Archive pour la catégorie 'Wikipédia'

Aux rencontres Henri-Jean Martin (2)

C’est une malédiction, il est absolument impossible que j’aille quelque part sans parler de Wikipédia.

Non, que je ne sache parler que de cela – je préfèrerais parler de bibliographies ou d’histoire du livre – mais la fascination/répulsion du sujet dans certains milieux, couplée à mon refus de laisser passer des mensonges ou des inexactitudes, fait qu’il faut périodiquement y revenir.

Pour cette seconde journée des rencontres Henri-Jean Martin, le sujet a donc été abordé deux fois.

*D’une part, une personne a trouvé WP bien rigide dans sa gestion du droit d’auteur : ce Monsieur avait écrit un article pour une revue professionnelle et s’étonnait de ne pouvoir le copier-coller dans WP alors qu’il en était l’auteur.

*D’autre part, une dame trouvait que les wikipédiens étaient de gentils rêveurs pleins de bons sentiments mais à mille lieux des réalités juridiques, et qui “pillaient” (le mot est d’elle) le travail des bibliothèques.

Deux mises en cause en contradiction l’une avec l’autre, donc… qui trouvent leur résolution pour peu que l’on applique le droit d’auteur avec rigueur.

*Dans le premier cas, l’auteur doit donner son autorisation écrite pour une nouvelle publication d’un texte. Il doit également donner l’autorisation de son premier éditeur. Etant donné que la revue en question avait refusé que nous placions sous licence libre l’article que nous avions écrit avec un ami, il y a de fortes chances qu’elle s’y oppose de nouveau cette fois-ci. Donc, pas de re-publication – qui serait une contre-façon – en attendant cette autorisation.

*D’autre part, le “pillage”.

Veuillez m’excuser si je m’emporte mais la question du droit d’auteur dans la société de l’information est centrale depuis des années et je me permets d’être sidéré que des professionnels de l’information soient passés à côté des règles les plus évidentes à ce sujet. Lionel Maurel a déjà souligné dans une excellente intervention la fragilité des mentions juridiques variées que l’on peut recenser sur les bibliothèques numériques.

Donc, puisque les wikipédiens sont des rêveurs qui ne comprennent rien aux réalités du monde, laissons parler des personnes plus dignes de confiance :

    *Légalité de la chose :

    Les opérations de numérisation de documents ne confèrent à la bibliothèque aucun droit de propriété littéraire et artistique sur les oeuvres ainsi reproduites

    Source : Ministère de la Culture/Fiches juridiques/Questions juridiques liées à l’exploitation des documents numériques

    *Productivité d’un tel embargo

    Nombre de vues des images de la Library of Congress chargées dans FlickR : 1500 à 4000 fois chacune.

    Près de 20 000 pour certaines photos du président Lincoln.

    Nombre de vues des images de la BM de Toulouse environ 400 à 500 fois chacune sur FlickR, sans compter les vues sur Wikimedia Commons, alors que le sujet (les villages des Pyrénées à la fin du XIXe siècle) est ardu.

    Nombre de vues sur le site de la bibliothèque de X ?

    *Soutien de l’Institution (que l’on croit protéger du pillage ?) à de telles pratiques

    À côté des sites internet propres aux services ou aux institutions, la réutilisation de données numérisées par des tiers constitue une forme de diffusion en plein essor [...]. Les orientations générales du rapport ci-joint reçoivent mon approbation et tout particulièrement l’objectif de développer autant qu’il est possible les réutilisations de notre patrimoine numérisé, afin d’en accentuer la présence et la visibilité sur les réseaux.

    Source : Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture. Lettre d’accompagnement du rapport du groupe de travail sur la diffusion et la réutilisation des données publiques culturelles numériques. 17 août 2009

N’ayant pas voulu rester trop longtemps sur le sujet, j’ignore totalement les éventuels arguments de cette dame. Je ne peux croire qu’un professionnel pense que la mise en ligne est une fin en soi et non un moyen, un service offert à des usagers. Et qu’il faut donc réfléchir selon les pratiques de l’usager.

Je persiste donc à penser que ce type de perversité bibliothécaire (c’est MON travail, il doit rester sur MON site) n’existerait pas si les bibliothécaires utilisaient réellement les outils qu’ils offrent. S’ils étaient usagers de leur propre bibliothèque et, par là, conscients des besoins des lecteurs. S’ils étaient chercheurs, par exemple [Ceci est un troll... ou pas.].

Terminons en laissant la parole à Robert Darnton, en regrettant que des bibliothèques de service public aient parfois des comportements de renfermement sur elles-mêmes pires que les “grandes sociétés” aux “intérêts commerciaux”.

Aujourd’hui, nous pouvons créer une République des lettres ouverte à tout le monde. Le risque, c’est une domination du paysage par des grandes sociétés qui ont avant tout des intérêts commerciaux. Numérisation veut dire démocratisation : c’est notre responsabilité en tant que chefs de bibliothèques.

PS : Ca n’a rien à voir (encore que…) mais je me réjouis qu’Elinor Ostrom ait reçu le “prix Nobel” d’économie 2009 – elle qui dans son livre Understanding knowledge as a commons, louait l’initiative des Creative Commons.

Vers une meilleure visibilité du patrimoine français

On peut sans doute trouver cela naïf, ridicule et niais mais je tiens au service public. Si je suis fonctionnaire, c’est avant tout pour servir l’Etat et la société.

Je n’ai rien contre l’argent – je préfère en avoir que n’en avoir pas – et reconnaît que le privé fait parfois des choses extraordinaires.
Mais pour moi l’argent est un moyen pour atteindre des buts (diffuser la connaissance,…) tandis qu’une entreprise considèrera que diffuser la connaissance est un moyen pour gagner de l’argent. Cela peut avoir de très belles conséquences – les industries culturelles ont sans doute plus fait pour la démocratisation du savoir que tous les théâtreux bien pensants si heureux de montrer aux pauvres (amenés à coups de fouet si nécessaire) leurs jolies créations – mais cela limite tout de même fortement les possibilités d’action…

Aussi, quand au nom de ces mêmes valeurs de profit, des institutions d’Etat mettent en péril leurs missions premières, cela ne me réjouit guère. Surtout quand le gain est infiniment inférieur à ce que l’institution gagnerait en terme d’image, de rayonnement, de visibilité (autant de choses qui ont un coût à prendre en compte).

La logique est celle-là :
*On obtient trois sous en vendant des photos (cas de certaines bibliothèques, hélas)
*On compromet par là ses missions premières (faire connaître et mettre en valeur ses collections) mais on montre à sa tutelle qu’on est dans la ligne du Parti (avoir des fonds propre)
*Tout cela sert surtout à obtenir de l’argent de cette tutelle
*Avec cet argent, on lance des campagnes de “communication” et on paye une réclame qui n’aurait pas été nécessaire si on n’avait pas soi-même organisé un embargo sur ses fonds, si on ne s’était pas opposé à leur visibilité et à leur diffusion

Aussi ne puis-je qu’adhérer aux propos de David Monniaux – tout comme moi membre du conseil d’administration de Wikimedia France – quand il affirme dans une tribune libre du journal Libération (16 septembre 2009) :

Les crises de lamentation sur l’omniprésence américaine se succèdent ; mais, au lieu de réellement tenter de la contrer, les politiques menées par nos services publics la confortent. Le gouvernement américain met en valeur des activités aussi diverses que les collections de la Library of Congress, ses recherches scientifiques, ses parcs naturels ou ses missions spatiales en publiant largement ses documents et photographies et en n’exigeant aucune droit de reproduction ? Nos services publics pratiquent largement la rétention d’information, truffent leurs sites de mentions « reproduction interdite, tous droits réservés » y compris quand l’existence de ces droits est douteuse, et ne répondent souvent pas aux demandes d’autorisation de reproductions de documents, malgré la loi. Par exemple, pour obtenir une photographie officielle du ministre français de la Défense, le plus simple est d’attendre qu’il fasse une visite au Pentagone et de prendre la photographie américaine.

Nos services publics font souvent primer la logique commerciale et comptable sur celle de l’accès à la culture, du progrès scientifique et de l’enseignement. Si un géologue français veut publier une portion de carte de France, il a le choix entre des données américaines gratuites et faciles à obtenir et des données de services publics français coûteuses et difficiles à se procurer ; et on voudrait critiquer Google Earth ? On affecte de s’opposer à Google au motif qu’il s’agit d’une entreprise commerciale, mais nos musées restreignent la diffusion de photographies d’œuvres d’art dans le but de pouvoir vendre celles-ci à d’autres entreprises commerciales, les éditeurs de livres ou d’affiches.

Un exemple vécu de conséquence concrète de cette obsession du profit ? Si un enseignant organise une exposition publique de posters réalisés par ses élèves où figure, par exemple, la figure de Louis XIV, il a le choix entre ne pas respecter la loi sur le droit d’auteur, acheter une photographie à l’agence photographique de la Réunion des Musées Nationaux (mais avec quel budget ?) ou recourir, par exemple, au site Wikimedia Commons. Paradoxalement, un service privé américain, à but non lucratif, apporte plus au public français qu’un service public national. Que serait une politique vraiment ambitieuse en matière de diffusion publique sur Internet ?

Plutôt que l’incohérence, les hésitations et les économies mesquines actuelles, une règle simple : gratuité, licence libre et large diffusion de la quasi totalité des documents produits ou numérisés par ou pour les administrations et établissements publics ; exceptions étroites à cette règle pour des marchés spécifiques (clichés à haute résolution pour les livres d’arts, par exemple). Bien sûr, il y aurait des coûts ; mais quelques dizaines de millions d’euros par an, à l’échelle d’un grand pays comme la France, pour un investissement durable promouvant l’image de notre culture à l’étranger et la diffusion de la culture auprès des publics qui n’ont pas les moyens de fréquenter les musées, est-ce si cher payé ?

On a l’impression qu’un certain nombre de personnes pensent encore comme il y a trente ans et qu’ils passent ainsi complètement à côté des enjeux actuels.
Et ceci quel que soit le bord politique ou l’appréhension de la culture qu’ils peuvent avoir : autant que le dirigeant d’institution culturelle voulant un retour sur investissement, le poète en résidence – mystique de l’Art en pleine béatitude culturelle – à qui je dis qu’il me semble qu’il ne touche que des convaincus et que son influence sur le démocratisation culturelle est extrêmement faible et qui me répond “qu’une seule personne de “sauvée” (sic) justifie le prix qu’aura coûté son action”, me semble responsable de cette situation.

Heureusement, les mentalités changent. Une commission du ministère de la Culture a été missionnée en 2008 afin de proposer à la ministre (alors Mme Albanel) les axes d’une nouvelle politique en matière de diffusion des œuvres culturelles publiques. Le même David Monniaux avait été auditionné et avait présenté la position de Wikimédia France. Le rapport qui en est issu est extrêmement important car il est présentée dans la lettre d’envoi du ministre Mitterrand comme la “charte de réutilisation du patrimoine numérisé du ministère”.
[on lit "chartre" dans l'original mais comme j'ai l'habitude des gens qui parlent de l'Ecole "des chartres", voire "de Chartres", je ne relève même plus... même chez un ministre de la Culture]

Les choses changent disions-nous. Les usages nouveaux nés de l’internet sont ainsi pris en compte dans ces pages qui sont d’une lecture réjouissante :

*sur internet, les documents sont appelés à être modifiés, réutilisés, partagés… (recommandation 3 : favoriser les appropriations innovantes et créatives par les particuliers)

*il est plus productif de disséminer les données sur des sites sans rapport direct avec la culture plutôt que de tenter laborieusement de draîner un public rétif vers un site qui ne l’intéresse pas (reco. 1 : Conclure des accords de réutilisation avec les éditeurs des sites internet les plus fréquentés)

*Wikipédia et sites de ce genre constituent une vitrine gratuite dont bénéficieront les institutions culturelles concernées (reco. 2 : lever les obstacles à la présence de données françaises sur les sites collaboratifs)

*L’internet (et plus encore celui de demain) se nourrit de métadonnées : l’expertise des institutions doit être utilisée pour offrir ces nouveaux services (reco. 4 : associer des coordonnées géographiques aux données numérisées)

*Internet est un marché de l’attention, y compris pour les institutions culturelles ; or l’internaute ira vers le plus pratique. Si la RMN refuse qu’on réutilise une photo d’un Velazquez du Louvre pour l’article de WP, on en prendra un du Prado et c’est le Louvre qui fait la mauvaise opération, pas WP (reco. 11 : rendre public le régime de réutilisation ; reco. 14 : proposer une licence “clic” gratuite en cas de réutilisation non commerciale ; reco. 15 : tarifer au tarif le plus bas possible en cas de réutilisation commerciale)

*Il ne faut pas attendre les demandes en comptant sur son prestige mais faire naître les occasions de réutilisation des données que l’on offre (reco. 21 : Multiplier les appels à projet de réutilisation) et en faire un des critères d’évaluation des institutions (reco. 24 et 25)

Le rapport dans son ensemble se trouve ici.

Si l’on ajoute à cela la récente autorisation de la photographie à la BnF, on se couche satisfait… en attendant la prochaine étape : la Bundesarchiv a déjà versé 100 000 photos dans Wikimedia Commons, la base de données de Wikipédia, et la deutsche Fotothek 250 000. Alors, à quand la BnF, la RMN, les AN et toutes les AD ?

Allez, c’est votre ministre qui vous le demande

Bibliothèques et bibliothécaires dans Wikipédia

La publication d’un article que j’ai co-écrit avec Olivier Morand, conservateur du fonds ancien de la bibliothèque d’Orléans, pour le Bulletin des bibliothèques de France me donne l’occasion de revenir sur la question de la représentation des sciences de l’information et des bibliothèques dans la Wikipédia francophone.

Notre corpus de départ, d’environ 600 articles, repose sur le contenu du portail Sciences de l’information et des bibliothèques. Nous avons entièrement dépouillé ce portail afin de nous constituer une base de données comprenant pour chaque article un certain nombre de renseignements qui nous avaient semblé pertinents :
*poids de la page ;
*date de création ;
*année avec le maximum de modifications ;
*poids de la page de discussion liée ;
*nombre de contributions (dont modifications mineures) sur la page
*nombre de contributeurs uniques ;
*nombre de notes de bas de page ;
*nombre de références citées en bibliographie ;
*évaluation et avancement dans le cadre du projet Wikipédia 1.0 ;

La constitution de cette base a permis une première analyse, approfondie par un traitement statistique des données dans le logiciel “R” : quelques figures significatives sont données dans l’article.

Je ne mentionnerai ici que quelques idées :

Au sujet de Wikipédia en général
*le travail collaboratif semble fonctionner dans la mesure où il existe une corrélation nette entre nombre de contributeurs (et nombre de contributions) et qualité de l’article

Au sujet des bibliothèques
*les articles sont dans l’ensemble de qualité assez faible, courts, franco-centrés, manquant de références fiables
*peu de personnes contribuent sur ces articles – d’où leur piètre qualité. Une communauté – souhaitable – de bibliothécaires wikipédiens n’a jamais vu le jour, alors qu’on aurait pu penser que ce mélange de contenu encyclopédique et de nouvelles technologie intéresse la profession
*l’absence totale d’article est rare mais des manques criants demeurent
*cette sous-représentation des bibliothécaires est dommageable dans la mesure où les valeurs et références de la profession sont mal comprises par la communauté des wikipédiens

Je suis sans doute trop allusif, mais pour les développements, les démonstrations et les exemples, je me permets de vous renvoyer à l’article lui-même.

PS : Je remercie encore ici Marie-Alice Gariel, doctorante en neurosciences à Lyon et Amsterdam, qui a bien voulu quitter ses matrices de connexions entre les aires du cortex pour nous faire profiter de son excellente connaissance du Logiciel R et réaliser les graphiques dont nous avions besoin, à partir de nos données.

Histoire du livre et bibliothèques sur Wikipédia

Bibliothèques et bibliothécaires sont très sous-représentés sur Wikipédia. À cela une raison principale : le peu de contributeurs soucieux de traiter de ces thématiques.

Je ne vais pas m’embarquer ici dans une analyse car c’est ce que nous avons fait avec Olivier Morand, conservateur du fonds anciens de la Bibliothèque municipale d’Orléans, dans un article à paraître prochainement dans le Bulletin des bibliothèques de France (« Les sciences de l’information et des bibliothèques au prisme de Wikipédia », 2009-4).

Mais, outre l’utilité pour tous d’avoir accès à des renseignements clairs et sûrs, il est important que nos matières soient présentes sur WP afin de gagner en reconnaissance.

En attendant, je vous propose donc de compléter certains articles.

Un que je viens de créer exprès pour vous sur Michel Garel

Et un article de fond qui évolue très peu et qui aurait pourtant besoin d’oeils experts : Histoire du livre

Rappelons que les articles doivent être neutres, citer leurs sources (sources sérieuses) et faire le point sur les connaissances actuelles.

Vous n’êtes pas obligés de vous créer un compte pour contribuer (mais ça facilite la discussion). En cas de problème, vous pouvez me laisser un message ici : je suivrai de toute façon ces deux articles [sauf ce week-end, loin d'internet :-) ]