Articles Tagués 'Numérisation'

Bibliothèque numérique, autorités auteur et Wikipédia

[Je te délaisse et te néglige, ô lecteur, dont la seule présence en ces lieux me surprend déjà. À cela des raisons personalo-professionnelles : je saurai dans quelques jours si je peux reprendre la rédaction de billets sur un rythme plus régulier]

En guise de reprise, je me contente donc de signaler un site qui a mis en place deux éléments que je trouve intéressants.

e-rara.ch est une bibliothèque numérique suisse constituée par la Bibliothèque de Genève, la bibliothèque de l’École polytechnique fédérale de Zurich, les bibliothèques universitaires de Bâle et de Berne et la bibliothèque centrale de Zurich. On y trouve pour l’instant quelques centaines d’ouvrages avec l’accent mis sur les imprimés du XVIe siècle.

Comme je l’avais expliqué dans mon mémoire d’étude de l’enssib (excellentissime, bien évidemment, consultation gratuite et recommandée), le fait pour un pays de posséder une bibliographie nationale rétrospective (qui faisait ringard il y a peu : pensez, cataloguer des vieux bouquins, pfoui) est un gros avantage pour ces projets de numérisation. Car si le catalogage, c’est ringard ; les métadonnées, c’est in. Les bibliographies nationales rétrospectives constituent donc des bases de métadonnées très complètes auxquelles rattacher les images numérisées. e-rara travaille donc en collaboration avec VD16, la bibliographie des ouvrages en langue allemandes publiés au XVIe siècle.

Les éléments qui me semblent originaux et intéressants sont :

*l’attribution d’un doi à chaque fichier. On n’en est pas encore à l’identifiant unique attribué à une émission que j’avais appelé de mes voeux dans un précédent billet mais cela permet au moins de savoir de quoi on parle et de désigner l’exemplaire numérisé de manière univoque et précise.

*les liens systématiques vers Wikipédia depuis le nom d’auteur : plutôt que travailler à proposer une biographie sommaire, autant réutiliser ce qui existe déjà.
Avec cependant le problème posé par la normalisation des noms : cet exemplaire est par exemple attribué à Abū-Maʿšar Ǧafar Ibn-Muḥammad. Aucune réponse dans Wikipédia quand on clique sur le lien. Or, l’article existe bien mais, selon le principe de moindre surprise, il est nommé Albumasar, nom francisé traditionnel de l’astronome. Que les personnes adeptes des histoires qui se terminent bien se rassurent : je viens de créer sur Wikipédia une redirection depuis le nom utilisé par e-rara et on trouve désormais l’article. Mais ce travail serait à faire systématiquement. Ou il faudrait réfléchir à un travail (utilisant éventuellement VIAF) pour pallier cet inconvénient. Wikimédia France se tient à la disposition du projet pour y réfléchir.
Espérons surtout que cela amènera les utilisateurs de cet intéressant projet à améliorer les articles correspondants dans Wikipédia (alors considérés comme la partie biographique des fiches autorités auteurs et ayant droit à ce titre à toute la sollicitude des bibliothécaires et chercheurs).

—-
e-rara a été récemment signalé sur l’excellente liste de diffusion bibliopat, à laquelle je recommande l’inscription (ainsi que l’adhésion à l’association du même nom)


Mise à jour (31/03 ; 21h)
La normalisation des noms est décidément une difficile affaire. À peine avais-je créé sur Wikipédia la redirection depuis la forme utilisée par e-rara que je recevais un message de mon ami Gilles Rossignol indiquant : « Pour une fois (!) je ne suis pas d’accord avec toi sur cette orthographe "moyen-âgeuse" (pas plus d’ailleurs avec la précédente que tu as bien fait de corriger). {{en}} [la wikipédia anglophone] semble avoir la bonne transcription : Abu Ma’shar al-Balkhi, ce qui correspond au farsi : ابومعشر بلخی . Ce qui donnerait en français : Abou Ma’shar al-Balkhî. J’espère n’avoir pas été trop pédant… ».
Alors, Abū-Maʿšar Ǧafar Ibn-Muḥammad (e-rara) ; Abū Maʿšar al-Balh̲ī, Ğaʿfar ibn Muḥammad ibn ʿUmar (BnF) ; Abou Ma’shar al-Balkhi ? Cela montre en tout cas que le choix d’une autorité auteur n’est ni sans importance ni aisé et qu’il est important de se faire aider de spécialistes.

Mission Tessier : derrière la question Google/Gallica

La mission Tessier a remis ce mardi 12 janvier son rapport au ministre de la Culture. Ses conclusions ne sont pas d’une grande originalité et viennent bien plutôt préciser les rapports de force politiques actuels sur la position à adopter vis-à-vis de Google et de Gallica.

Cela est certes très intéressant et j’espère faire le point dans un prochain billet.

Mais je crois que ce rapport est également important en ce qu’il participe du tournant qui est en train d’être pris dans les bibliothèques, en faveur des partenariats et de la dissémination des données.

Le rapport affiche rapidement la nécessité de prendre comme point de départ les pratiques réelles des internautes (p. 8), y compris en prenant en compte ces réseaux sociaux (p. 9) que certains battent froids ou considèrent comme peu sérieux.

C’est-à-dire que, contrairement à des pratiques encore trop répandues, on n’attende pas que le public daigne venir sur notre site (inconnu et mal fagotté) mais qu’on lui donne une véritable visibilité par de réelles actions.

Ceci pose donc la question de la place du patrimoine écrit sur Internet (p. 22) :

Il conviendra donc de veiller à ne pas numériser pour numériser, mais d’assurer l’accès à ces fonds numérisés, ce qui implique de réfléchir très en amont à la façon dont les documents pourront être trouvés, c’est-à-dire visibles, sur l’internet. Une réflexion approfondie sur l’ensemble des moyens permettant cette visibilité numérique (référencement, indexation, citations dans des blogs ou des sites communautaires, etc.) devra donc être engagée

Cela devra passer par un travail sur les outils qui existent actuellement. L’amélioration de l’ergonomie, de l’"utilisabilité" de Gallica est nécessaire, par "de nouvelles fonctionnalités, davantage orientées vers les aspects participatifs et communautaires", pour qu’on puisse s’y balader et pas seulement aller chercher le livre dont on a besoin, en en frémissant d’avance. L’amélioration du moteur de recherche interne de Gallica (prévu) également : un de mes grands plaisirs, en bibliothèque, est de voir des employés vérifier que le livre que je demande n’est pas disponible sur Gallica [on ne va tout de même pas me le donner si un autre exemplaire est numérisé... des fois que je l'abîme]. Ils entrent alors "Andilly" dans la recherche auteur et trouve… rien. Il fallait taper "d’Andilly", sinon la recherche échoue. Sic.

Mais cela passera aussi par des pratiques qui se mettent actuellement lentement en place : l’acceptation que l’expertise sur les documents se trouve plus chez les milliers de lecteurs que chez les quelques bibliothécaires et, partant, la nécessité de permettre aux premiers d’enrichir description et organisation des documents.
L’auteur de ces lignes ayant eu l’honneur de négocier au nom de Wikimédia France (dont il est membre du CA ; en collaboration avec Alexandre Moatti) un accord avec la BnF, il vous en parlera bientôt.

Il est enfin nécessaire d’aller vers une mise à disposition la plus grande possible. Il convient pour cela de régler quelques difficultés juridiques comme celle des oeuvres orphelines (p. 12) mais dans le but d’une plus grande diffusion de ces oeuvres et non pour reprivatiser – cette fois-ci au profit de l’Etat – ce qui était libre auparavant. Il est agréable de voir que les membres de la mission pensent ainsi en termes d’"usages légitimes". Cela est piquant car on retrouve la notion états-unienne de fair use qui manque tant au droit français. On lit ainsi que ce ne serait pas forcément une mauvaise chose que de passer outre le droit des bases de données (derrière lequel se cache notamment la BnF pour protéger son coûteux travail de numérisation) pour permettre, selon les cas, le téléchargement systématique (p. 16).

Bref, conséquence de l’immixtion du politique dans les problématiques patrimoniales, la question de l’utilité sociale (et donc de l’utilisation) des fonds patrimoniaux des bibliothèques se retrouve sur le devant de la scène : les professionnels seront donc appelés à modifier leurs pratiques afin de s’adapter à celles d’un public à conquérir, ce qui peut être d’une très grande fécondité pour peu que les questions soient réellement posées (en dehors des a prioris idéologiques).

Ce rapport – ainsi que celui de l’été dernier sur la diffusion des oeuvres culturelles publiques – vont dans le sens d’un renouvellement des pratiques des professionnels du patrimoine écrit que j’appelle de mes voeux depuis quelques temps déjà, ce qui me réjouit…

***

Et puisque tout le monde semble soudainement passionné par le livre ancien : je vous livre un scoop. Vous voyez l’édition que Pierre Le Petit a donnée en 1671 des Confessions de Saint-Augustin dans la traduction de d’Andilly ? Eh bien, il n’y en a pas une mais deux.

[brève] Mais quelle bibliothèque universitaire négocie avec Google ?

Auditionné le 7 octobre par la commission de la Culture du Sénat, Bruno Racine indique : "la Bibliothèque de Lyon est la seule bibliothèque municipale [française] à avoir conclu un accord avec Google mais des négociations sont en cours avec une bibliothèque universitaire".

Peut-être suis-je passé à côté d’une information mais je ne crois pas qu’on en ait beaucoup parlé.
De quelle bibliothèque peut-il s’agir ? Les BU possédant un fonds ancien conséquent ne sont pas légion. La BIUM (et l’Académie de médecine), l’INHA et Cujas numérisent elles-mêmes ; la Mazarine, la BSG et la Sorbonne semblent parties sur un projet commun…

Alors qui reste-t-il ? la BNUS ? le Collège de France ? La BIU-LSH et Lyon 1 ? le SICD de Toulouse ? Montpellier ?

Installation de la mission Tessier

Le rapport est un outil de gouvernance bien pratique. Il plaît à la fois au commanditaire (qui agit), aux membres de la mission (prestigieuse), aux journalistes (qui ont des choses à dire), aux citoyens (qui voient que ça bouge). Voire aux historiens, qui peuvent y consacrer un numéro entier de revue. Bref, le rapport apporte joie et félicité.

Le fait qu’ils soient parfois moqués pour leur manque d’influence à moyen ou long terme (par simple curiosité, nous aimerions beaucoup voir le fameux "tiroir" où "finissent", à ce que l’on raconte, tous les rapports) n’a jamais empêché de continuer à en commander et, parfois, un de ces rapports, sans qu’on sache trop bien pourquoi, fait date, amène une vraie prise de conscience, un changement de politique – bref, possède une influence véritable.

Surtout si on l’a commandé pour cela, c’est à dire si les conclusions du rapport sont le prétexte à un changement de politique décidé par avance mais qu’il convient de justifier.

Mais encore faut-il que les commanditaires du rapport précisent la nature de leur commande. On se souvient que Claude Durand, ancien président de Fayard, a démissionné de la présidence de la commission sur la numérisation des fonds patrimoniaux des bibliothèques le 15 octobre, en l’absence d’une quelconque lettre de mission du ministre, affirmant : “Des déclarations préliminaires de François Fillon laissant entendre qu’il fallait continuer les pourparlers avec Google, et de Frédéric Mitterrand disant que l’opposition à Google ne devait pas passer pour de l’antiaméricanisme, m’ont incité à attendre ce cadrage. Allait-on réfléchir aux modalités de négociation avec Google, ou bien se poser la question : faut-il, oui ou non, négocier avec Google ?” (Livres Hebdo, 15 octobre 2009).

Il a depuis été remplacé par Marc Tessier, ancien directeur général du Centre national de la cinématographie, ancien président de France Télévisions et auteur en 2007 d’un rapport sur La presse au défi du numérique. Et c’est aujourd’hui qu’a été procédé à l’installation de cette commission.

Les autres membres en sont :
*Olivier Bosc, nouveau conservateur de la bibliothèque du Musée Condé de Chantilly et surtout ancien conseiller livre de Renaud Donnedieu de Vabres rue de Valois (40 ans)
*Alban Cerisier, archiviste paléographe, responsable des archives et du développement numérique de Gallimard (37 ans)
*Emmanuel Hoog, président de l’Institut national de l’audiovisuel (47 ans)
*François-Xavier Labarraque, nouveau directeur du développement et de la stratégie de Radio France (39 ans)

On remarquera que ce sont des hommes (on s’en f…), jeunes (sans vouloir verser dans le racisme anti-vieux, ce n’est pas forcément une mauvaise chose ; Claude Durand avait lui-même avoué que le numérique ne l’intéressait pas particulièrement). Et surtout que l’on trouve deux professionnels : un conservateur des bibliothèques et un archiviste chartiste.

Sauf erreur de ma part, la lettre de cadrage n’est toujours pas disponible. Tout ce que l’on sait de cette mission provient du communiqué de nomination de Marc Tessier (15 octobre), repris lors de l’installation de ladite commission, ce jourd’hui.

À Claude Durand qui se demandait si la question était "faut-il négocier avec Google" ou "comment négocier avec Google", il est répondu "les deux, mon général" puisque "La commission sera chargée d’étudier l’opportunité et des modalités d’un éventuel accord avec un opérateur privé, pour numériser ou mettre en ligne les fonds des bibliothèques", c’est à dire à la fois pour la numérisation et la diffusion.

Dans les quelques lignes précisant le rôle de la commission, on parle de :

* "la libre disposition du patrimoine numérisé national" : nous pouvons espérer qu’il s’agisse d’une véritable libre disposition (comprenant la réutilisation et la modification libre des fichiers par tous)
* "la parfaite conservation, sur le long terme, des fichiers numérisés" : ces questions techniques sont très bien traitées par la BnF
* "la visibilité de la culture et l’accès aux contenus français sur Internet" : je me permets de renvoyer le lecteur à un de mes anciens billets. Il faut que les données (du domaine public) soient librement réutilisables et disséminées. C’est la meilleure réponse que l’on puisse apporter aux risques de monopole d’une entreprise commerciale.
* "l’intérêt économique et financier pour l’Etat et le contribuable" : là encore, tout à fait d’accord à condition que l’on prenne en compte l’ensemble des postes de dépense/recette. De l’argent qui rentre, ce n’est pas forcément un bénéfice, si cela a coût en terme d’image, de visibilité ou d’utilité de l’entreprise
* "le message politique à adresser à la communauté internationale" : il va falloir jouer serré après que la France s’est fait le héraut de l’indépendance intellectuelle et le promoteur du fer de lance de l’Europe qu’est Europeana. À vrai dire, je suis curieux de voir ça…

Je note également qu’il s’agit uniquement des fonds patrimoniaux des bibliothèques placées sous la tutelle du ministère de la Culture, c’est à dire de la BnF et des bibliothèques territoriales. J’ignore s’il est prévu de réfléchir à la liaison avec les fonds très importants des bibliothèques dépendant du ministère de l’Enseignement supérieur (BSG, Sorbonne, Cujas, BIUM/BIUP, Mazarine, etc.) mais il serait intéressant de se pencher sur la question.

Enfin, au milieu de la réflexion de cette commission tombera le verdict de la Cour de justice de New York concernant l’accord entre Google et la Guilde des auteurs : cette décision ne pourra pas ne pas posséder d’influence sur les conclusions de la commission. Un rapport d’étape doit avoir lieu le 24 novembre avant rendu définitif le 15 décembre.

Aux rencontres Henri-Jean Martin (2)

C’est une malédiction, il est absolument impossible que j’aille quelque part sans parler de Wikipédia.

Non, que je ne sache parler que de cela – je préfèrerais parler de bibliographies ou d’histoire du livre – mais la fascination/répulsion du sujet dans certains milieux, couplée à mon refus de laisser passer des mensonges ou des inexactitudes, fait qu’il faut périodiquement y revenir.

Pour cette seconde journée des rencontres Henri-Jean Martin, le sujet a donc été abordé deux fois.

*D’une part, une personne a trouvé WP bien rigide dans sa gestion du droit d’auteur : ce Monsieur avait écrit un article pour une revue professionnelle et s’étonnait de ne pouvoir le copier-coller dans WP alors qu’il en était l’auteur.

*D’autre part, une dame trouvait que les wikipédiens étaient de gentils rêveurs pleins de bons sentiments mais à mille lieux des réalités juridiques, et qui "pillaient" (le mot est d’elle) le travail des bibliothèques.

Deux mises en cause en contradiction l’une avec l’autre, donc… qui trouvent leur résolution pour peu que l’on applique le droit d’auteur avec rigueur.

*Dans le premier cas, l’auteur doit donner son autorisation écrite pour une nouvelle publication d’un texte. Il doit également donner l’autorisation de son premier éditeur. Etant donné que la revue en question avait refusé que nous placions sous licence libre l’article que nous avions écrit avec un ami, il y a de fortes chances qu’elle s’y oppose de nouveau cette fois-ci. Donc, pas de re-publication – qui serait une contre-façon – en attendant cette autorisation.

*D’autre part, le "pillage".

Veuillez m’excuser si je m’emporte mais la question du droit d’auteur dans la société de l’information est centrale depuis des années et je me permets d’être sidéré que des professionnels de l’information soient passés à côté des règles les plus évidentes à ce sujet. Lionel Maurel a déjà souligné dans une excellente intervention la fragilité des mentions juridiques variées que l’on peut recenser sur les bibliothèques numériques.

Donc, puisque les wikipédiens sont des rêveurs qui ne comprennent rien aux réalités du monde, laissons parler des personnes plus dignes de confiance :

    *Légalité de la chose :

    Les opérations de numérisation de documents ne confèrent à la bibliothèque aucun droit de propriété littéraire et artistique sur les oeuvres ainsi reproduites

    Source : Ministère de la Culture/Fiches juridiques/Questions juridiques liées à l’exploitation des documents numériques

    *Productivité d’un tel embargo

    Nombre de vues des images de la Library of Congress chargées dans FlickR : 1500 à 4000 fois chacune.

    Près de 20 000 pour certaines photos du président Lincoln.

    Nombre de vues des images de la BM de Toulouse environ 400 à 500 fois chacune sur FlickR, sans compter les vues sur Wikimedia Commons, alors que le sujet (les villages des Pyrénées à la fin du XIXe siècle) est ardu.

    Nombre de vues sur le site de la bibliothèque de X ?

    *Soutien de l’Institution (que l’on croit protéger du pillage ?) à de telles pratiques

    À côté des sites internet propres aux services ou aux institutions, la réutilisation de données numérisées par des tiers constitue une forme de diffusion en plein essor [...]. Les orientations générales du rapport ci-joint reçoivent mon approbation et tout particulièrement l’objectif de développer autant qu’il est possible les réutilisations de notre patrimoine numérisé, afin d’en accentuer la présence et la visibilité sur les réseaux.

    Source : Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture. Lettre d’accompagnement du rapport du groupe de travail sur la diffusion et la réutilisation des données publiques culturelles numériques. 17 août 2009

N’ayant pas voulu rester trop longtemps sur le sujet, j’ignore totalement les éventuels arguments de cette dame. Je ne peux croire qu’un professionnel pense que la mise en ligne est une fin en soi et non un moyen, un service offert à des usagers. Et qu’il faut donc réfléchir selon les pratiques de l’usager.

Je persiste donc à penser que ce type de perversité bibliothécaire (c’est MON travail, il doit rester sur MON site) n’existerait pas si les bibliothécaires utilisaient réellement les outils qu’ils offrent. S’ils étaient usagers de leur propre bibliothèque et, par là, conscients des besoins des lecteurs. S’ils étaient chercheurs, par exemple [Ceci est un troll... ou pas.].

Terminons en laissant la parole à Robert Darnton, en regrettant que des bibliothèques de service public aient parfois des comportements de renfermement sur elles-mêmes pires que les "grandes sociétés" aux "intérêts commerciaux".

Aujourd’hui, nous pouvons créer une République des lettres ouverte à tout le monde. Le risque, c’est une domination du paysage par des grandes sociétés qui ont avant tout des intérêts commerciaux. Numérisation veut dire démocratisation : c’est notre responsabilité en tant que chefs de bibliothèques.

PS : Ca n’a rien à voir (encore que…) mais je me réjouis qu’Elinor Ostrom ait reçu le "prix Nobel" d’économie 2009 – elle qui dans son livre Understanding knowledge as a commons, louait l’initiative des Creative Commons.

Aux rencontres Henri-Jean Martin (1)

Pour surprenant que cela puisse paraître, il n’existait pas jusqu’à il y a trois ans de rencontres régulières des personnes intéressées par les problématiques particulières des fonds anciens.

Depuis, l’association BiblioPat a été créée et elle organise pour la troisième année en collaboration avec l’enssib les journées Henri-Jean Martin, rendant hommage au grand historien du livre.

Ces journées d’études possèdent un double avantage. D’une part faire le point, à travers un certain nombre d’interventions, sur quelques thématiques ayant trait au patrimoine écrit. D’autre part réunir l’espace de deux jours des professionnels de ces matières afin de créer une sociabilité à la fois utile et agréable.

La première demi-journée était dans un premier temps intitulée "à quoi bon numériser ?" (et finalement "Quelles stratégies pour la numérisation du patrimoine ?"), tant le paysage peut paraître flou et la situation embrumée aux professionnels.

De nombreuses bibliothèques ont numérisé une partie de leurs fonds, sous des formats différents (mode image/texte) avec des différences plus importantes encore en ce qui concerne leur visibilité et leur inclusion dans l’Internet (protocole OAI, moissonabilité, etc.)

Parmi les quelques interventions auxquelles j’ai assisté, je voudrais revenir sur celle de Noëlle Balley (désormais NB), parce qu’elle m’a paru emblématique de ce qui se passe actuellement. Je résume très rapidement – c’était plus drôle en vrai, il y avait de la vie et de l’humour.

L’histoire se passe à la bibliothèque Cujas – mais pourrait se passer à n’importe quel autre endroit. Avant l’arrivée de NB et du directeur actuel, il est décidé un plan de numérisation : les très belles collections de cette bibliothèque héritière de l’ancienne faculté de droit de l’université de Paris en valent la peine.

Il est décidé de tout faire en interne, grâce à un fort coûteux scanner acheté pour l’occasion. Ceci devrait bien se passer car, en parallèle, la bibliothèque devrait être pôle répliqué du programme Persée. Et enfin, la bibliothèque veut agir sans mettre au courant les autres bibliothèques de ses menées – pas même la BnF, gros numérisateur.

Or, en quelques mois
*ils apprennent qu’ils n’ont pas été retenus pour le programme Persée (normal, ça se fait dans ma bibliothèque, gniark, gniark)
*le scanner est un peu décevant sur certains types de papier
*ils apprennent que la BnF compte numériser/a numérisé la majeur partie de leur corpus

C’est alors qu’un nouveau directeur arrive et que NB se trouve chef de projet avec comme priorité de définir une nouvelle stratégie de numérisation, reposant sur
*une ouverture à des partenariats (surtout avec la BnF)
*un élargissement thématique des documents (notamment des documents pédagogiques)
*un recours à des prestataires extérieurs pour les documents antérieurs à 1830 (mode image et saisie de la table des matières)

Le centenaire de Jean Carbonnier et le colloque afférant sont l’occasion d’un grand chantier : la mise en ligne des polycopiés de ses cours. Cela nécessite l’accord des ayant droit du juriste. Mais surtout, une correction intégrale par des humains de l’OCR afin d’obtenir une transcription parfaite. Le résultat est en effet très bon mais le coût élevé.

L’étape suivante est la numérisation de classiques de l’histoire du droit (du XVe au XIXe siècles) à partir d’une liste de 428 titres établie par deux professeurs et surtout la participation au projet de la BnF en tant que bibliothèque spécialisée.

Je passe sur les détails d’organisation en terme technique ou d’équipe. L’expérience est finalement une assez belle réussite mais un choix initial malheureux a obligé à un bricolage permanent alors même que les conditions de la bibliothèque Cujas sont optimales (spécificité et légitimité reconnues, soutien de la direction, moyens financiers, bonne culture informatique…).

Un retour d’expérience fort intéressant, donc, en ce qu’il illustre à la fois ce qu’il ne faut pas faire et la manière de sauver un projet bien mal engagé. Mais si ce type d’exposé pratique est utile aux professionnels, pourquoi ne pas les offrir systématiquement et en temps réel ?

Cela ne pourrait-il pas tout simplement prendre place sur un blog ? Il faudrait juste pour cela décider qu’il n’y a pas de honte à avouer ses erreurs mais au contraire les faire connaître aux autres pour qu’ils n’en commettent pas de semblables (ce dont a eu le courage NB aujourd’hui).
Manquerait peut-être alors le côté relationnel. Mais là encore des outils existent : oserai-je dire que j’ai l’impression de mieux connaître certains conservateurs que je n’ai jamais croisés que sur Facebook ou Twitter – où l’ambiance est à la fois sympathique, créative et laborieuse – que certains des collègues de ma propre université ?

On aimerait en savoir plus sur ce qui se trame partout, afin que les partenariats soient plus aisés, que chacun bénéficie du travail des autres, que les idées circulent et les bonnes pratiques soient connues. Les rencontres Henri-Jean Martin montrent toute l’importance de ces pratiques : continuons toute l’année, parlons, collaborons !


juin 2013
L Ma Me J V S D
« avr    
 12
3456789
10111213141516
17181920212223
24252627282930

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Joignez-vous à 59 followers