M. Assouline n’avait pas parlé de Wikipédia depuis plusieurs années et il est réconfortant de voir que le projet lui tient toujours à coeur.
Sur le fond, cependant, cette dénonciation est étonnante. Je ne suis pas journaliste mais il me semblait que le travail consistait précisément à recueillir des sources, choisir les plus intéressantes et en tirer un texte qui les mette en oeuvre afin d’informer les lecteurs. Dès lors, il est difficile de comprendre comment une source peut provoquer de tels ravages. Sauf si on part du principe que les journalistes recopient sans vérifier, sans comprendre, sans connaître leur sujet… mais ce serait alors une rude charge de la part de M. Assouline envers ses collègues.
D’autant que Wikipédia – et certains le dénoncent pour cette raison – est souvent plus visible et en tout cas plus lu que les journaux : ce serait une drôle d’idée de copier-coller une ressource gratuite et visible sans apporter de valeur ajoutée et vendre le résultat.
Mais encore ceci vaudrait-il si les contributeurs de Wikipédia avaient été pris en défaut. Or, que lisait-on alors dans l’article Maurice Nadeau à cette date ?
Les noms avancés sont donc ceux de personnes éditées par Nadeau ou d’auteurs dont Nadeau a contribué à la découverte en France (et non de la seule découverte comme avancé dans le tweet suscité).
Il n’y a toutefois pas de sources à ce passage de l’article, ce qui est *mal*.
Dès lors, plus qu’une chose à faire : vérifier. C’est apparemment les noms de Beckett et de Soljénitsyne qui ont choqué M. Assouline : il s’agissait donc de savoir quelles ont été les relations de Maurice Nadeau avec ces deux auteurs.
Pierre Maury, qui a connu Maurice Nadeau, écrit (dans un billet de blog qui laisse à penser qu’il a lui-même lu un peu trop rapidement ledit article de Wikipédia, d’ailleurs) :
Cela ne l’a [Nadeau] pas empêché, très vite, d’écrire des articles sur le futur prix Nobel de littérature, de se rapprocher de lui, de publier de nombreux textes inédits dans Les Lettres nouvelles, et de lui donner plus d’une page, pour un autre inédit, dans le premier numéro de La Quinzaine littéraire.
Maurice Nadeau a donc bien édité Beckett.
Qu’en est-il de Soljénitsyne ? Nous nous sommes posé la question tous ensemble sur Twitter, pendant l’heure de midi :
Sauf erreur, l’information était donc elle aussi pertinente : Nadeau a été un des premiers à faire connaître et reconnaître l’oeuvre de Soljénitsyne en France. Les erreurs sont néanmoins toujours possibles et personne ne doute que M. Assouline soit un bon connaisseur de la vie littéraire du XXe siècle : il était donc important qu’il pût répondre, afin que la critique ne soit pas stérile mais aboutisse à une meilleure information sur le travail de Maurice Nadeau.
@Bibelmag Donc, a priori, c'est tout-à-fait pertinent. Qu'en pensez-vous, @Passouline ?
Hélas, à cette heure, M. Assouline n’a pas répondu. Nous ignorons donc pour l’instant quels éléments lui semblaient erronés et valaient de parler de "ravage".
Mais son tweet, lui, a été lu par plusieurs dizaines de milliers de personnes – qui ont pu prendre pour argent comptant une attaque virulente, dont la pertinence nous échappe encore. Ce qui rappelle encore une fois la nécessité de lire de manière précise, de critiquer ses sources et de savoir en vérifier la pertinence.
Le journal Owni a récemment écrit un article sur les aides publiques reçues par la presse. On y rappelle que les grands quotidiens sont très aidés (de 6 millions pour l’Humanité à 17 pour Le Monde). L’argument souvent avancé est qu’une démocratie a besoin d’une presse pluraliste : je veux bien l’entendre.
Plus surprenant en revanche sont les sommes accordées à une presse dont l’utilité sociale ou culturelle est plus faible, en particulier les journaux qui donnent les programmes de télévision (souvent agrémentés, je crois, d’articles sur les starlettes du moment, les modes et autres ephemera) : Télé 7 Jours, Télé Star, Télé Loisirs, Télé Z et Télé Cable Sat Hebdo touchent chacun entre 3 et 7 millions d’euros (23,5 millions d’euros au total pour les 5 répertoriés).
On ne parle donc pas là de sommes mineures. Nous sommes bien loin des quelques milliers d’euros d’aides accordées annuellement (par l’intermédiaire du CNL) aux revues qui publient des articles de fond.
Puisque même au plus haut niveau de l’Etat, on promeut plutôt cela que la patrimoine national, pourquoi me gêner ? (Diana – CC-BY)
Ce qui est ironique là-dedans, c’est que, quand on explique qu’il serait bon de permettre la libre utilisation par le citoyen des photos/scan du domaine public des institutions publiques (donc ne posant pas de problèmes de droit d’auteurs, et déjà payées par nos impôts), on nous répond que lesdites institutions doivent trouver des fonds propres, et donc vendre.
Ces ventes de photo, pour la RMN (prise en exemple car elle centralise les fonds de nombreux musées), cela représente (d’après son dernier rapport d’activité) un chiffre d’affaire de 2,9 millions d’euros.
Largement moins que les aides publiques au seul Télé Z, donc.
Bien sûr, cette situation a des raisons historiques. Mais, comme nous ne saurions penser que le refus de la libération des œuvres de la RMN ne repose pas sur une analyse sérieuse de la situation, cela signifie que le choix a été fait, entre continuer à aider Télé Z et permettre que chacun ait accès aux 500 000 œuvres de la base de la RMN pour ses recherches et sa dilection personnelle, de favoriser la première solution.
PS : Comme il serait injuste de pénaliser Télé Z par rapport à Télé Star etc., disons plutôt baisser l’aide publique de 23,5 à 20 millions pour ces magazines qui sont les fleurons de la culture française…
PPS : Je me place dans l’hypothèse où il serait impossible à la RMN de gagner de l’argent avec ces photos si elles étaient librement disponibles. C’est bien évidemment faux : l’expérience prouve que mettre à disposition les données et vendre des services autour est plus efficace que vendre les données elles-mêmes.
PPPS : Juste au moment où – comme cela arrive sans cesse – un chercheur de mon entourage renonce à intégrer une reproduction (pourtant utile à sa démonstration scientifique) à son article scientifique car la RMN la vend trop chère pour que la revue puisse se permettre de l’acheter. Bel exemple où tout le monde est perdant.
Les vacances sont souvent l’occasion de visiter musées et monuments partout en France. Mais, bien que je ne doute pas que les prix soient justifiés par des coûts élevés, les tickets d’entrée sont souvent très chers. Ayant déjà renoncé à des visites pour des questions de prix, je n’ose imaginer ce qu’il en est pour une famille avec trois enfants.
Ceci est d’autant plus surprenant qu’il est des pays où une solution simple a été trouvée. Aux Pays-Bas, où je passe une partie de mon temps, on achète pour moins de 50 euros (moitié prix pour les jeunes) une Museumkaart. La Museumkaart est un abonnement à pratiquement tous les musées du pays. On y entre pendant un an, autant de fois qu’on le désire, sans aucune limitation et, dans les grands musées, en coupant la file.
391 musées y participent. Des plus gros et touristiques (Rijksmuseum, Van Gogh, etc.) aux plus petits (3 musées à Amersfoort, les musées municipaux de presque toutes les villes et les châteaux de la campagne). Qu’ils dépendent de l’Etat, d’une municipalité ou soient privés.
L’idée est excellente. Pour ceux qui vont habituellement au musée : on peut se permettre de revenir, d’y passer 5 minutes en allant faire les courses, de découvrir un lieu consacré à telle thématique qui ne nous intéressait a priori pas tellement. Pour ceux qui n’y vont que rarement : débourser 12 euros pour aller une unique fois au musée est bien cher mais 50 euros pour l’année passe bien mieux ; et surtout, l’homme étant ce qu’il est, il cherche à rentabiliser son achat et fréquente donc plus qu’il n’aurait fait en achetant ses billets un par un.
Pendant ce temps-là en France, des cartes d’abonnement existent… mais musée par musée. Cela part dans tous les sens, sans stratégie d’ensemble. Il vous en coûtera de 15 à 80 euros dans le complexe systèmes de cartes du Louvre, 37 euros (à la place de 46, whatever that means) à Orsay, 35 euros au Quai Branly etc. Dans le domaine du patrimoine architectural, la Demeure historique propose un abonnement à 140 bâtiments (carte à 45 euros).
Cela reste très cher et surtout, on a l’impression que chaque musée fait cavalier seul (voire qu’ils se concurrencent entre eux avec tous les coûts induits de marketing) quand les Pays-Bas proposent un accès aisé et unifié à la fois dans l’intérêt du public… et celui des musées eux-mêmes.
[Note aux amateurs d'idées reçues : oui, j'aime bien le sport, en ai toujours pratiqué, regarde les Jeux et connais la liste des vainqueurs du Tour de France par coeur des années 50 à nos jours. Je laisse donc aux albatros le soin de se rire de l'archer.]
Plus que son éducation (les journalistes semblent tout émoustillés que ce jeune homme ait été élevé sans électricité, télévision ni téléphone portable) ou son talent au tir à l’arc, ce qui m’intéresse est que, avant de partir à Londres, Gaël Prévost lisait la Tulipe noire, d’Alexandre Dumas. Livre qui a toutes les qualités et les défauts des Dumas les plus dumasiens : des gentils très gentils (qui gagnent à la fin), des méchants très méchants (qui sont bien punis), des aventures qui rebondissent sans cesse (sans pour autant qu’on s’inquiète trop car on sait bien que le gentil gagnera), un arrière-plan historique (traité de manière anachronique si ça lui plaît ou qu’il n’a pas eu le temps ou l’envie de se renseigner).
Parfaite lecture d’été, donc. Je l’avais pourtant lu dans un autre contexte : avant de partir quelques mois à la Bibliothèque royale des Pays-Bas, car l’intrigue se passe à La Haye et s’ouvre sur l’assassinat des frères De Witt. Nous étions en 2007 ; je n’avais à l’époque pas de liseuse, je cherchai à en acheter une version sur papier.
J’habitais Lyon et partais deux jours plus tard, ce qui rendait toute commande impossible. Je demandai dans plusieurs librairies de quartier, qui ne l’avaient pas. J’allai chez Flammarion, place Bellecour : rien de Dumas en dehors des très grands classiques. Idem à la FNAC. Idem chez Decitre. Finalement, une de ces librairies (Decitre, je crois) réussit à trouver un exemplaire dans leur échoppe de la Part-Dieu et accepta de me le réserver jusqu’à la fin de la journée (pas plus car le titre est très demandé : la preuve, ils en ont un exemplaire).
C’est à dire qu’en 2007, dans la 2e ville française, il y avait en tout et pour tout un unique exemplaire disponible d’un des romans majeurs d’un écrivain français majeur.
Jean de Baen, Les Corps des frères De Witt (certains chercheurs y voient plutôt une allégorie du lecteur mis à mort parce qu’il a osé lire des livres qui ne rapportent plus d’argent à leur éditeur de jadis)
En gros, éditeurs et libraires méprisaient les oeuvres du domaine public car ce n’était pas elles qui leur assuraient des ventes. La Tulipe noire n’était publiée que par un unique (petit) éditeur.
Depuis, les liseuses se sont extrêmement développées, ainsi que la mise à disposition d’oeuvres du domaine public sur Internet. Nous n’avons plus besoin de passer par les acteurs traditionnels de l’édition pour lire les textes. Du coup, l’offre a explosé et, surtout, la diversité est beaucoup plus grande. Nous pouvons enfin lire les romans qu’on nous refusait autrefois.
Vous voulez lire la Tulipe noire en 2012 ? Plus besoin de perdre une journée entière dans les librairies de Lyon à se faire regarder de travers, vous l’aurez en trois clics.
Et, alors que s’annonce une "rentrée littéraire" où s’imposent marketing et communication, n’oublions pas qu’un "nouveau livre", c’est tout simplement un livre que l’on n’a jamais lu.
Un professeur se vante d’avoir trompé ses élèves en leur fournissant de mauvaises informations sur internet… reprises ensuite par ces derniers.
Je ne voulais pas réagir (d’autant que certains l’ont très bien fait) mais plusieurs amis m’ont demandé ce que j’en pensais : voici donc un court billet sur la question. Le sujet me touche d’autant plus que je suis issu de ce milieu de profs, que j’estime beaucoup pour sa curiosité, ses connaissances, son ouverture, son désintéressement. Je suis donc chagriné de constater un tel comportement, bien loin des valeurs de ce milieu.
Non, cela ne m’amuse pas. Et cela me semble même indiquer de gros problèmes à divers niveaux de notre société. Je me borne à quelques remarques, mais ce comportement est pour moi le parangon d’un comportement malsain dans l’éducation actuelle, symbole d’un manque de confiance en eux, d’une ambiguïté dans le rôle des profs et leur rapport aux mutations actuelles.
*Des profs obligés de prouver qu’ils sont plus compétents que leurs propres élèves ? Des exercices inchangés dans un monde en mutation ?
La première réaction est d’être extrêmement surpris qu’un prof soit obligé de faire appel à de tels guet-appens… Soit les élèves repompent des sites de manière évidente et point n’est besoin de leur tendre des pièges. Soit ils font preuve de plus de nuance et, dans ce cas, pourquoi vouloir les humilier par un tel procédé ?
Surtout, le professeur en question dit « j’ai voulu démontrer aux élèves que les professeurs peuvent parfois maîtriser les nouvelles technologies aussi bien qu’eux, voire mieux qu’eux ». Si un prof pense que cela n’est pas naturel, il y a sans doute des questions à se poser.
*comment les élèves considèrent-ils leurs professeurs pour penser qu’ils ne se rendront pas compte d’un plagiat ?
*quel usage font les profs d’internet pour en arriver là ?
*quels cours ce profs avait-il dispensés à ses élèves sur internet, l’usage et la critique des sources, la réutilisation des travaux existants ?
*quels cours a-t-il dispensé sur les ressources documentaires ? A-t-il proposé une visite de la BM, voire de la BU ? Quelles formations à la recherche documentaire sont proposés par le CDI ?
On peut également être surpris de la fixité des exercices proposés par certains professeurs. Les compétences à acquérir par un élève doivent-elles être les mêmes en 2012 et en 1990 ? Ne s’est-il rien passé entre les deux ? Si l’on parle d’informations factuelles, comme les amours d’un poète du XVIIe, est-il vraiment pertinent de juger un élève sur sa capacité à rapporter ces éléments ? Ne serait-il pas plus intéressant de lui enseigner à chercher et choisir des sources, par exemple en rédigeant l’article de Wikipédia, à partir de recherches faites en classe ou comme devoir ? D’où à la fois la capacité à mener une recherche pertinente et à utiliser Wikipédia, dont il aura compris le fonctionnement interne (donc les forces et les faiblesses) ?
Tu vois, tant qu'internet n'existait pas, il n'y avait pas de plagiat ! Hmmm, attends, laisse-moi réfléchir... (image J.W. Smith - domaine public)
*Parle-t-on de numérique ou de diffusion de la connaissance en général ?
Il est un point que je ne comprends pas dans ce billet, c’est pourquoi ce professeur parle d’internet. J’étais personnellement au lycée au moment où l’internet grand-public s’est développé. Il était encore difficile d’utiliser internet pour ses devoirs mais tout le monde achetait (ou consultait en bibliothèque) les petits livres de commentaires (souvent assez mauvais, d’ailleurs).
*1re remarque : je ne suis pas sûr que cela ait été mal. Cela donnait quelques idées mais on se rendait bien compte que ce n’était pas suffisant et poussait à aller plus loin. De même qu’en latin, le premier réflexe était de passer à la bibliothèque municipale pour trouver une traduction. C’est a posteriori que je me suis rendu compte que le travail à la fois sur le texte et la traduction était en fait une très bonne méthode, bien qu’elle parût une tricherie (on appelait cela du « petit latin » en prépa). C’est donc avec des scrupules que j’ai vécu mon lycée… avant d’avoir 18 au bac et de me retrouver major en khâgne.
*2e remarque : quel rapport avec Internet ? Le même prof pouvait aussi demander au CDI du lycée de commander des mauvais livres. On en trouve en aussi grand nombre que des mauvais sites internet et les élèves auraient été tout aussi trompés. Le prof affirme que d’Alibray est presque absent sur le web ? Et qu’en est-il ailleurs ? Il n’est pas dans Universalis et Larousse propose 4 lignes qui échouent à voir l’enjeu de la vie et l’œuvre de ce poète.
*3e remarque : le billet semble dire que ce qui est sur internet est sujet à caution alors que ce qui est sur papier est fiable. Quel bien mauvais point de départ pour enseigner aux élèves comment choisir ses sources ! Il faut vraiment être naïf pour penser qu’un éditeur apporte une quelconque vérification intellectuelle à ce qui est publié. La seule véritable validation qui existe se trouve dans les publications scientifiques… c’est à dire très largement sur Internet.
Finalement qu’a donc montré ce prof ? Que les élèves ne passent pas un après-midi entier à chercher des renseignements sur un auteur de 3e zone pour faire une intro de commentaire composé. Ce n’est pas choquant s’ils sont dans une grande ville, plus que normal si la première bibliothèque digne de ce nom est à 50 km. Il montre qu’ils reprennent des renseignements crédibles mais faux : si cela peut le rassurer, c’est le cas de tout le monde, cela fait 200 ans que le graveur sur lequel je travaille actuellement est désigné par tous les historiens d’art comme « Charles Massé » alors qu’il s’appelle Claude… On n’a pas toujours un chartiste sous la main pour remonter aux sources archivistiques (troll perso)…
*Enseigner la malhonnêteté et l’égoïsme ?
Je me permets de glisser ici un échange entre un lycéen et un wikipédien : il se lit en cliquant ici.
En gros, le lycéen demande à modifier l’article qu’il a repompé pour un devoir, pour éviter que sa prof s’en rende compte. Le wikipédien : donc tu demandes que les 3500 lecteurs par semaines aient accès à un moins bon article parce que tu sais que tu as bâclé ton travail, te rends-tu compte de l’égoïsme de ton comportement ?
C’est ce qu’on a envie de dire à ce prof : pensez-vous que c’est en montrant aux élèves qu’il faut vandaliser internet, agir de la manière dont ça nous arrange en refusant toute responsabilité, toute prise en compte de l’autre, de ses besoins, de son travail, qu’on éduque un ado ? Un article de Wikipédia est rédigé par des bénévoles qui pensent qu’il est important et utile de partager leur savoir. Les articles sont bons à partir du moment où il y a suffisamment de personnes qui désirent ce partage dans une discipline donnée. Non seulement vous ne participez pas (et vous étonnez ensuite que les articles ne soient pas à la hauteur…) mais vous détruisez le travail des autres ! Votre vandalisme a rapidement été supprimé une première fois (par un patrouilleur lui aussi bénévole, qui n’a pas que ça à faire de surveiller le comportement encore puéril de certains adultes) et vous êtes repassé une seconde fois.
Pensez-vous, Monsieur, que votre leçon d’égoïsme et de mépris du travail de l’autre, appartienne à vos missions d’éducateur et de professeur ?
Image : Durova - CC-BY-SA
*Une société a les problèmes scolaires qu’elle mérite
Des élèves de lycée recopient leurs devoirs ? Et pourquoi ne le feraient-ils pas ? On a vu en moins d’un an un journaliste culturel à succès, une ancienne ministre, un présentateur vedette de journal télévisé et celui qui est présenté comme le plus grand écrivain actuel se rendre coupable de plagiat ! Soit ils ont avoué, soit ils ont présenté des excuses tellement lamentables que personne n’a été dupe.
Quelles conséquences pour eux ? Aucune ! Le critique critique toujours dans les journaux à la mode ; la femme politique se présente aux législatives, le présentateur se présente à l’Académie française ; le romancier est tout excusé car c’est un geste « tellement trash, ma chère, le politiquement correct n’est pas pour lui ».
Pourquoi exiger d’ado de 15 ans ce que nos élites intellectuelles refusent de faire ? Ils le respecteront quand, comme en Allemagne, un ministre qui plagie sa thèse de doctorat sera conchié et poussé à la démission. En attendant, on crie partout que le plagiat est, au mieux pas grave, au pire symbole de liberté intellectuelle, et on voudrait qu’ils n’en profitent pas ?
En ce qui concerne non pas le plagiat mais la reprise stupide d’informations, sans se poser de questions, rappelons le cas BHL-Botul. Bernard-Henri Lévy, dans un sien ouvrage, a cité le « philosophe » Jean-Baptiste Botul. Or, ce dernier est un philosophe certes à la pensée cohérente… mais fictif (bien qu’il ait des amis réunis en une société savante qui a eu la faiblesse de m’inviter à parler un soir devant eux : je les en remercie). Toute personne qui a lu un ou plusieurs Botul se doute de la supercherie (ça m’est arrivé quand j’étais en terminale). Botul est explicitement présenté comme fictif dans l’introduction de l’article de Wikipédia sur lui.
*Formons l’esprit critique, formons à la recherche d’information… y compris les profs !
Alors, oui, il est temps d’agir, grand temps. Certains profs ont déjà pris le problème à bras le corps. Wikimédia France emploie depuis près d’un an une chargée de mission qui travaille spécifiquement sur les questions d’éducation et de recherche et organise de très nombreuses formations (surtout des formations de formateurs) ; j’étais moi-même il y a une semaine au lycée d’Hénin-Beaumont pour parler de Wikipédia à une classe de seconde sur invitation de leur prof d’histoire.
Mais il faut agir de manière raisonnée, intelligente et globale. Le fait que ce monsieur pose une barrière franche entre numérique et papier m’inquiète au plus haut point car cela prouve qu’il n’a pas compris ce qu’est la recherche d’information, la validation scientifique, ni le numérique… et son comportement est moralement choquant. Ce manque de maturité intellectuelle inquiète.
Dieux merci, la plupart des profs ont compris qu’internet n’est pas un ennemi mais au contraire leur plus fidèle adjuvant… à condition de l’utiliser de manière intelligente pour eux et leurs élèves. Peut-être devraient-ils former certains de leurs collègues également.
Ajout du 4 janvier 2013 : Amusant petit billet qui "relate" la même expérience au CDI avec un livre papier : "Comment j’ai pourri le cdi"
———————————-
Pour le plaisir, une petite vidéo d’un film que j’aime beaucoup, Reefer Madness. Remplacez « reefer » par « internet » : toute similarité avec un certain discours éducatif serait surprenante et indépendante de ma volonté…
Là où le billet de Yann Moix devient passionnant, c’est que ce monsieur joue parfaitement un rôle dont j’aurais pensé qu’il ne pouvait plus exister. J’ai tendance habituellement à nuancer assez fortement les discours faisant de la concurrence livre électronique/livre sur papier un remake de celle manuscrit/incunable. Mais là, c’est exactement cela. C’en est même surprenant car j’ai peine à croire que cet écrivain n’ait pas pu s’en rendre compte en rédigeant son billet.
Peut-être connaissez-vous la Nef des fous, publiée en allemand sous le nom de das Narrenschiff et en latin Stultifera Navis. Il s’agit d’un ouvrage d’un juriste strasbourgeois, nommé Sebastian Brant. Le livre est publié à Strasbourg, en allemand, en 1494.
Cet ouvrage a attiré l’attention des historiens du livre pour plusieurs raisons :
*il s’agit d’un des rares livres écrits par un humaniste majeur, un clerc (Brant est docteur in utroque jure – en droit canon et civil – et professeur de droit à Bâle) pourtant en langue vulgaire
*il s’agit d’un livre très illustré (c’est le cas de toutes les éditions du texte) : la plupart des bois de l’édition originale étant de Dürer
*il s’agit d’un best-seller à l’immense succès, immédiatement traduit en latin (1496), en français (1497), puis en anglais, en flamand, etc.
Au fil de ses 112 chapitres, la Nef des fouspasse en revue les folies humaines, décrites en vers. L’appréhension est morale et religieuse, dans une vision proche de la devotio moderna devant amener à la réforme protestante. L’homme est présenté comme fou dans toutes ses activités, toutes plus vaines les unes que les autres. L’homme est fou car il s’aliène à des fausses valeurs au lieu de penser au seul véritable but de la vie : faire son salut. Il s’attache à une fausse connaissance, à la richesse matérielle, à de vains espoirs au lieu de regarder la mort et d’espérer en Dieu – toutes les valeurs sont inversées entre la terre et le Ciel et qui semble sage ou riche en ce monde est en réalité en train de se perdre.
La figure qui nous intéresse est l’une des plus commentée du livre, celle du Büchenarr, le « fou de livres ».
Büchernarr (édition de 1510)
Cette figure place directement le lecteur face à un miroir déformant – on lui montre une vilaine satire de lui-même… tout comme Yann Moix critique la lecture électronique sur un blog, mettant son lecteur en porte-à-faux.
Que Sebastian Brant fait-il dire au fou de livres ?
Je suis bien fol de me fier en grant multitude de livres. Je désire tousjours et appète livres nouveaux ausquelz ne puis rien comprendre substance, ne rien entendre. Mais bien les contregarde honnestement de pouldre et d’ordure, je nettoye souvent mes pulpitres. Ma maison est décorée de livres, je me contente souvent de les veoir ouvers sans rien y comprendre.
Résumons : Une trop grande quantité de livres tue la vraie connaissance. Les pratiques de lecture ancienne sur manuscrit était comprises et contrôlées mais tout va à vau l’eau (ma bonne dame) depuis l’invention de Gutenberg. D’ailleurs, moi, ça va, mais les autres, qui ne sont pas très malins, ils ne comprennent rien et n’ont des livres que pour faire beau.
C’est à dire presque mot pour mot le discours de M. Moix !
Il faut le remettre dans le contexte. Nous nous situons à la veille du XVIe siècle, c’est à dire à une époque d’explosion de la production imprimée. Alors que les manuscrits étaient coûteux et lents à fabriquer, on voit arriver sur le marché une masse de livres énorme, dans tous les styles et toutes les langues. Environ 30 000 éditions incunables, soit 10 à 20 millions d’exemplaires produits avant 1500 en Europe.
Villes où sont imprimés des livres (1452-1500) par NordNordWest - CC-BY-SA
Ceci a des conséquences sur toute la société mais en premier lieu sur le rapport au livre. La civilité du livre apparaît. On comprend la puissance du livre dans la diffusion des idées scientifiques, morales, philosophiques ou religieuses. On invente une morale de la lecture ; des procédures de contrôle ; une censure bientôt.
C’est dans une certaine mesure là que nous en sommes avec le livre électronique. Et Yann Moix joue remarquablement le rôle ambigu de Sebastian Brant. Celui d’un auteur à succès qui profite pleinement de ces nouvelles inventions et sait en jouer (certainement plus S. Brant, en pointe dans la diffusion imprimée de son oeuvre, que Y. Moix, moins en pointe sur le numérique, certes), qui parle du haut d’un certain pouvoir social et qui se fait le porte-voix de discours moralisants, qui condamnent la nouveauté en ce qu’elle remet en cause l’ordre établi.
Dans les deux cas, nous nous trouvons face à une pensée religieuse qui pointe les « vraies » valeurs. Celles de l’Evangile, bien sûr, pour S. Brant. Celles de la « vraie lecture » pour Yann Moix – présentée comme une lecture lente, prenant le temps de revenir sans cesse sur un unique livre, forcément de littérature. Le livre en papier devient le symbole religieux d’une communion dont l’écrivain est le prêtre et le gardien de la pureté intemporelle.
Le Büchernarr de Brant se perd et risque son salut en mettant sa confiance dans une pseudo-connaissance profane, pâle succédané du livre saint qu’il devrait seul lire. Le « fou numérique » de M. Moix se perd et risque son salut en se perdant dans une lecture forcément dispersée, pâle succédané de la vraie lecture sur papier qu’il devrait seule pratiquer.
L’imitation morale de son modèle est tellement fidèle que j’ai peine à croire que M. Moix ne s’en soit pas rendu compte. Alors : formidable auto-ironie réflexive et historicisante ou simple premier degré moralisant ? Peut-être nous le dira-t-il lui-même.
Je n’ai aucun avis sur Yann Moix. Je n’ai lu aucun de ses livres, vu aucun de ses films et aurais été bien en peine d’en citer un il y a quelques jours. Je ne suis guère sensible au battage médiatique dans mes choix de lecture et, si je lis pas mal de littérature contemporaine, rien ni personne ne m’a jamais donné envie de me plonger dans l’oeuvre de ce monsieur. À dire le vrai, il n’était pas plus qu’un nom pour moi – la seule chose dont je me souvenais de lui était un article violent destiné à prendre la défense d’un homme ayant jadis drogué et violé une fillette. On ne saurait juger un homme sur un comportement tel qu’il demanda lui-même dès le lendemain que cet article fût retiré. Bref, c’est donc avec l’oeil neuf et la confiance que j’accorde a priori et par principe à tout individu que j’ai commencé à lire un billet de son blog, prenant pour sujet le livre électronique.
Il est en fait extrêmement difficile de commenter un tel texte. Je suis un chercheur et, circonstance aggravante, un wikipédien. Chaque phrase contenant une affirmation gratuite me fait sursauter ; je n’ai qu’une envie : demander une source, une explication, une référence.
Yann Moix en mai 2011. Photo de Talita1, sous CC-BY-SA
Une telle phrase me laisse donc pantois : « L’e-book s’arrache et on sait bien pourquoi : c’est le livre qu’il s’agissait de tuer ». Reprenons :
*« L’e-book s’arrache » : Moui, Hachette fait 6% de son chiffre d’affaire sur le numérique. Nuançons l’arrachage…
*« on sait bien pourquoi » : on construit une seconde couche sur une 1re bien mal bâtie… J’aimerais savoir qui est ce « on ». Si l’explication du phénomène est si claire, je me demande pourquoi tant de polémiques.
*« c’est le livre qu’il s’agissait de tuer » : Qui veut tuer le livre ? Pourquoi ? Comment ? Un livre électronique ne serait pas un livre ? Surprenant. Que devient Hugo passé sur Kindle ? Il pue soudainement ? Je comprends mal.
Poursuivons :
*« C’est la revanche de l’analphabétisme et de la barbarie sur ce qui restait de civilisation et de culture ». Là, c’est pour moi amusant car – et on peut s’en désoler ou trouver cela snob – je fréquente un milieu où c’est plutôt les écrivains mondains et à la mode tels que M. Moix qui passent pour « barbares », symboles d’une littérature de consommation marketing, alors que le scientifique, le rigoureux, l’innovant dans l’art, le nouveau à explorer et où prélasser sa créativité se trouve (pour une part non négligeable) dans le numérique.
*« Des procès qui accompagnent ceux qui (ce sont les derniers) lisent vraiment. Lisent véritablement ». Là, c’est l’historien du jansénisme que je suis qui s’inquiète. Des gens qui expliquent qu’ils savent ce qu’est le Vrai et que tous les autres se trompent doivent avoir une vie confortable, exemptes de ces doutes et ces scrupules incommodes que causent le recul qu’on a sur soi-même.
*« L’intégralite est une maladie qui consiste à vouloir posséder l’intégralité de quelque chose dans le seul but de sa possession. On télécharge les œuvres complètes de Balzac, de Proust, de Tolstoï, etc., mais c’est dans l’unique intention de les faire taire une bonne fois pour toutes, comme si le simple fait de les télécharger nous les faisait lire et digérer à la vitesse même de ce téléchargement. Implicitement, on demande à la lecture d’avoir lieu autrement, à notre insu, par l’illusion qu’on aura, par la magie numérique, de s’y adonner plus tard, demain, un autre jour, n’importe quel jour pourvu que ce ne soit pas aujourd’hui. ». Oui, comportement un peu ridicule. C’est d’ailleurs sur lui que repose partiellement le modèle économique de la « Bibliothèque de la Pléiade ».
*« Seul un non lecteur, seul un faux lecteur, seul un pseudo lecteur peu[t] rêver d’avoir à portée de main des millions d’ouvrages à lire ». Evidemment. L’idée de bibliothèque n’est pas du tout constitutive de la culture occidentale. Et ni les Grecs ni les Arabes ni la Renaissance ni les Lumières etc. etc. n’ont jamais rêvé de la bibliothèque universelle.
*« C’est le nouveau bourgeois : on possède tout sans connaître rien ». Je suis assez réticent devant l’emploi du mot « bourgeois », mis à toutes les sauces pour sa seule valeur péjorative. Ce qui est surtout bizarre, c’est de réifier de la sorte les gens, condamnés à tout jamais pour un comportement qui ne changera pas. En tant que bibliothécaire, je trouve plutôt bien que les gens aient accès à ces textes. Après, charge à eux de se les approprier, à nous de pratiquer des activités de médiation pour que leur utilisation soit effective. Mais de toute façon, encore une fois, j’aimerais savoir sur quelles données se fonde l’auteur pour affirmer que les gens téléchargent tout Balzac pour ne jamais le lire. Et qui s’est embêté à produire une édition électronique de Balzac, ce qui est un travail énorme, sans eux-mêmes la lire. Mon expérience de wikipédien est que les gens (pas tous bien sûr, contribuer à Wikipédia est déjà le signe d’une ouverture d’esprit, d’une culture, d’une capacité à appréhender la technique et l’inconnu) sont curieux et apprennent vite pour peu qu’ils en aient envie. Et le mépris ne donne que bien rarement envie aux autres de vous suivre.
*« Un véritable amoureux de la littérature préférera ne posséder qu’un seul livre (Ulysse ? La Recherche ? L’Iliade ? ) et le relire en boucle toute sa vie ». Là encore me reviennent des réflexions sur l’histoire du livre et des bibliothèques (Michel Melot, J.-M. Goulemot, A. Manguel etc.). Traditionnellement, on oppose « le livre » et « les livres » ; c’est à dire « le livre » et « la bibliothèque ». LE livre, sans cesse repris, c’est le texte sacré, celui qui n’a d’autre référence que lui-même, celui qui n’évoluera jamais puisque la vérité est interne. On se souvient de l’histoire de ce sultan qui avait paraît-il exigé que ses sujets fissent brûler tous les livres autres que le Coran, car soit ils le confirment et ils sont alors inutiles, soit ils le contredisent et ils sont alors nuisibles. LES livres, c’est le contraire de cela. C’est la confrontation des points de vue, c’est accepter la critique et progresser ensemble, c’est vérifier son information, c’est s’ouvrir à la pluralité et au monde.
*« Quant au sacro-saint argument du « c’est pratique », je le récuse comme la dernière des choses vulgaires, grossières, pornographiques. Car cela laisse plus de place pour quoi ? Pour la console de jeu ? Les fringues ? Les produits de beauté ? Les lunettes de soleil ? Les ustensiles de la frime ? Combien de livres comptez-vous lire quand vous partez en voyage ? 1 234 ? Cessons la rigolade : vous n’en lisez que deux (mettons : trois) dans une année, et encore : en les frôlant, en surfant dessus » Ce mépris de l’autre me choque profondément. Mais bon, si l’on continue à prendre ce texte au sérieux, sans doute l’erreur de l’auteur est-elle ici de perspective. Il part du principe que la lecture est linéaire et que le livre est une fiction. Sur mon Kindle, j’ai sur moi un livre que je lis dans le long terme (dans le métro, souvent). À côté de cela, j’ai quelques romans qui ont beaucoup compté pour moi et que je garde ; dont je relis des passages périodiquement. J’ai plusieurs recueils de poésie – là encore des one shot et des plus personnels. J’ai des articles scientifiques. Je termine un article de journal que je n’ai pas fini en quittant mon bureau. Peut-être M. Moix croit-il qu’un livre est forcément un roman et qu’on les lit l’un après l’autre dans un ordre bien déterminé. Mais ce n’est plus le cas. Et l’histoire des pratiques de lecture montre que cela ne l’a jamais été, d’ailleurs.
*« Sur une tablette, le livre fait moins le malin, et avec lui le texte, qui doit se faire une place parmi les liens, l’hypertextualité permanente et les dessins animés ». Oui, les liens, l’hypertextualité. Le livre comme forme est fermé ; le livre est un pli. L’eBook est ouvert, il repose – comme Internet – sur le dialogue. L’eBook est un livre au pluriel, est une bibliothèque, est une rencontre avec le monde. Ce n’est pas mieux, ce n’est pas moins bien – Enfer ou Ciel, qu’importe ? -, c’est une autre forme et cela a des conséquences sur le contenu. En revanche, c’est un changement actuel – si bien qu’il y a énormément à faire, à inventer : on y entrevoit cet inconnu où l’artiste veut plonger pour trouver du nouveau.
Par conséquent, pour écouter des gens qui jubilent et qui créent en profitant de ces possibilités nonpareilles, écoutez plutôt Paul Fournel et ces deux jeunes auteurs. C’est un plaisir.
*« vous êtes des morts qui jouent aux vivants ». jouez
Une argumentation assez pauvre donc, mais surtout décevante ; car Internet est un endroit où on discute énormément. Sur les blogs, sur Twitter, tout le monde se retrouve, les idées fusent, s’enrichissent, s’approfondissent de l’un à l’autre, des publications de référence en sont tirées. Or, on a l’impression que ce monsieur est passé à côté de tout cela ; qu’il n’écoute pas les autres ; qu’il n’a pas fait de bibliographie sur le sujet ; qu’il se contente d’aligner des idées reçues vieilles de plusieurs années. Je ne mettrais pas une bonne note à un étudiant qui écrirait ainsi ; et un wikipédien de ce niveau serait bien vite mis à l’écart par la communauté.
Tant pis.
Là où ça devient passionnant, c’est que ce monsieur joue parfaitement un rôle dont j’aurais pensé qu’il ne pouvait plus exister. J’ai tendance habituellement à nuancer assez fortement les discours faisant de la concurrence livre électronique/livre sur papier un remake de celle manuscrit/incunable. Mais là, c’est exactement cela. C’en est même surprenant car j’ai peine à croire que cet écrivain n’ait pas pu s’en rendre compte en rédigeant son billet. Mais mon propre billet devient bien long : un second devient nécessaire, publié sous peu.
PS : Vous noterez le titre de ce billet – d’une grande finesse dans sa manière de jouer avec la langue. J’ose avouer que je suis naturellement bien incapable d’un tel humour et que je me suis platement inspiré des catégories du blog sus-commenté, où resplendit tout l’esprit de cet auteur. Quand on a un créateur et intellectuel sous la main, il faut en profiter.
Quand, comme moi, vous n’êtes pas juriste mais que vous êtes appelé à vous intéresser aux questions de droit d’auteur, tout commence bien : le code de la propriété intellectuelle n’est pas bien gros si l’on s’en tient à la propriété littéraire et artistique. La jurisprudence un peu étrange parfois, mais globalement on s’y retrouve. Cela tombe bien car les questions de droit d’auteur sont centrales sur Wikipédia – plus encore sur Commons. Les projets Wikimédia sont – la plupart du temps – extrêmement légaliste, valeur provenant du monde du libre, ce qui se traduit par une application stricte du droit, qu’il faut connaître.
Les choses se corsent néanmoins rapidement. La récente décision de la Cour suprême des Etats-Unis en est un témoignage. Expliquons en deux mots pour donner une idée au lecteur. La durée du droit d’auteur a beaucoup évolué aux Etats-Unis : pour les œuvres étrangères créées entre 1923 et 1978 et enregistrées aux Etats-Unis, la durée de protection était de 95 ans après la création. La signature par les USA de la convention de Berne en 1988 a changé la donne et l’Uruguay Round Agreements Act (URAA) décide que les œuvres étrangères encore protégées dans leur pays au 1er janvier 1996 par le droit d’auteur seraient également protégées aux Etats-Unis : les œuvres non enregistrées sont tout de même protégées pour 95 ans. C’est cette loi, finalement jugée valide au terme d’une longue procédure, qui s’applique aujourd’hui, faisant pour la première fois sortir des œuvres du domaine public.
Paradoxalement, les œuvres sont même protégées aux Etats-Unis quand elles ne le sont plus dans leur propre pays. Prenons l’exemple de Garcia Lorca : mort en 1936, il s’est élevé dans le domaine public en 2007 en Espagne. En revanche, aux Etats-Unis, ses œuvres appartiennent au domaine public si elles ont été publiées avant 1923 et y entreront au fur et à mesure entre 2018 et 2031 pour les autres.
Situation absurde, parfois scandaleuse, mais simple, direz-vous ? Non pas !
Car les 95 ans débutent à la date de publication. Comment connaître la date de publication exacte d’un des nombreux livres dont tout le monde a oublié jusqu’à l’existence ? Qu’entend-on par « publication » dans le cas d’un tableau ?
Comme l’indique Jean-Fred
Dernier rebondissement en date pour la France : la directive européenne de 1993 d’extension du droit d’auteur à 70 ans après la mort de l’auteur n’y a été transposée qu’en mars 1997, soit après la date d’entrée en vigueur de l’URAA. Les œuvres provenant de France concernées par l’URAA seraient donc celles publiées après 1923 par un auteur mort après 1946 (et non 1926). Il faut également tenir compte des prorogations de guerre, habituellement caduques : les œuvres publiées avant le 1er janvier 1948 bénéficient d’une extension de 8 ans et 120 jours. Mais attention, cela ne s’applique pas aux compositions musicales, qui bénéficiaient de l’extension à 70 après la mort de l’auteur depuis 1985, et qui donc bénéficient systématiquement des prorogations. Ou pas…
Bref, tout ceci est très compliqué à mettre en œuvre. Bien plus drôle encore si l’on considère que ces œuvres peuvent être chargées par un Chilien sur des serveurs dépendant d’une fondation américaine puis lues aux Pays-Bas par un Belge sur un site majoritairement fréquenté par des Français.
Alors parfois, on a l’impression que nos interlocuteurs pensent qu’il n’y a pas de problème uniquement parce qu’ils n’y sont pas confrontés. En effet, si vous vous contentez de publier sur papier des livres écrits par un unique auteur dont vous connaissez bien la biographie, il n’y a pas de problème pour savoir quel droit s’applique et si l’auteur jouit encore d’un monopole ou pas. Mais dans le monde numérique, il y en a, des problèmes et des questions. Des gros ; des embrouillés. Des tellement compliqués que personne n’est capable de dire ce qu’il en est. Et que seul un procès permet de savoir si on était en faute ou pas.
Parallèlement, on voit, sur des cas très simples, des personnes de qualité passer à côté de leur sujet. Aussi était-ce très surprenant d’entendre naguère M. Mitterrand, ministre de la Culture et de la Communication, affirmer que la liberté de panorama existe déjà dans le droit français – alors que cette exception proposée par l’Europe dans sa directive n’y a jamais été transcrite.
Même quand les cas sont simples, certains de nos interlocuteurs ignorent les bases du droit. M. Rogard est directeur exécutif de la SACD, société de perception de droits d’auteurs. Pourtant, il ne pense pas qu’il soit important de respecter le droit des photographes ni des affichistes sur son blog.
[Par « pointillisme », M. Rogard veut certainement dire « caractère pointilleux ». Il aime tellement l'art que le vocabulaire de la peinture sort tout seul de sa bouche quand on s'y attend le moins. Etat d'esprit admirable, reconnaissons-le.]
Alors qu’il passe son temps à vouer aux gémonies tout manque au droit d’auteur, tout en traitant MegaUpload de « mafia » et Anonymous de « Ku Klux Klan », tout en reprochant à des personnes de mettre à disposition des œuvres sous droit sans autorisation des ayant-droits (qui n’ont pas forcément porté plainte)… il met à disposition des œuvres sous droit sans autorisation des ayant-droits. Et pire, il envoie lesdits ayant-droits aux pelotes en leur intimant l’ordre de se montrer s’ils ne sont pas contents.
Sans doute me dira-t-on qu’il est aisé de se moquer de M. Rogard. Certes.
Mais il n’en reste pas moins que ce cas est symptomatique du mal que je pointe : non seulement une méconnaissance du droit d’auteur et de son caractère plus que contraignant (évidemment, quand on ne l’applique pas soi-même…) mais aussi le manque total de conscience chez certains, souvent dans des positions de pouvoir, du fait qu’il soit devenu inadapté et inapplicable dans le monde actuel.
Et bien sûr une sensibilité très différenciée à l’importance du délit selon qui le commet : « l’autre » est un mafieux mais « je » ne fais de mal à personne sur mon blog.
L’information a circulé sur la très utile liste de diffusion Bibliopat (merci à Raphaële Mouren, maître de conférence à l’enssib) : le salon du Livre allait s’ouvrir au livre ancien ! Nouvelle excellente ; joie de voir ce milieu s’ouvrir à des enjeux nouveaux et plus scientifiques : le livre ancien d’une part et les nouvelles technologies de l’autre.
Las, il semble que la seule idée qu’on a ici du livre ancien, c’est ces belles étagères remplies de reliure de cuir qui permettent de faire joli dans la bibliothèque de l’appartement bourgeois de Grand-Père. À quoi peut bien servir un livre ancien à part montrer que l’on possède un statut social ? Ce n’est ni plus ni moins qu’un Pléiade amélioré : le moyen de recréer un décor qui pose son homme comme « cultivé ». Comme tout est prévu, le livre d’artiste est également convié : l’homme cultivé peut s’encanailler jusqu’à fréquenter l’art contemporain.
Le « plan com’ » vaut le coup d’œil, vous plongeant directement dans les plus mauvaises pages d’un magazine trendy… Vous pourrez donc rejoindre « un espace exclusif » (exclusif de quoi, grands dieux ?) afin de « tourner les pages de l’Excellence, hors du temps » (pauvres de nous qui tournions tournions stupidement, en 2012, les pages de livres eux-mêmes souvent datés…).
Je ricane mais recommande tout de même fortement au vrai amateur d’aller y jeter un coup d’œil, il y apprendra certainement beaucoup. Par exemple, moi, j’ai appris qu’il existait des « manuscrits à tirages limités » : je suis fort curieux de savoir comment on « tire » un manuscrit et comment il en peut exister plusieurs exemplaires.
Et pour assister à un beau salon du livre ancien avec des marchands qui savent de quoi ils parlent, celui du Grand Palais vous accueillera fin avril ; avec en sus toute une partie consacrée à l’estampe et une exposition organisée par une bibliothèque invitée chaque année (dernièrement : la bibliothèque municipale d’Albi, la bibliothèque interuniversitaire de Santé, la bibliothèque littéraire Jacques-Doucet). Ou, dans une ambiance bon enfant, moitié libraire d’ancien, moitié bouquiniste, le parc Georges-Brassens (Paris 15e) tous les week-ends.
Une chose est très précieuse quand vous étudiez l’histoire du livre et de l’imprimé. C’est le recul.
Prenons un exemple : à la fin du XIXe siècle, les graveurs sur bois de bout voient leur travail menacé par les nouveaux procédés photomécaniques de reproduction tels que la photogravure. C’est tout un système économique qui risque de s’effondrer, ainsi qu’un important savoir faire technico-artistique.
Ils se débattent, ce qui prend entre autres la forme de la parution d’une revue, L’image, qui obtient le soutien d’un grand nombre d’artistes de l’époque – symbolistes et réalistes mélangés.
Cela n’a bien évidemment jamais empêché la photogravure (puis d’autres procédés) de prendre le pas sur la gravure sur bois. Les questions de diffusion à large échelle telle que demandée par les journaux et celles de sauvegarde d’un savoir-faire artisanal soutenu par l’intelligentsia de l’époque ne se situent pas sur le même plan. Et cela n’a pas empêché la gravure sur bois de survivre, mais dans des utilisations très spécifiques – essentiellement artistiques.
Peut-être en est-il aujourd’hui de même pour le livre sur papier. Pas pour toutes ses utilisations mais pour un certain nombre. Or, le livre amène avec lui tout un écosystème, parmi lesquels les éditeurs. Ces derniers peuvent posséder une véritable utilité dans le processus de mise en forme, d’éditorialisation et de diffusion des textes : il serait dommage qu’ils disparaissent. Et pourtant, on a l’impression que certains agissent dans cet unique but, en refusant de modifier certains modes de fonctionnement qui ne reposent pourtant sur aucune autre justification que l’habitude.
C’est ce que j’ai voulu montrer en coordonnant un dossier à ce sujet pour le site Nonfiction.fr : « Pourquoi les éditeurs français courent à leur perte ».
*Je propose un article montrant combien le comportement des éditeurs vis-à-vis des lecteurs est à l’exact opposé de ce qu’il convient de faire sur Internet, lieu où le succès passe par les réseaux et les relations humaines – pas par les anciennes méthodes de communication ou la médiation mondaine.
*Constance Krebs, enfin, rappelle que le même problème se pose sur le fond : il est impossible d’éditer un livre électronique comme un livre sur papier. Proposer un pdf (ou même un ePub) comme il est fait actuellement est un très grand appauvrissement de la richesse du texte. Là encore une réflexion devrait être menée par les éditeurs afin de proposer de la véritable édition numérique, non simplement homothétique.
Commentaires