Archive pour la catégorie 'Sale histoire'

Le patrimoine écrit est-il un business ?

La société Aristophil, citée dans le texte précédemment en ligne pour elle-même et comme liée à l’AIDAC, au musée des lettres et manuscrits, à la revue Plume et à Scriptura éditions, ayant demandé que le billet soit retiré sous la menace d’une plainte pour diffamation, nous avons décidé de le supprimer.

L’auteur de ce blog est bénévole et ne peut se permettre un procès.

Voilà, c’est fini…

Je ne dois pas avoir les mêmes priorités que certains de mes collègues mais, autant l’arrêt de la liste de diffusion Biblio-fr au printemps dernier ne m’a fait ni chaud ni froid, autant je suis peiné de ce qui se passe aujourd’hui.

Biblio-fr était sans doute une affaire de génération, un symbole, un motif de fierté qui ne pouvait être compris que par les plus de 30/35/40? ans. Pour un jeune conservateur, c’était un mélange de tout et n’importe quoi où une chatte ne retrouvait pas ses petits, où les mêmes discussions trollesques revenaient une fois par an et où les informations/débats vraiment pertinents étaient à la fois bien rares et bien cachés. En tout cas en 2006-2007 : j’étais trop jeune avant et je me suis désabonné après.

Mais on annonce en revanche aujourd’hui l’arrêt de la base de données Book History Online (BHO), proposée sur le site de la Koninklijke Bibliotheek et dont s’occupait principalement Marieke van Delft.

La Bibliothèque royale des Pays-Bas, à La Haye. Photo de Pieter Musterd sous licence CC-BY-NC-SA

La Bibliothèque royale des Pays-Bas, à La Haye. Photo de Pieter Musterd sous licence CC-BY-NC-SA


BHO était une base de données bibliographique recensant tous les travaux portant sur l’histoire du livre de 1990 à nos jours, grâce au dépouillement systématique de la littérature scientifique (périodiques, actes, etc.). C’est à dire la version en ligne et aisément interrogeable de l’Annual Bibliography of the History of the printed Book and libraries. La recherche était pratique et permettait des recherches fines (par siècle et pays du thème de l’article, année de publication, auteur, mot clef, etc.).

Le nombre de travaux référencés avait baissé depuis 2002 et on sentait une volonté de se concentrer sur la livre néerlandais, notamment en lien avec l’excellent portail de référence, Bibliopolis : cette décision a été officiellement prise et le fait que le travail de dépouillement se poursuive uniquement au plan national se justifie selon Matthijs van Otegem, Head of Expert Services & Collections Division de la KB, par le manque de proportion entre le coût de l’opération et l’utilisation de la base.

Certaines personnes de SHARP (Society for the History of Authorship, Reading & Publishing) émettent le souhait de continuer à nourrir la base mais il y a peu de chances que ce travail soit mené à bien.

Nous allons donc encore une fois vers une externalisation du travail. Même les bibliothèques les plus en pointe à la fois dans le traitement des collections patrimoniales et les technologies de l’information, comme la KB, se détournent de mise en forme et de diffusion de l’information scientifique. Ou plutôt se concentre sur un coeur de cible précis. Entre Bibliopolis, le STCN et plusieurs bases locales, les Néerlandais s’en sortent bien ; ce n’est pas le cas dans bien d’autres pays, à commencer par la France.
Certains s’y retrouveront grâce à des abonnements (hors de prix) à des bases bibliographiques (WOS, Historical Abstracts, Current Content, etc.). D’autres non.

Quand l’Inspection des finances veut vendre les livres de la BnF

Veuillez me pardonner ce titre un peu racoleur…

L’Inspection générale des finances mène chaque année un certain nombre d’audits, entre autres dans les établissements publics. En 2008, ç’a été le tour de la BnF. L’IGF a donc remis un très intéressant rapport, complété a posteriori par les réponses dudit établissement – par la voix de son président Bruno Racine – et les réponses aux réponses, des inspecteurs des finances.

On apprend beaucoup à cette lecture et les suggestions de l’IGF sont parfois très pertinentes ; elles permettent au moins d’obtenir un regard extérieur sur les pratiques de la BnF, ce qui est fécond.

Certaines suggestions sont plus inquiétantes, voire très inquiétantes. On lit ainsi à la page 27, c’est à dire dans le récapitulatif des principales propositions (repris de la p. 24) :

Envisager la cession de pièces détenues en plusieurs exemplaires par la BnF (y compris à la bibliothèque de l’Arsenal) pour financer de nouvelles acquisitions.

C’est à dire tenter d’introduire pour la énième fois la pratique de l’aliénation des collections publiques (deaccessioning) en France, à travers l’une de ses plus prestigieuses bibliothèques !

Rappelons que le récent rapport Rigaud ne se montrait pourtant pas favorable à ces pratiques – tout en étant plus nuancé en ce qui concerne le “délicat problème des « doublons »”.

La chasse à la chimère étant ouverte, permettons-nous de rappeler quelques évidences : dans le domaine du livre ancien, le doublon n’existe pas et vendre des livres est une très mauvaise idée car :

1/ Une bibliothèque patrimoniale ne conserve pas seulement des textes mais des exemplaires d’un livre

La notion d’exemplaire n’est pas réservée au bibliophile ou au snob en quête de grandes provenances. Un exemplaire possède un “état civil”, une reliure, des ex-libris, des marques de lecture, un état de conservation : autant de marques des pratiques intellectuelles, des modes de lecture, du rapport ancien au livre qui doivent être étudiés et conservés.

Cette question est déjà prégnante dans le cadre d’exemplaires isolés. Mais bien souvent, une bibliothèque possède des collections qui ont été réunies dans une vue précise et qui sont elles-mêmes la marque de pratiques. Cette notion de collection, déjà importante en soi, devient fondamentale dès lors que l’on parle des livres de la bibliothèque royale ou des fonds à très forte cohérence tels que ceux de la bibliothèque de l’Arsenal. Le non-respect des fonds serait alors une hérésie intellectuelle.

En dehors de cette approche intellectuelle, la question de la reliure comme art appliqué vient également plaider en faveur de l’intérêt porté à l’exemplaire.

2/ La mission de la BnF n’est pas la conservation absolue : elle est au service d’un public

Un livre s’abîme quand il est consulté. En l’absence de collections patrimoniales de référence dans la plupart des universités françaises, la BnF est surfréquentée par les chercheurs et ses collections se détériorent donc extrêmement vite. Posséder plusieurs exemplaires d’un livre ancien est donc la moindre des choses si l’on veut encore les conserver dans quelques siècles.

Assimiler les magasins d’une bibliothèque à une réserve dormante et inutile revient à faire preuve de son incompréhension des missions de conservation, de divulgation et de diffusion du patrimoine écrit.

3/ Pour vendre un exemplaire d’une édition/émission, encore faut-il savoir quel exemplaire appartient à quelle édition/émission

C’est peut-être une obsession chez moi mais vous m’excuserez de répéter qu’en l’état actuel du catalogue et en l’absence de l’utilisation d’empreinte typographique, personne ne peut savoir quelle émission est possédée en double à la BnF.

Je ne jette la pierre à personne, l’histoire des bibliothèques françaises est ce qu’elle est, mais les chercheurs du monde entier ne peuvent que déplorer l’absence de bibliographie nationale rétrospective en France – pays qui fait bien pâle figure à côté des ESTC, STCN, STCV, Edit 16 ou VD 16/17.

Il serait assez piquant que le retard français dans ce domaine permette que l’on évite de s’adonner à la pratique du deaccessioning mais je crains que ce genre de petit détail (vendre des unica) n’arrête pas un inspecteur des finances.

4/ Vendre des livres anciens, c’est faire des économies de bouts de chandelle

Un livre ordinaire du XVIIIe siècle se vend 30 euros sur eBay. Un livre exceptionnel par sa condition, sa rareté ou sa provenance, quelques dizaines de milliers d’euros – et on peut espérer que de tels ouvrages ne seraient pas vendus. Nous ne nous situons nullement sur le marché de l’art ou des toiles de maître. Un conservateur peut s’acheter lui-même les livres nécessaires à ses recherches, c’est dire s’ils sont bon marché…

Est-on alors prêt à revendre des livres de la Réserve des livres rares pour payer quatre mois de salaire d’un magasinier ? Est-ce une gestion saine ?

Messieurs les inspecteurs, il y a sans doute beaucoup à faire pour rationaliser le fonctionnement de la BnF – comme toute organisation d’une telle taille. J’ose croire que vous avez des compétences en gestion économique et financière : vous n’hésitez pas à émettre des propositions et c’est très bien comme ça. Mais vendre des livres anciens des collections de la BnF, c’est vraiment une très mauvaise idée, que ce soit d’un point de vue scientifique, culturel, démocratique, citoyen ou financier.

Sauf erreur de ma part, Bruno Racine ne relève pas cette proposition, qui ne figure pas non plus dans les réponses aux réponses.

Il y a sans doute beaucoup à dire sur d’autres passages de ce rapport (par exemple la “rationalisation” des éditions de la BnF) – peut-être écrirai-je d’autres billets – mais sur cela, il faut être particulièrement vigilants.

Désherbage : réponses à la réponse de D. Rykner

Après avoir tardé à réagir – pour cause de vacances et de travail personnel à avancer – je reprends la parole pour répondre aux commentaires de Didier Rykner, sans que ceci constitue une relance du débat.

1. Définition du patrimoine.
La définition élargie me semble dangereuse dans la mesure où tout serait alors patrimoine avec les conséquences que l’on sait. Surtout, plus surprenant pour un historien, adopter cette définition, c’est faire du moment actuel la référence absolue : tout ce qui existe actuellement (car, en fonction des intérêts de chacun, « l’ensemble des biens, des richesses matérielles ou immatérielles qui appartiennent à une communauté, une nation et constituent un héritage commun », cela désigne à peu près tout) doit être conservé. L’histoire n’a existé et effectué un tri que pour nous, hommes de 2009, qui devrons tout garder en l’état pour les générations qui viennent. Il existe bien des ouvrages sur l’inflation patrimoniale, je ne m’y arrête pas.

Je ne pense en tout cas pas que le moindre risque plane sur la conservation de ce type de périodiques, même si l’on en supprime quelques exemplaires.

3-4. Question du travail et du coût
La question n’est pas de travailler ou de ne rien faire. Il est de faire ce travail de don – qui n’entre pas dans les missions de la bibliothèque et qui ne bénéficie pas au public de la bibliothèque dont l’État et la nation nous ont confié la charge et la responsabilité – ou un autre travail. Dans ma modeste bibliothèque – fusion récente de plusieurs bibliothèques préexistantes et où un gros travail reste donc à faire sur les collections – mon agenda de travail sur les collections va jusqu’en 2012, sans que je sache même si je parviendrai à le tenir. Se rajoutent à cela les acquisitions courantes, les relations avec les lecteurs, l’enseignement, les activités scientifiques, la création et la mise en place de nouveaux services (en ce moment les livres électroniques), le travail administratif, la gestion du personnel.

De la même manière, la question que se posera la bibliothécaires n’est pas : « ai-je envie de conserver The Art Bulletin ? ». C’est « Il y a 1200 ouvrages qui sortiront cette année, que je DOIS absolument proposer parce qu’il répondent aux besoins premiers des lecteurs de ma bibliothèque ; après un premier désherbage de base (retrait de documents délabrés, obsolètes, ne correspondant pas au niveau du lectorat etc.), j’ai de la place pour 600 ouvrages. Que puis-je retirer pour gagner de la place ? » Refuser de retirer The Art Bulletin, c’est aussi refuser de proposer des livres correspondant aux attentes fondamentales de ses lecteurs. Comme le rappelle Cecitueracela, « la question n’est pas “faut-il conserver cet ouvrage ?”, mais “faut-il conserver cet ouvrage, ou cet autre ?” » : ce choix ne se fait pas selon les lubies du conservateur mais selon 1/ les usages constatés (la présence d’un livre non lu depuis vingt ans et présent dans une autre bibliothèque parisienne – sauf exemplaire ou texte ayant un intérêt particulier – n’est pas forcément fondamentale et la question de son retrait peut être envisagée) 2/ l’environnement documentaire – on aura moins de scrupule à désherber si un exemplaire est librement consultable à deux rues de là.

Je tiens cependant à préciser que si l’association dont je parlais (L’École sous l’arbre) est heureuse d’obtenir nos monographies, elle refuse les périodiques. Sans que j’aie creusé la question, j’ai par ailleurs entendu dire que ce type de dons – qui donnent certes bonne conscience – a des effets pour le moins ambigus sur place, dans la mesure où ils empêchent une industrie locale de l’édition de se développer et qu’ils remplissent les universités d’ouvrages obsolètes et en mauvais état, que ces dernières n’ont souvent même pas le temps de trier ; sans même parler de possibilité de revente ou de corruption.
Bref, en l’absence de données plus sûres je retiens mon jugement, mais il est évident que ce type de don ne constitue pas la panacée.

Le blog cecitueracela souligne que la prise de position de Didier Rykner risque d’amener à des dérives. Vu les réponses passionnées – religieuses ? – qu’amène toute destruction de livre, un élu aura beau jeu de permettre que les ouvrages soient revendus – afin de couvrir les frais de traitement et de gérer au mieux les impôts de ses concitoyens (etc. – air connu). On risque rapidement de passer de l’activité encadrée de désherbage – concernant uniquement les livres obsolètes ou ne répondant pas à la mission de la bibliothèque, sans gain pour quiconque, ce qui assure la neutralité du tri – à celle « deaccessioning ». On commence par vendre incidemment – « pour pas gâcher » – et on finit par vendre pour le gain financier – il est des périodes de vache maigre où on trouve toutes les bonnes raisons pour cela (cf un précédent billet). Espérons que de telles pratiques ne s’acclimatent pas en France car, en dehors même des considérations sur la nécessaire présence des ouvrages dans des bibliothèques accessibles au public, rappelons – les lecteurs de ce blog trouveront que je me répète – qu’il n’y a AUCUN moyen en France de relier un exemplaire d’un livre ancien à une édition précise en l’absence de bibliographie nationale rétrospective. Exemple trouvé avant-hier au fil de mes pérégrinations bibliographiques : cet ouvrage et celui-là apparaissent comme semblables sur les catalogues ? Ils n’ont RIEN à voir entre eux. Tout livre qui serait vendu, jeté ou simplement échangé peut être un unica. Ou pas. Personne n’en sait rien et personne ne peut le savoir.

7. Missions de la bibliothèque
Encore une fois, je ne pense pas que nous ayons de désaccord de fond. Tout garder (c’est-à-dire tout ce qui vaut le coup d’être gardé, même pour un usage exceptionnel) et présenter de manière agréable, j’en rêve et on peut penser qu’Emmanuel Toulet également. Mais ce n’est matériellement pas possible. Il faut penser en contexte sans prendre ses rêves pour des réalités. On peut incriminer la Ville de Paris, le(s) ministère(s), les bibliothécaires eux-mêmes (piètres lobbyistes)… tout cela n’empêche pas qu’il faut en attendant trouver des solutions pragmatiques. La conservation partagée en est une.

Je tiens à préciser que mon PS n’était pas moqueur : je me suis permis de rebondir sur le billet de La Tribune de l’art précisément parce que le sujet me touche au premier chef. Il n’est agréable pour personne de jeter des livres, même si la chose doit être considérée sans passion.
Je suis actuellement en vacances mais je ne manquerai pas de mettre en ligne (voire de contacter l’université de Saõ Paulo) pour les périodiques en double que nous offrons (car ce sont des séries assez longues). Pour nos numéros isolés, je crains qu’ils ne finissent en effet à la benne – tout simplement parce que nous n’avons même pas assez de place pour les stocker quelques semaines.

Offense au dieu Livre ?

Cela a déjà été dit dans bien des livres, mais je suis toujours frappé de voir combien les liens que l’on peut entretenir avec la culture et la religion sont semblables. On va voir les expositions temporaires comme on va à l’office, un certain romantisme amène à voir tout “auteur” comme un demi-dieu créateur (but suprême : publier un roman (oublié dans deux mois bien sûr, comme la plupart des romans)) et tout injure faite au Livre est un blasphème irréparable. J’aime les livres (pas tous), j’ai même décidé d’en faire mon métier mais je n’apprécie outre mesure ni les simplifications allégoriques gnan-gnan (livre = culture= Bien) ni les antiennes sempiternellement rechantées afin d’être sûr que le lecteur soit bien rassis dans ses jugements moraux.

Aussi, quand un article parle d’”actes de destructions massives” ou qu’un autre commence par “À certaines époques, on brûlait les livres” (aaah, la méchante Inquisition contre les gentils savants, la lutte séculaire des gentils lettrés contre les méchants barbares, comme tout cela est pratique), on se dit que l’affaire est bien mal engagée et que rien de bon ne risque de sortir de tout cela.

Heureusement, l’affaire qui nous occupe ici est publiée dans La Tribune de l’art. Son responsable, Didier Rykner possède (au moins) deux qualités : il dit des choses intéressantes (et cohérentes) et il fait preuve d’honnêteté intellectuelle. Son article de départ est donc l’occasion d’échanges entre personnes intéressées par la question du désherbage – essentiellement lecteurs (chercheurs) et conservateurs – de façon à éviter les sables mouvants qui menaçaient.

Quelle est donc la question ?
-1/ Un plan de conservation partagé entre bibliothèques de la Ville de Paris décide que les fonds en histoire de l’art devraient se trouver à la bibliothèque Forney
0/ L’équipe de la Bibliothèque historique de la Ville de Paris (et sa directrice, anciennement en poste à Chantilly) met ce plan en oeuvre et désherbe les revues en histoire de l’art possédées par Forney afin de gagner en capacité de stockage.
1/ Didier Rykner (ou plutôt un de ses indicateurs) se rend à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris et trouve que l’on y jette des périodiques en bon état (et même reliés de frais). Ils se trouvent dans des bennes, prêts à être emportés.
2/ Il dénonce ce fait dans un billet, après avoir mené une petite enquête sur les tenants et les aboutissants de l’affaire

La question roule sur plusieurs thèmes :
*ces collections sont-elles patrimoniales ?
*dans quelle mesure faut-il supprimer les doublons entre deux bibliothèques ?
*si l’on désherbe des ouvrages, que faut-il en faire ?

À la première question, on peut d’ores et déjà répondre non, sauf à s’engager dans la voie risquée de la pan-patrimonialisation.

La position maximaliste de D. Rykner est bien belle, il est vrai qu’il peut être utile de conserver ces revues et qu’elles pourraient être utilisées. Le problème, dans toutes les bibliothèques parisiennes, c’est la place. Et quand il n’en reste plus – plus du tout – il faut bien faire un choix. Et j’ose alors préférer un fonds basé sur un véritable choix documentaire que sur l’antériorité de présence – ce qui signifie qu’il faut désherber. Surtout, fonder ce choix sur la possibilité d’un accès aux mêmes collections dans des conditions semblables à proximité et au sein d’un fonds plus spécialisé ne semble pas scandaleux. Sauf s’il n’y a pas de concertation et que tout le monde compte sur son petit voisin, mais ce n’est pas le cas ici.

Que faire des ouvrages désherbés ? Une page de réactions diverses qui sortent des trippes du coeur regrettent que les ouvrages ne soient pas donnés ou revendus. Cela se fait (dans ma bibliothèque, nous les donnons à une association qui les envoie en Afrique – j’ai des doutes sur l’intérêt de la chose). Mais il faut être conscient que c’est un très gros travail de traitement des collections (démagnétiser les antivols, pose de tampons annulant la propriété etc.) et de démarchage pour un bénéfice minime (sauf pour le soldeur qui les revend : la mission de la BHVP est-elle d’entretenir le petit commerce ?). La société est-elle prête à payer plusieurs milliers d’euros pour avoir la satisfaction que les anciens ouvrages de la BHVP se trouvent chez un particulier et pas à la poubelle ?
Je ne me ferai pas l’avocat du diable, il aurait certainement été plus judicieux de donner ces revues à une université intéressée mais le coût (traitement + recherche d’un établissement intéressé + transport) et l’absence d’outils dédiés (je ne sache pas que grand monde suive la liste de diffusion Euroback) n’ont pas fait retenir cette solution. D’ailleurs, comme le fait remarquer Alfred Caron, coordinateur des collections patrimoniales de la Ville de Paris, dans un message sur la liste Bibliopat, dans un contexte de numérisation rétrospective rapide des revues, y aura-t-il encore des universités intéressées par de telles collections dans quelques années ?

Nous ne pouvons donc qu’acquiescer quand D. Rykner appelle à une réflexion commune des bibliothécaires et des lecteurs, mais sauf à mettre en place de véritables silos permettant de stocker de grandes quantités de livre avec un système de navette qui permette de les consulter très rapidement après demande, la conservation partagée est la seule solution. Un pis-aller, sans doute. Mais le seul expédient possible étant donné les possibilités financières ridicules des bibliothèques de recherche françaises et le peu de sollicitude dont elles font l’objet.

P.S. : j’aime beaucoup la mention “droits réservés” sur les photos : cela signifie que M. Rykner ne sait pas qui a pris ces photos ?
P.P.S. : sur le même thème (encore plus personnalisé), un billet de François Bon à propos de la bibliothèque de Bagnolet.
P.P.P.S. : je donne des collections de périodiques en sciences sociales, reliés et en bonne condition. Ce sont des doubles et une bonne partie de mon imagination est employée à trouver de la place pour les nouveaux ouvrages que j’achète. Liste sur demande. Don gratuit aux institutions d’enseignement et de recherche.

MàJ : correction de fautes sur le nom de M. Rykner, à la suite de son commentaire. Qu’il veuille bien accepter mes excuses.

Incendie à Troyes

Un incendie s’est déclaré dans un local technique de la bibliothèque de l’agglomération troyenne, qui conserve un des plus beaux fonds anciens de France (le poste est d’ailleurs vacant !) dans la nuit du 1er au 2 juillet.

Le feu a heureusement pu être maîtrisé avant qu’il ne se propage aux étages, où sont conservées les collections. Ces dernières ont cependant souffert de la fumée et de la suie et devront être nettoyées : la bibliothèque est fermée pendant ce temps.

Et vous, avez-vous un plan d’urgence si cela arrive ?

Sources : Libération Champagne ; BM de Troyes

“Deux géants moribonds et abandonnés”

Je me fais l’écho de deux articles publiés dans le Corriere della sera et signalés par Raphaële Mouren sur la liste Bibliopat (abonnez-vous !).

Paolo di Stefano s’inquiète de ce qu’il advient des deux bibliothèques nationales de Florence et de Rome.

Biblioteca nazionale centrale di Firenze (Source : Sailko sous licence GFDL)

Biblioteca nazionale centrale di Firenze (photo : Sailko sous licence GFDL)


Il rappelle qu’elles n’ont jamais été l’objet de la sollicitude du pouvoir, ce qui se marque dans les statistiques. Pour un nombre d’unités bibliographiques sensiblement égal de celui de la BnF (paraît-il), les deux bibliothèques italiennes comptent cinq fois moins d’employés. Ces treize dernières années, 150 employés sont partis à la retraite sans être remplacés. R. Mouren rappelle que plus qu’un tiers des postes sont vacants.

Mais ces difficultés structurelles vont croissantes. Du plus anecdotique (mais révélateur – le journaliste rappelle le manque systématique de papier dans les toilettes…) à la remise en cause des missions centrales : la bibliothèque de Rome a cessé la communication des ouvrages l’après-midi ; celle de Florence met en place le même expédient (!) à partir de juillet. Le retard dans le catalogage augmente sans cesse : il serait selon l’article de plus de 150 000 volumes.

On parle d’une éventuelle fusion des deux bibliothèques, au moins d’une meilleure répartition des tâches pour gagner en efficacité. Mais cela ne sera pas suffisant si de véritables changements de politique n’ont pas lieu. Mais Osvaldo Avallone, directeur de la bibliothèque de Rome, n’est pas optimiste : « La tradizione di insensibilità per le biblioteche è una costante di tutti i governi, senza eccezioni ».

Ces problèmes sont ceux de beaucoup de bibliothèques italiennes. Stagiaire de l’Ecole des chartes, je disposais d’après-midi entiers de balades dans Venise parce que la bibliothèque où je travaillais – possédant pourtant des fonds de première importance pour l’histoire de la ville – fermait trois après-midi par semaine à 14h. Certains catalogues de manuscrits dataient du XVIIIe ou du début du XIXe siècle et n’avaient été ni recopiés ni informatisés depuis. Mais vu ce qu’étaient payés les conservateurs (pourtant excellents), il aurait été difficile de leur demander plus…

Ventes de livres en catimini à San Francisco (suite)

Revenons sur le scandale de la bibliothèque de l’université de San Francisco. Petit rappel : le président de l’université jésuite
*a vendu aux enchères des estampes anciennes conservées à la bibliothèque (dont une d’Albrecht Dürer)
*a établi des listes d’ouvrages anciens pouvant éventuellement être vendus pour apporter de l’argent frais

Ce qui choque n’est pas tant la vente d’objets que
1/ le manque total de concertation
2/ les conséquences de telles ventes, étant donné que les collections viennent essentiellement de dons de particuliers

Je vous avais dit que j’avais écrit à Martin Claussen, professeur d’histoire à l’USF en pointe dans la fronde contre le président Privett. Selon lui, les bibliothécaires furent bien sûr les premiers au courant de ce qui se tramait mais n’ont pas publié l’affaire. Elle s’est en revanche rapidement diffusée et Martin Claussen a immédiatement écrit à la bibliothèque, au président, au “Board of Trustees” et au journal des étudiants (qui a lui-même beaucoup fait pour ébruiter l’affaire).

Après la vente des estampes, le président organisa une réunion à laquelle il convia le corps enseignant et les bibliothécaires et au cours de laquelle il précisa ses projets [toujours selon le récit de M. Claussen]. Il dit avoir consulté un architecte qui a évalué les travaux nécessaires à la salle de la réserve à un million de dollars. Il s’est engagé à réserver l’argent de la vente des livres anciens à ces travaux, “seule bonne nouvelle de ce triste (ghastly) spectacle”.

Nicholas Basbanes, auteur d’ouvrages de vulgarisation sur l’histoire du livre et de l’écrit, a rédigé un billet au titre plus qu’évocateur, San Francisco Earthquake, dans lequel il revient notamment sur la figure de William J. Moynihan, lui aussi s.j. (ils sont décidément partout). Ce bibliothécaire (1914-1996), ancien directeur de la bibliothèque de l’université de San Francisco, passe apparemment pour aussi compétent que charmant. Il est en tout cas à l’origine d’une initiative intéressante, la Sir Thomas More Medal for Books Collecting. Cette distinction est créée au sein même de l’USF pour honorer les professionnels qui auront permis à des bibliothèques ouvertes au public de recueillir des collections privées, et d’ainsi mettre à la disposition de la collectivité les richesses qui n’étaient destinées qu’à quelques-uns.

Bref, vous aurez compris : vendre en catimini des estampes de la bibliothèque – c’est à dire renvoyer dans des collections privées ce qui était public – quand on est président de l’université qui remet cette médaille, pour parler vulgairement, ça la fout mal.

Pour Basbanes, une telle vente n’est pas seulement une bêtise (“quand un administrateur commence à justifier ce qu’il pense en disant que les collections spécialisées sont un luxe inutile, vous vous trouvez déjà sur une pente glissante”), c’est aussi une erreur de politique pouvant avoir des conséquences néfastes pour la bibliothèque et l’université qui perdent en crédit, surtout auprès des éventuels donateurs : “nous rappellerons [au président] que ces pièces ont été données à l’USF avec la pensée explicite que cette dernière en serait un gardien fidèle – et nous pouvons être assurés que la noble institution jésuite a accepté le don dans ce même esprit” [traduction un peu libre de ma part, l'original est dans le lien donné plus haut]

Les réactions sont souvent violentes, comme celles de Peter Stansky (Professeur émérite d’histoire à Stanford), dans un mail envoyé au P. Privett : “non seulement cela trahit la confiance des donateurs mais cela confine au vandalisme et au philistinisme”

Quant à Terry Belanger, ancien conservateur des collections spécialisées de l’université de Virginie, professeur des universités et directeur de la Rare Book School, il souligne la décadence progressive de la bibliothèque sous l’administration du P. Privett et condamne bien sûr ce qui s’est passé : “j’ai suivi le monde du livre ancien depuis la fin des années 1960 mais je ne me rappelle pas que jamais aux Etats-Unis des pièces de valeurs aient été retirées des collections d’une bibliothèque pour être vendues en secret, sans la moindre discussion préalable avec la communauté affectée par cette vente. Ce qu’a fait l’USF amènera des nombreux donateurs (effectifs ou potentiels) à réfléchir plus avant. Nous verrons apparaître des changements dans les conventions, ce qui pourrait donner : “si jamais l’université de X ne voulait ou ne pouvait plus conserver mon don, je désire qu’il soit vendu aux enchères au profit de la SPA”…

“Brûler ses meubles pour avoir chaud”

La question de l’inaliénabilité des oeuvres d’arts revient régulièrement sur le tapis. Encore récemment à l’occasion du rapport Rigaud (voir ces très bonnes analyses à propos des bibliothèques et des musées). Rares sont en France les professionnels favorables à la possibilité de revendre une partie des collections et, contrairement à ce qu’on dit parfois, la pratique est souvent très contrôlée et restreinte dans les pays qui l’autorisent.

On parle toutefois la plupart du temps des musées, sans prendre en compte la spécificité des fonds anciens de bibliothèques, où les “oeuvres” sont à la fois uniques (notion d’exemplaire), de vulgaires reproductions à un grand nombre d’exemplaires (en tout cas pour les imprimés) et des parties d’une collection qui possède (espérons-le) sens et cohérence et est elle-même unique. Noëlle Balley rapporte que le mot “bibliothèque” n’est cité qu’une seule fois dans le rapport Rigaud et la question du désherbage des ouvrages anciens est une question complexe sur laquelle nous aurons l’occasion de revenir.

Les prises de position à propos de la revente d’éléments de la collection d’une bibliothèque patrimoniale sont sans doute plus nuancées aux Etats-Unis où la pratique existe malgré tout. Encore faut-il qu’elle soit encadrée et se passe dans de bonnes conditions, ce qui n’est pas le cas à l’université de San Francisco (USF) où scandale et colère grondent. Cette université privée et confessionnelle (tenue par des jésuites) possède une bibliothèque (la Gleeson Library), comprenant elle-même une partie patrimoniale (la Donahue Rare Book Room). Or, l’université et son président, Stephen Privett, s.j. craignent d’être touchés par des difficultés financières, rendues encore plus aiguës par la crise économique actuelle. Au mois d’avril 2009, la rumeur se répand qu’une partie des collections va être confiée à une maison de vente aux enchères.

Plusieurs professeurs, parmi lesquels Martin Claussen, demandent alors des comptes au président qui nie tout projet en ce sens avant d’affirmer que s’il devait y avoir des ventes, ce serait des non-livres, des doubles ou des volumes dépareillés. Ce qui ne rassure par les professeurs. Claussen a cette comparaison : “Vendre une partie des fonds de la bibliothèque pour couvrir les frais courants, cela revient à brûler ses meubles pour avoir chaud”. Il souligne de plus que certains des ouvrages qui seraient revendus pourraient provenir de legs ou de dons ; la revente pourrait alors aller à l’encontre de la volonté du bienfaiteur et ainsi invalider le don.

Finalement, le 11 mai, la maison de vente aux enchères Bonhams met en vente plusieurs estampes dont des oeuvres de Dürer et une gravure de Rembrandt : Privett affirme que cette vente est normale puisque l’université n’est pas un musée et que l’argent servira à abonder un fonds réservé à la bibliothèque. Non seulement il semble avoir confié ces oeuvres à la maison de vente de son seul chef mais ces oeuvres ont été retirées de l’importante collection d’images religieuses (le fonds Timken-Zinkann) à laquelle elles appartenaient, contrairement à la règle du respect des fonds. Le seul “saint Jérôme dans son étude” a atteint 67 100 dollars. Pire, ce n’est apparemment pas la première fois que l’USF vend en catimini et de manière anonyme une partie de son patrimoine puisque des peintures de Maynard Dixon ont connu le même sort il y a quelques années.

La question du “deaccessioning” est complexe, particulièrement aux Etats-Unis où elle est légale et où une grande partie des fonds anciens se trouvent dans des bibliothèques privées (universités…) – je vais lire des choses et vous faire un petit billet – mais dans le cas de l’USF, autant que la vente, ce sont les conditions dans lesquelles elle s’est passée et les menaces imprécises qui pèsent encore sur un certain nombre de livres – sans jamais que l’intérêt scientifique des collections ni l’avis des spécialistes soit pris en compte – qui ont choqué. Entre utilité effective (statistiques d’utilisation, emploi pour l’enseignement…) et conservation du patrimoine de l’humanité, les fonds anciens des universités américaines posent décidément des questions originales.

J’ai écrit à Martin Claussen et vous tiendrai au courant des suites de cette affaire.

Source : Foghorn, journal étudiant de l’USF ; discussions.