils soient parfois moqués pour leur manque d’influence à moyen ou long terme (par simple curiosité, nous aimerions beaucoup voir le fameux “tiroir” où “finissent”, à ce que l’on raconte, tous les rapports) n’a jamais empêché de continuer à en commander et, parfois, un de ces rapports, sans qu’on sache trop bien pourquoi, fait date, amène une vraie prise de conscience, un changement de politique – bref, possède une influence véritable.

Surtout si on l’a commandé pour cela, c’est à dire si les conclusions du rapport sont le prétexte à un changement de politique décidé par avance mais qu’il convient de justifier.

Mais encore faut-il que les commanditaires du rapport précisent la nature de leur commande. On se souvient que Claude Durand, ancien président de Fayard, a démissionné de la présidence de la commission sur la numérisation des fonds patrimoniaux des bibliothèques le 15 octobre, en l’absence d’une quelconque lettre de mission du ministre, affirmant : “Des déclarations préliminaires de François Fillon laissant entendre qu’il fallait continuer les pourparlers avec Google, et de Frédéric Mitterrand disant que l’opposition à Google ne devait pas passer pour de l’antiaméricanisme, m’ont incité à attendre ce cadrage. Allait-on réfléchir aux modalités de négociation avec Google, ou bien se poser la question : faut-il, oui ou non, négocier avec Google ?” (Livres Hebdo, 15 octobre 2009).

Il a depuis été remplacé par Marc Tessier, ancien directeur général du Centre national de la cinématographie, ancien président de France Télévisions et auteur en 2007 d’un rapport sur La presse au défi du numérique. Et c’est aujourd’hui qu’a été procédé à l’installation de cette commission.

Les autres membres en sont :
*Olivier Bosc, nouveau conservateur de la bibliothèque du Musée Condé de Chantilly et surtout ancien conseiller livre de Renaud Donnedieu de Vabres rue de Valois (40 ans)
*Alban Cerisier, archiviste paléographe, responsable des archives et du développement numérique de Gallimard (37 ans)
*Emmanuel Hoog, président de l’Institut national de l’audiovisuel (47 ans)
*François-Xavier Labarraque, nouveau directeur du développement et de la stratégie de Radio France (39 ans)

On remarquera que ce sont des hommes (on s’en f…), jeunes (sans vouloir verser dans le racisme anti-vieux, ce n’est pas forcément une mauvaise chose ; Claude Durand avait lui-même avoué que le numérique ne l’intéressait pas particulièrement). Et surtout que l’on trouve deux professionnels : un conservateur des bibliothèques et un archiviste chartiste.

Sauf erreur de ma part, la lettre de cadrage n’est toujours pas disponible. Tout ce que l’on sait de cette mission provient du communiqué de nomination de Marc Tessier (15 octobre), repris lors de l’installation de ladite commission, ce jourd’hui.

À Claude Durand qui se demandait si la question était “faut-il négocier avec Google” ou “comment négocier avec Google”, il est répondu “les deux, mon général” puisque “La commission sera chargée d’étudier l’opportunité et des modalités d’un éventuel accord avec un opérateur privé, pour numériser ou mettre en ligne les fonds des bibliothèques“, c’est à dire à la fois pour la numérisation et la diffusion.

Dans les quelques lignes précisant le rôle de la commission, on parle de :

* “la libre disposition du patrimoine numérisé national” : nous pouvons espérer qu’il s’agisse d’une véritable libre disposition (comprenant la réutilisation et la modification libre des fichiers par tous)
* “la parfaite conservation, sur le long terme, des fichiers numérisés” : ces questions techniques sont très bien traitées par la BnF
* “la visibilité de la culture et l’accès aux contenus français sur Internet” : je me permets de renvoyer le lecteur à un de mes anciens billets. Il faut que les données (du domaine public) soient librement réutilisables et disséminées. C’est la meilleure réponse que l’on puisse apporter aux risques de monopole d’une entreprise commerciale.
* “l’intérêt économique et financier pour l’Etat et le contribuable” : là encore, tout à fait d’accord à condition que l’on prenne en compte l’ensemble des postes de dépense/recette. De l’argent qui rentre, ce n’est pas forcément un bénéfice, si cela a coût en terme d’image, de visibilité ou d’utilité de l’entreprise
* “le message politique à adresser à la communauté internationale” : il va falloir jouer serré après que la France s’est fait le héraut de l’indépendance intellectuelle et le promoteur du fer de lance de l’Europe qu’est Europeana. À vrai dire, je suis curieux de voir ça…

Je note également qu’il s’agit uniquement des fonds patrimoniaux des bibliothèques placées sous la tutelle du ministère de la Culture, c’est à dire de la BnF et des bibliothèques territoriales. J’ignore s’il est prévu de réfléchir à la liaison avec les fonds très importants des bibliothèques dépendant du ministère de l’Enseignement supérieur (BSG, Sorbonne, Cujas, BIUM/BIUP, Mazarine, etc.) mais il serait intéressant de se pencher sur la question.

Enfin, au milieu de la réflexion de cette commission tombera le verdict de la Cour de justice de New York concernant l’accord entre Google et la Guilde des auteurs : cette décision ne pourra pas ne pas posséder d’influence sur les conclusions de la commission. Un rapport d’étape doit avoir lieu le 24 novembre avant rendu définitif le 15 décembre.

Fusion de la BIUM et de la BIUP

Il était inéluctable que la loi LRU sur l’autonomie des universités ait des répercussions sur le paysage des bibliothèques. En première ligne, le statut complexe des bibliothèques inter-universitaires.
Déjà, on voyait des OPA rampantes de certaines universités sur ces bibliothèques : le SCD médical de Paris 6 (pardon, la youpihémci) a ainsi fusionné avec la Bibliothèque inter-universitaire scientifique de Jussieu (BIUSJ) pour créer la BUPMC.
Et il est évident que les Bibliothèques inter-universitaires de médecine (BIUM) et de pharmacie (BIUP) sont considérées avec une grande sollicitude par l’université Paris Descartes…

Viennent se surajouter à ces problématiques des questions de gestion des établissements, avec le souhait de rationaliser certains fonctionnements et de mutualiser certains services.
Et enfin, des questions purement ponctuelles de personnes ou d’opportunité.

Siège de l'université Paris Descartes. Au fond, la BIUM. Photo : iz.mendoza sous CC-BY-NC-SA

Siège de l'université Paris Descartes. Au fond, la BIUM.
Photo : iz.mendoza sous CC-BY-NC-SA


Ce sont sans doute ces trois raisons qui jouent aujourd’hui si la processus de fusion de la BIUM et de la BIUP est entamé. Car si la BIUM possède un public nombreux et propose des services modernes, il y a sans doute des choses à améliorer dans le fonctionnement de la BIUP et surtout dans les liens à établir entre les deux maisons. C’est ce que souligne Axel Kahn, président de l’université Paris Descartes, dans la lettre qu’il a envoyée au personnel des deux bibliothèques concernées : “La création d’une seule bibliothèque interuniversitaire de santé, compétente dans les domaines de la médecine, de la pharmacie et de l’odontologie, est à l’évidence de nature à améliorer la visibilité nationale et internationale de notre dispositif. De plus, la coordination des efforts dans tous les domaines permettra sans aucun doute de dégager des moyens nouveaux”

Mais aussi car la fusion intervient à l’occasion de la mutation de la directrice de la BIUP, partie prendre la tête du SCD de l’université de Rouen, ce que souligne également Axel Kahn.

Le directeur de la BIUM, Guy Cobolet, va donc prendre la direction de la nouvelle entité et deux directeurs adjoints seront chargés de ce qu’on appellera désormais les deux sites (celui de l’ancienne BIUM, rue de l’Ecole de médecine, dit “le Siège” car c’est le siège de la direction de l’université Paris Descartes ; et celui de l’ancienne BIUP, avenue de l’Observatoire). La réorganisation sera menée sous son autorité afin que la fusion soit effective au 1er janvier 2011.

Les fonds patrimoniaux des deux bibliothèques sont à la fois très importants et complémentaires ; Axel Kahn souligne leur “leur remarquable richesse patrimoniale”. L’éventuel rattachement du service de la BIUP au Service d’histoire de la médecine dirigé par Jean-François Vincent ne peut qu’être très bénéfique au travail scientifique sur les fonds, à la numérisation et au travail de signalement. La bibliothèque numérique Médica, qui est signalée dans Gallica, gagnerait ainsi en largeur thématique ; ce pourrait également être l’occasion de la repenser afin que de nouveaux outils (notamment d’accessibilité) ainsi que le mode texte systématique soient proposés, et l’interface rénovée.

Vers une meilleure visibilité du patrimoine français

On peut sans doute trouver cela naïf, ridicule et niais mais je tiens au service public. Si je suis fonctionnaire, c’est avant tout pour servir l’Etat et la société.

Je n’ai rien contre l’argent – je préfère en avoir que n’en avoir pas – et reconnaît que le privé fait parfois des choses extraordinaires.
Mais pour moi l’argent est un moyen pour atteindre des buts (diffuser la connaissance,…) tandis qu’une entreprise considèrera que diffuser la connaissance est un moyen pour gagner de l’argent. Cela peut avoir de très belles conséquences – les industries culturelles ont sans doute plus fait pour la démocratisation du savoir que tous les théâtreux bien pensants si heureux de montrer aux pauvres (amenés à coups de fouet si nécessaire) leurs jolies créations – mais cela limite tout de même fortement les possibilités d’action…

Aussi, quand au nom de ces mêmes valeurs de profit, des institutions d’Etat mettent en péril leurs missions premières, cela ne me réjouit guère. Surtout quand le gain est infiniment inférieur à ce que l’institution gagnerait en terme d’image, de rayonnement, de visibilité (autant de choses qui ont un coût à prendre en compte).

La logique est celle-là :
*On obtient trois sous en vendant des photos (cas de certaines bibliothèques, hélas)
*On compromet par là ses missions premières (faire connaître et mettre en valeur ses collections) mais on montre à sa tutelle qu’on est dans la ligne du Parti (avoir des fonds propre)
*Tout cela sert surtout à obtenir de l’argent de cette tutelle
*Avec cet argent, on lance des campagnes de “communication” et on paye une réclame qui n’aurait pas été nécessaire si on n’avait pas soi-même organisé un embargo sur ses fonds, si on ne s’était pas opposé à leur visibilité et à leur diffusion

Aussi ne puis-je qu’adhérer aux propos de David Monniaux – tout comme moi membre du conseil d’administration de Wikimedia France – quand il affirme dans une tribune libre du journal Libération (16 septembre 2009) :

Les crises de lamentation sur l’omniprésence américaine se succèdent ; mais, au lieu de réellement tenter de la contrer, les politiques menées par nos services publics la confortent. Le gouvernement américain met en valeur des activités aussi diverses que les collections de la Library of Congress, ses recherches scientifiques, ses parcs naturels ou ses missions spatiales en publiant largement ses documents et photographies et en n’exigeant aucune droit de reproduction ? Nos services publics pratiquent largement la rétention d’information, truffent leurs sites de mentions « reproduction interdite, tous droits réservés » y compris quand l’existence de ces droits est douteuse, et ne répondent souvent pas aux demandes d’autorisation de reproductions de documents, malgré la loi. Par exemple, pour obtenir une photographie officielle du ministre français de la Défense, le plus simple est d’attendre qu’il fasse une visite au Pentagone et de prendre la photographie américaine.

Nos services publics font souvent primer la logique commerciale et comptable sur celle de l’accès à la culture, du progrès scientifique et de l’enseignement. Si un géologue français veut publier une portion de carte de France, il a le choix entre des données américaines gratuites et faciles à obtenir et des données de services publics français coûteuses et difficiles à se procurer ; et on voudrait critiquer Google Earth ? On affecte de s’opposer à Google au motif qu’il s’agit d’une entreprise commerciale, mais nos musées restreignent la diffusion de photographies d’œuvres d’art dans le but de pouvoir vendre celles-ci à d’autres entreprises commerciales, les éditeurs de livres ou d’affiches.

Un exemple vécu de conséquence concrète de cette obsession du profit ? Si un enseignant organise une exposition publique de posters réalisés par ses élèves où figure, par exemple, la figure de Louis XIV, il a le choix entre ne pas respecter la loi sur le droit d’auteur, acheter une photographie à l’agence photographique de la Réunion des Musées Nationaux (mais avec quel budget ?) ou recourir, par exemple, au site Wikimedia Commons. Paradoxalement, un service privé américain, à but non lucratif, apporte plus au public français qu’un service public national. Que serait une politique vraiment ambitieuse en matière de diffusion publique sur Internet ?

Plutôt que l’incohérence, les hésitations et les économies mesquines actuelles, une règle simple : gratuité, licence libre et large diffusion de la quasi totalité des documents produits ou numérisés par ou pour les administrations et établissements publics ; exceptions étroites à cette règle pour des marchés spécifiques (clichés à haute résolution pour les livres d’arts, par exemple). Bien sûr, il y aurait des coûts ; mais quelques dizaines de millions d’euros par an, à l’échelle d’un grand pays comme la France, pour un investissement durable promouvant l’image de notre culture à l’étranger et la diffusion de la culture auprès des publics qui n’ont pas les moyens de fréquenter les musées, est-ce si cher payé ?

On a l’impression qu’un certain nombre de personnes pensent encore comme il y a trente ans et qu’ils passent ainsi complètement à côté des enjeux actuels.
Et ceci quel que soit le bord politique ou l’appréhension de la culture qu’ils peuvent avoir : autant que le dirigeant d’institution culturelle voulant un retour sur investissement, le poète en résidence – mystique de l’Art en pleine béatitude culturelle – à qui je dis qu’il me semble qu’il ne touche que des convaincus et que son influence sur le démocratisation culturelle est extrêmement faible et qui me répond “qu’une seule personne de “sauvée” (sic) justifie le prix qu’aura coûté son action”, me semble responsable de cette situation.

Heureusement, les mentalités changent. Une commission du ministère de la Culture a été missionnée en 2008 afin de proposer à la ministre (alors Mme Albanel) les axes d’une nouvelle politique en matière de diffusion des œuvres culturelles publiques. Le même David Monniaux avait été auditionné et avait présenté la position de Wikimédia France. Le rapport qui en est issu est extrêmement important car il est présentée dans la lettre d’envoi du ministre Mitterrand comme la “charte de réutilisation du patrimoine numérisé du ministère”.
[on lit "chartre" dans l'original mais comme j'ai l'habitude des gens qui parlent de l'Ecole "des chartres", voire "de Chartres", je ne relève même plus... même chez un ministre de la Culture]

Les choses changent disions-nous. Les usages nouveaux nés de l’internet sont ainsi pris en compte dans ces pages qui sont d’une lecture réjouissante :

*sur internet, les documents sont appelés à être modifiés, réutilisés, partagés… (recommandation 3 : favoriser les appropriations innovantes et créatives par les particuliers)

*il est plus productif de disséminer les données sur des sites sans rapport direct avec la culture plutôt que de tenter laborieusement de draîner un public rétif vers un site qui ne l’intéresse pas (reco. 1 : Conclure des accords de réutilisation avec les éditeurs des sites internet les plus fréquentés)

*Wikipédia et sites de ce genre constituent une vitrine gratuite dont bénéficieront les institutions culturelles concernées (reco. 2 : lever les obstacles à la présence de données françaises sur les sites collaboratifs)

*L’internet (et plus encore celui de demain) se nourrit de métadonnées : l’expertise des institutions doit être utilisée pour offrir ces nouveaux services (reco. 4 : associer des coordonnées géographiques aux données numérisées)

*Internet est un marché de l’attention, y compris pour les institutions culturelles ; or l’internaute ira vers le plus pratique. Si la RMN refuse qu’on réutilise une photo d’un Velazquez du Louvre pour l’article de WP, on en prendra un du Prado et c’est le Louvre qui fait la mauvaise opération, pas WP (reco. 11 : rendre public le régime de réutilisation ; reco. 14 : proposer une licence “clic” gratuite en cas de réutilisation non commerciale ; reco. 15 : tarifer au tarif le plus bas possible en cas de réutilisation commerciale)

*Il ne faut pas attendre les demandes en comptant sur son prestige mais faire naître les occasions de réutilisation des données que l’on offre (reco. 21 : Multiplier les appels à projet de réutilisation) et en faire un des critères d’évaluation des institutions (reco. 24 et 25)

Le rapport dans son ensemble se trouve ici.

Si l’on ajoute à cela la récente autorisation de la photographie à la BnF, on se couche satisfait… en attendant la prochaine étape : la Bundesarchiv a déjà versé 100 000 photos dans Wikimedia Commons, la base de données de Wikipédia, et la deutsche Fotothek 250 000. Alors, à quand la BnF, la RMN, les AN et toutes les AD ?

Allez, c’est votre ministre qui vous le demande

Où va la BnF ?

Second (rapide) billet sur le rapport de l’Inspection générale des finances, ou plutôt sur les réponses de la BnF, par la voix de son président Bruno Racine, à ce rapport.

*La réduction du nombre de sites

Contrairement aux propositions de l’IGF, la BnF refuse de se séparer de la bibliothèque-musée de l’Opéra, qu’elle considère comme faisant partie à part entière du département de la Musique. Ce dernier devrait rester au 2, rue de Louvois alors que l’IGF suggère la revente de l’immeuble.

La BnF réaffirme également la plein appartenance de la bibliothèque de l’Arsenal à l’établissement, bien qu’elle ait besoin d’un “projet scientifique et culturel rénové”.

En revanche, les choses pourraient changer au château de Sablé-sur-Sarthe (centre technique coûtant très cher et inadapté) et surtout à la maison Jean-Vilar d’Avignon : la BnF pourrait ne pas se maintenir sur le site si le fonds Jean-Vilar ne lui était pas dévolu.

*Gallica, Google et ces sortes de choses…

L’IGF regrette que la BnF aille de plus en plus vers une numérisation quantitative avec des critères essentiellement négatifs (non-numérisation pour des questions de conservation…) et recommande une meilleure mise en valeur des spécificités de l’établissement, une numérisation rapide des supports fragiles très demandés (presse, audiovisuel) et des collaborations avec d’autres bibliothèques.

La BnF va donc
*augmenter singulièrement la part des documents issus des départements spécialisés (2009-2011)
*donner accès de manière payante à des documents encore sous droit au sein même de Gallica en relation avec les éditeurs (et participer à la création de la base de données européenne des oeuvres orphelines avec des suggestions pour les inclure dans Europeana)
*transformer Gallica en une “Bibliothèque numérique de France” (le mot est d’eux), outil collaboratif enrichi par les pôles associés

Surtout, la BnF rappelle qu’elle a toujours été en contact avec Google et annonce la possibilité d’une “éventuelle collaboration” avec trois conditions
*elle porterait sur les oeuvres du domaine public (au moins jusqu’au verdict du procès Google)
*elle ne serait qu’un complément pour éviter la dépendance à Google (mais tout de même en se réservant la possibilité de définir le corps principal en fonction de la nature de ce complément…)
*limiter les restrictions d’accès aux acteurs commerciaux

La BnF suggère de confier à Google la numérisation de ses doubles et elle obtiendrait en échange les fichiers de numérisation pour insertion dans Gallica ainsi que l’ensemble des fichiers des livres francophones numérisés par Google en Europe et aux Etats-Unis. Du gagnant-gagnant, surtout pour le lecteur.

Je passe sur les questions d’organisation interne – remarquons seulement que la BnF refuse la gratuité du haut-de-jardin préconisée par l’IGF. On voit également ici et là apparaître des projets de mise en valeur des personnels de la BnF, notamment en liaison avec la recherche (création d’un centre de recherche à proximité du Quadrilatère Richelieu rénové ?), ce qui est une excellente chose tant l’expertise scientifique est peu considérée actuellement et tant cela est utile au rayonnement national et international de l’institution.

Conserver l’unité des bibliothèques ?

Pérégrinant gaiement, ces derniers jours, en pays batave, j’ai eu l’occasion (et la joie) de rencontrer Steven Van Impe.

Je ne le connaissais que par ses travaux, en particulier un excellent article co-écrit avec Jan Bos sur les typographies gothiques et romaines dans les ouvrages néerlandais et flamands du XVIIe siècle – trop peu cité alors que ce type de travail statistique constitue à mon humble avis une des principales voies à approfondir en histoire du livre.

Bref, si je parle de ce garçon charmant à l’humour pince-sans-rire et à l’impressionnante culture, ce n’est pas tant pour sa personne que pour son poste. Car Steven Van Impe est conservateur des collections spécialisées de la bibliothèque Hendrik Conscience. C’est à dire de la bibliothèque patrimoniale de la ville d’Anvers. Ville qui se trouve au coeur de l’économie européenne pendant plusieurs siècles, ville carrefour entre les Provinces-Unies et les Pays-Bas espagnols, ville de Plantin. Le résultat est bien entendu l’une des plus belles bibliothèques du pays, aux fonds d’une richesse extraordinaire.

Or, si nous nous intéressons à l’organisation des services municipaux, nous nous rendons compte que cette bibliothèque n’est pas – contrairement au cas habituel en France – un département de la bibliothèque municipale. On trouve d’une part la bibliothèque de lecture publique, d’autre part un service “Musea, Bewaarbibliotheken en Erfgoed” (“musées, bibliothèques de conservation et patrimoine”).

[Remarquons au passage que l'inscription à la bibliothèque de lecture publique est payante tandis que celle à la bibliothèque Henri Conscience est gratuite : la démocratisation (en tout cas financière) ne se trouve pas forcément où l'attendent ceux qui restent sur de vieilles représentations des choses...]

Il ne s’agit pas – comme quand on réfléchissait à ce que serait la nouvelle BnF – de séparer artificiellement en deux les collections en suivant des critères de date : chacun est bien conscient que collections anciennes et actuelles se complètent mutuellement et que les lecteurs ont besoin des deux. Il s’agit d’une part d’opérer une différenciation entre les pratiques de recherche (avec les fonds anciens, les ouvrages contemporains utiles à leur valorisation, les ouvrages sur des thématiques confiées à cette bibliothèque (antverpiana…) et les pratiques de loisir (le gros des ouvrages de fiction, livres pratiques etc.) – c’est ce qui existe déjà en France avec des départements patrimoniaux à part du reste de la bibliothèque de lecture publique. D’autre part que cette différenciation ne soit pas l’apanage des lecteurs mais qu’elle soit également mise en oeuvre dans les pratiques professionnelles. Ce serait certainement une erreur de penser que la Bibliothèque – seule et unique – existe ; et que le Bibliothécaire (modèle unique également) y travaille.

Prenons l’exemple des estampes : la France est un des rares pays où elles sont conservées dans les bibliothèques et non dans les cabinets d’art graphique des musées. Comment dès lors penser que le responsable de ce fonds doive plus travailler avec le responsable des Tom-Tom et Nana (dont mon enfance a été nourrie) qu’avec le responsable des dessins du musée ?

Bien plus largement, reconnaissons que les problématiques des bibliothèques patrimoniales (conservation, mise en valeur de documents fragiles, travail scientifique, relation avec un public de spécialiste en même temps que vulgarisation, etc.) sont plus proches de celles des archives ou des musées que de la lecture publique. Que le seul point commun est l’objet livre, ce qui peut finalement sembler un peu court.

À l’heure où la volonté de replacer le public et ses pratiques (et non plus les collections) au centre de la politique des bibliothèques fait florès, la place respective du patrimonial et de la lecture publique dans les services municipaux est une réflexion que l’on doit mener.

Les conservateurs et la recherche (bis)

Le débat sur les liens entre les métiers de la conservation et la recherche a été particulièrement nourri et commenté, de blog en blog. Débat sur l’idée que les professionnels se font de leur métier, sur sa définition, essentiellement, car nous ne disposons en fait pas d’étude qui permette une appréhension plus rigoureuse des pratiques. Les disciplines dans lesquelles a lieu cette recherche ne rend pas leur recensement aisé : il s’agit essentiellement d’histoire, d’histoire de l’art, d’archéologie, parfois de littérature. Autant de domaines mal recensés dans les bases de données bibliographiques et où l’on publie majoritairement en français. Enfin, ces recherches sont souvent effectuées de manière individuelle (semble-t-il, à vérifier) et non dans une équipe ou un laboratoire de recherche, ce qui ne facilite pas leur mise en valeur ni leur recensement.

Rappelons que si j’avais abordé la question, c’était parce que j’avais rédigé pour le Bulletin des bibliothèques de France un compte rendu d’une intéressante journée d’étude tenue à l’INP en décembre 2008. Journée qui avait eu le mérite de poser des questions et de commencer à baliser la réflexion (notamment à travers des témoignages divers et une discussion nourrie dans la salle), mais qui nous laissait un peu sur notre faim dans la mesure où
1/ nous ne nous fondions que sur des expériences, des impressions et des convictions sans jamais pouvoir se fonder sur des faits, des chiffres, des statistiques, des sources fiables
2/ il s’agissait d’un monologue de conservateurs (certes relevé par quelques administratifs et représentants des tutelles), partant incapable de prendre en compte l’intégration de cette recherche (ou pas) dans le plus large paysage a/de ce que les tutelles dans leur ensemble attendent d’un conservateur b/de la recherche française et internationale

C’est pourquoi l’annonce du lancement d’une étude par la mission ethnologie de la direction de l’architecture et du patrimoine (sous la direction de Christian Hottin) est une excellente nouvelle. Le ministère a publié les clauses administratives et techniques de cette étude qui durera un an. Elle est intitulée : “Les métiers du patrimoine et la recherche. Etude portant sur les pratiques de recherche des personnels scientifiques et de recherche des
métiers du patrimoine
“.

On remarquera d’abord qu’il s’agit d’une étude sur les pratiques de recherche, c’est à dire faisant abstraction de la question du nombre de conservateurs qui font de la recherche ou de la légitimité de cette dernière.

On retrouve en lisant la problématique les idées déjà énoncées. Un lien avec la recherche qui repose sur
*”une formation académique poussée” des conservateurs
*”l’expertise scientifique” dont il font preuve chaque jour. C’est là qu’on ne sera pas d’accord puisque certains prétendent qu’on peut diriger une bibliothèque d’histoire sans avoir entendu parler de Le Goff ou de Daniel Roche, une bibliothèque de recherche en maths avec un bac L. Ca me semble difficile.
*”des relations suivies avec le monde de la recherche académique“. Là encore, les BU se placent en marge. Expliquer à trois étudiants comment fonctionne une base de données ou récupérer une bibliographie de prof pour faire des acquisitions, ce ne sont pas des “relations suivies“.

La manière dont la question est posée me semble éclairante. Parce que pour une fois – peut-être parce que l’idée ne vient pas du milieu bibliothécaire – c’est l’ensemble des métiers du patrimoine qui sont pris en compte : “archéologie, archives, bibliothèques, inventaire général, musées“. Car il est évident que le rapport à la recherche ne sera pas le même en BU de médecine et à la Mazarine [ceux-là ne se veulent que "managers", ceux-ci le sont tout autant mais ne s'arrêtent pas là...].
C’est bien pour cela que j’emploie le terme de “patrimoine écrit” : il faut admettre que certains bibliothécaires (patrimoniaux) sont – par leur formation, leur culture, leurs habitudes de travail, leurs missions – plus proches des archivistes, voire des conservateurs de musée, que de certains autres bibliothécaires (lecture publique, BU…).

L’enquête sera essentiellement sociologique (ou ethnologique), c’est à dire reposant sur l’étude des pratiques et des discours des agents à travers des études statistiques et des entretiens. D’une part la “réalité” de l’expérience de recherche (nombre de publication, niveau, rapport avec le monde académique etc.), de l’autre sa représentation et les valeurs qui lui sont liées (image de soi-même et du métier, places dans la carrière etc.).
Espérons que l’étude des représentations ne se limitera pas à celle des conservateurs mais comprendra également en retour celle du monde académique (le monde des enseignants-chercheurs est séparé en deux, ceux qui nous donnent du “cher collègue” et les autres…), des tutelles et des employés des institutions (une amie de la lecture publique qui se disait “directrice” s’est fait reprendre par son personnel : “- non, les directeurs, c’est le DGS, la DAC etc… Vous, vous êtes “conservateur” !”) voire le grand public (pour M. Toutlemonde, un conservateur (lesquels ?) fait de la recherche ou fouette du magasinier ? Il organise des colloques ou clôt son budget ?)
Enfin, la journée d’étude avait souligné que la notion de recherche n’a rien d’univoque : la recherche des conservateurs est-elle la même que celle des professeurs ? Faut-il faire une distinction “recherche personnelle” (c’est quoi ?)/”recherche professionnelle” ? Au sein même des conservateurs, il faudra faire des distinctions par spécialité, lieu d’exercice, voire formation ? classe d’âge ? sexe ? poste occupé ?

Une chose est sûre, nous attendons le lancement de l’enquête, et plus encore ses conclusions, avec impatience.

Demeure une dernière question, peut-être à poser à Christian Hottin (lui-même issu du monde du patrimoine écrit avant de faire de l’histoire de l’art) : cette enquête, c’est de la recherche ?

“Deux géants moribonds et abandonnés”

Je me fais l’écho de deux articles publiés dans le Corriere della sera et signalés par Raphaële Mouren sur la liste Bibliopat (abonnez-vous !).

Paolo di Stefano s’inquiète de ce qu’il advient des deux bibliothèques nationales de Florence et de Rome.

Biblioteca nazionale centrale di Firenze (Source : Sailko sous licence GFDL)

Biblioteca nazionale centrale di Firenze (photo : Sailko sous licence GFDL)


Il rappelle qu’elles n’ont jamais été l’objet de la sollicitude du pouvoir, ce qui se marque dans les statistiques. Pour un nombre d’unités bibliographiques sensiblement égal de celui de la BnF (paraît-il), les deux bibliothèques italiennes comptent cinq fois moins d’employés. Ces treize dernières années, 150 employés sont partis à la retraite sans être remplacés. R. Mouren rappelle que plus qu’un tiers des postes sont vacants.

Mais ces difficultés structurelles vont croissantes. Du plus anecdotique (mais révélateur – le journaliste rappelle le manque systématique de papier dans les toilettes…) à la remise en cause des missions centrales : la bibliothèque de Rome a cessé la communication des ouvrages l’après-midi ; celle de Florence met en place le même expédient (!) à partir de juillet. Le retard dans le catalogage augmente sans cesse : il serait selon l’article de plus de 150 000 volumes.

On parle d’une éventuelle fusion des deux bibliothèques, au moins d’une meilleure répartition des tâches pour gagner en efficacité. Mais cela ne sera pas suffisant si de véritables changements de politique n’ont pas lieu. Mais Osvaldo Avallone, directeur de la bibliothèque de Rome, n’est pas optimiste : « La tradizione di insensibilità per le biblioteche è una costante di tutti i governi, senza eccezioni ».

Ces problèmes sont ceux de beaucoup de bibliothèques italiennes. Stagiaire de l’Ecole des chartes, je disposais d’après-midi entiers de balades dans Venise parce que la bibliothèque où je travaillais – possédant pourtant des fonds de première importance pour l’histoire de la ville – fermait trois après-midi par semaine à 14h. Certains catalogues de manuscrits dataient du XVIIIe ou du début du XIXe siècle et n’avaient été ni recopiés ni informatisés depuis. Mais vu ce qu’étaient payés les conservateurs (pourtant excellents), il aurait été difficile de leur demander plus…

“Brûler ses meubles pour avoir chaud”

La question de l’inaliénabilité des oeuvres d’arts revient régulièrement sur le tapis. Encore récemment à l’occasion du rapport Rigaud (voir ces très bonnes analyses à propos des bibliothèques et des musées). Rares sont en France les professionnels favorables à la possibilité de revendre une partie des collections et, contrairement à ce qu’on dit parfois, la pratique est souvent très contrôlée et restreinte dans les pays qui l’autorisent.

On parle toutefois la plupart du temps des musées, sans prendre en compte la spécificité des fonds anciens de bibliothèques, où les “oeuvres” sont à la fois uniques (notion d’exemplaire), de vulgaires reproductions à un grand nombre d’exemplaires (en tout cas pour les imprimés) et des parties d’une collection qui possède (espérons-le) sens et cohérence et est elle-même unique. Noëlle Balley rapporte que le mot “bibliothèque” n’est cité qu’une seule fois dans le rapport Rigaud et la question du désherbage des ouvrages anciens est une question complexe sur laquelle nous aurons l’occasion de revenir.

Les prises de position à propos de la revente d’éléments de la collection d’une bibliothèque patrimoniale sont sans doute plus nuancées aux Etats-Unis où la pratique existe malgré tout. Encore faut-il qu’elle soit encadrée et se passe dans de bonnes conditions, ce qui n’est pas le cas à l’université de San Francisco (USF) où scandale et colère grondent. Cette université privée et confessionnelle (tenue par des jésuites) possède une bibliothèque (la Gleeson Library), comprenant elle-même une partie patrimoniale (la Donahue Rare Book Room). Or, l’université et son président, Stephen Privett, s.j. craignent d’être touchés par des difficultés financières, rendues encore plus aiguës par la crise économique actuelle. Au mois d’avril 2009, la rumeur se répand qu’une partie des collections va être confiée à une maison de vente aux enchères.

Plusieurs professeurs, parmi lesquels Martin Claussen, demandent alors des comptes au président qui nie tout projet en ce sens avant d’affirmer que s’il devait y avoir des ventes, ce serait des non-livres, des doubles ou des volumes dépareillés. Ce qui ne rassure par les professeurs. Claussen a cette comparaison : “Vendre une partie des fonds de la bibliothèque pour couvrir les frais courants, cela revient à brûler ses meubles pour avoir chaud”. Il souligne de plus que certains des ouvrages qui seraient revendus pourraient provenir de legs ou de dons ; la revente pourrait alors aller à l’encontre de la volonté du bienfaiteur et ainsi invalider le don.

Finalement, le 11 mai, la maison de vente aux enchères Bonhams met en vente plusieurs estampes dont des oeuvres de Dürer et une gravure de Rembrandt : Privett affirme que cette vente est normale puisque l’université n’est pas un musée et que l’argent servira à abonder un fonds réservé à la bibliothèque. Non seulement il semble avoir confié ces oeuvres à la maison de vente de son seul chef mais ces oeuvres ont été retirées de l’importante collection d’images religieuses (le fonds Timken-Zinkann) à laquelle elles appartenaient, contrairement à la règle du respect des fonds. Le seul “saint Jérôme dans son étude” a atteint 67 100 dollars. Pire, ce n’est apparemment pas la première fois que l’USF vend en catimini et de manière anonyme une partie de son patrimoine puisque des peintures de Maynard Dixon ont connu le même sort il y a quelques années.

La question du “deaccessioning” est complexe, particulièrement aux Etats-Unis où elle est légale et où une grande partie des fonds anciens se trouvent dans des bibliothèques privées (universités…) – je vais lire des choses et vous faire un petit billet – mais dans le cas de l’USF, autant que la vente, ce sont les conditions dans lesquelles elle s’est passée et les menaces imprécises qui pèsent encore sur un certain nombre de livres – sans jamais que l’intérêt scientifique des collections ni l’avis des spécialistes soit pris en compte – qui ont choqué. Entre utilité effective (statistiques d’utilisation, emploi pour l’enseignement…) et conservation du patrimoine de l’humanité, les fonds anciens des universités américaines posent décidément des questions originales.

J’ai écrit à Martin Claussen et vous tiendrai au courant des suites de cette affaire.

Source : Foghorn, journal étudiant de l’USF ; discussions.