Vol de livres : vers la « tolérance zéro » ?

La justice britannique vient de rendre en appel un jugement jugé clément pour un voleur de livre. Ce dernier écope cependant de prison ferme.

Farhad Hakimzadeh est présenté dans les journaux tantôt comme un universitaire (ce qu’il n’est pas) tantôt comme un millionnaire ou un « riche homme d’affaire » (pour en rajouter dans l’horreur du crime – ce qui laisse à penser que si c’est un pauvre qui découpe les livres, le cas est moins grave). Les sources parlent peu de ses activités professionnelles mais le Times indique qu’il dirige une maison d’édition du Moyen-Orient, IB Tauris, qui possède des bureaux à Londres et New York après avoir fait des études commerciales (au MIT puis un MBA de la Harvard Business School)

Cet homme de 61 ans est un Anglo-Américain (ou un Américain vivant à Londres, les sources divergent) d’origine Iranienne. Il a effectué des recherches scientifiques sur les rapports entre l’Occident et son pays d’origine et est notamment l’auteur d’une bibliographie sur les rapports entre Espagne et Portugal d’une part, l’Iran séfévide, le royaume d’Ormuz et Oman d’autre part.
Cet ouvrage est coédité par l’Iran Heritage Foundation, institution non gouvernementale de bon niveau visant à développer la recherche sur l’histoire et le patrimoine culturels persans et iraniens : Farhad Hakimzadeh faisait partie de son conseil d’administration.

Il prend sa première carte à la British Library en 1998 et ses premiers vols à la Bodléienne semblent remonter à 2003. Il découpe alors au scalpel les pages (entre autres des cartes) de certains livres (du XVIe au XIXe siècles) afin de les insérer dans ses propres exemplaires lorsque ces derniers étaient défectueux.

Mais un lecteur signale en 2006 aux conservateurs de la British Library un livre avec des pages manquantes. Le personnel consulte alors 842 ouvrages demandés par Hakimzadeh et détectent des dégradations sur environ 150 livres : la bibliothèque porte alors plainte et le voleur supposé est arrêté à l’été 2007.

La British Library se montre alors très agressive et tente d’obtenir une condamnation exemplaire. Kristian Jensen, conservateur des imprimés anciens, considère le vol comme « an attack on the nation’s collective memory of its own past » et tente d’obtenir l’assentiment de l’opinion publique en présentant les vols comme ceux d’un riche égoïste qui confisque le bien commun pour son plaisir propre, en les doublant en plus de vandalisme irréversible.

Finalement en janvier 2009, Hakimzadeh plaide coupable pour quatorze chefs d’accusation pour vol (dix à la British Library et quatre à la Bodléienne) et est condamné à deux ans de prison ferme. Une procédure au civil est parallèlement lancée par la British Library, qui réclame 300 000 livres.

Le 29 avril, la court réduit finalement en appel la peine à un an de prison, soit une réduction de moitié. Hakimzadeh doit donc sortir de prison pendant l’été.

Quelle morale pour les collections patrimoniales ?

1/ ne faire a priori confiance à personne. Un voleur de manuscrits et de livres anciens ne vient pas habillé de guenilles avec un tatouage sur le bras, des cicatrices et une mine patibulaire mais semble un chercheur comme un autre.

2/ d’où : surveiller les lecteurs en permanence. Ne pas leur permettre de consulter les livres en dehors de la table de consultation, à portée de vue d’une personne présente en permanence. Mais, à la BL, ni les caméras de surveillance, ni les gardiens patrouillant en permanence n’ont rien vu.

3/ ne pas cacher les vols mais au contraire les médiatiser au maximum et faire un certain nombre d’exemples. Le porte-parole de la British Library annonce ainsi après la jugement rendu en appel : « We have zero tolerance of anyone who harms our collections and will pursue anyone who threatens them with utmost vigour. »

Mais la mise à disposition du patrimoine repose sur la confiance. N’importe qui peut détruire les plus grands chefs d’œuvre de l’humanité au Louvre ou dans un grand musée : ils sont pourtant exposés et le risque est pris. Pour le patrimoine écrit, la rapport du lecteur avec le document est d’autant plus proche : on touche et on manipule ce que l’on vient consulter ; et, partant, on l’abîme. Le degré de confiance doit donc être supérieur. Au-delà de la perte ponctuelle, des affaires telles que celles-là viennent remettre en cause la confiance à accorder aux lecteurs et peut avoir une influence sur l’ouverture des bibliothèques patrimoniales à un plus large public.

Cette entrée a été publiée le 7 mai 2009 à 15:12. Elle est classée dans Angleterre, Relation au lecteur et taguée , , , . Bookmarquez ce permalien. Suivre les commentaires de cet article par RSS.

3 réflexions sur “Vol de livres : vers la « tolérance zéro » ?

  1. Le , Mathilde a dit:

    Je ne suis pas tout à fait d’accord avec la conclusion…il me semble que ce n’est pas forcément le « grand public » qui va détériorer ou voler les documents rares, mais souvent plutôt des publics avertis ou, malheureusement, carrément du métier. Alors je continue à prôner la communication des fonds patrimoniaux au plus large public possible!

  2. Le , RM a dit:

    Je prône aussi (enfin, dans la mesure du possible), rassure-toi.

    Même si des annonces comme l’absence totale de restriction de communication (comme dans la nouvelle bibliothèque d’Epinal) me semblent plus relever de la com’ que d’une politique vraie si ce n’est pas accompagné d’une très active politique de sensibilisation, particulièrement auprès des enfants. Parce que, les livres anciens, soit les gens n’en ont rien à faire, soit ils les révèrent avec une peur religieuse et diront que « ce n’est pas pour des gens comme nous » : dans tous les cas, le public est restreint et nous n’avons guère besoin de le restreindre davantage artificiellement.

    En revanche, je dis juste que cette communication repose sur la confiance. Et que cette confiance naît d’une atmosphère forcément collective. J’espère donc que des affaires telles que celles-ci ne se multiplieront pas afin que les bibliothèques n’aient pas à changer leurs habitudes.
    Parce qu’il n’y a rien de pire pour un bibliothécaire que de stresser toute la journée et rien de pire pour un lecteur que d’avoir l’impression d’être regardé du coin de l’oeil en permanence. J’ai eu une mauvaise expérience alors que je prenais des photos à la BnF l’été dernier, j’aurais bouffé la présidente de salle qui semblait croire que le livre ne survivrait pas à mon passage et que j’étais un dangereux vandale…

    Pour les voleurs « du métier », je me rends compte qu’il n’y a pas d’article « Michel Garel » dans Wikipédia : j’essayerai à l’occasion de résumer l’affaire (difficulté : il ne doit exister à peu près que des sources de journalistes et rien de sérieux).

  3. Pingback: Vols de livres : une question d’éducation ? | BU Santé Infos

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