Interlude

Il est des gens dont le père est chartiste, la mère chartiste, qui épousent une chartiste et dont les enfants… Ce n’est pas mon cas. L’Ecole – dont je n’avais jamais entendu parler – m’a été présentée un mercredi matin par José-Maria de Heredia, dans la bibliothèque d’une petite ville de province.

J’étais collégien, ne connaissais de Heredia que le « vol de gerfauts », ignorais que Heredia était – à l’aune des surréalistes, des poètes du XXe siècle et de notre cher Gaëtan Picon – presque devenu un poète maudit et voulais en lire plus. J’ai emprunté les Trophées et il est devenu mon livre de chevet pendant plusieurs années.

Depuis, Heredia m’a présenté plusieurs de ses amis, qui sont devenus les miens : Leconte de Lisle, Pierre Louÿs, Henri de Régnier et pas mal de symbolistes, les jeunes poètes fréquentant son salon, Gide, Valéry.

Sans doute ne serait-il pas malheureux de savoir ce que je lui dois, lui qui a toujours accueilli les jeunes poètes à bras ouverts et à grand renfort de cigares.

À tel point que j’ai failli intituler ce blog « L’âme de leur parfum et l’ombre de leur rêve » en hommage à ce sonnet, que je vous invite à relire :

Vélin doré

Vieux Maître Relieur, l’or que tu ciselas
Au dos du livre et dans l’épaisseur de la tranche
N’a plus, malgré les fers poussés d’une main franche,
La rutilante ardeur de ses premiers éclats.

Les chiffres enlacés que liait l’entrelacs
S’effacent chaque jour de la peau fine et blanche ;
À peine si mes yeux peuvent suivre la branche
De lierre que tu fis serpenter sur les plats.

Mais cet ivoire souple et presque diaphane,
Marguerite, Marie, ou peut-être Diane.
De leurs doigts amoureux l’ont jadis caressé ;

Et ce vélin pâli que dora Clovis Ève
Évoque, je ne sais par quel charme passé,
L’âme de leur parfum et l’ombre de leur rêve.

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Cette entrée a été publiée le 13 mai 2009 à 18:35. Elle est classée dans Interlude, Représentation du livre et des bibliothèques et taguée , , . Bookmarquez ce permalien. Suivre les commentaires de cet article par RSS.

7 réflexions sur “Interlude

  1. Enfin quelqu’un qui ne déteste pas Heredia ! J’ai l’impression qu’on a vite fait de le juger suranné, alors que c’est un excellent poète, qui fait honneur à la liste des anciens chartistes. Il faudrait faire comprendre qu’apprécier l’écriture automatique, les vers libres et les poèmes en prose n’empêche pas d’aimer aussi la métrique « classique » (pas si « classique » que ça, d’ailleurs, puisque Heredia se permet de placer une préposition, normalement inaccentuée, en position accentuée à la césure au vers 2 – le genre d’ « hérésies » prosaïstes dont on croirait vite que Baudelaire et Verlaine ont le monopole, alors que non, manifestement). Le sonnet est fort beau, ça donne envie de se replonger dans les Trophées.

  2. Le , JB a dit:

    C’est effectivement agréable de rencontrer quelqu’un qui apprécie Heredia. J’avoue avoir également fait la découverte des Trophées (et de l’École) dans ma petite bibliothèque municipale… Mais c’est un autre sonnet qui a retenu mon attention :

    Soir de bataille

    Le choc avait été très rude. Les tribuns
    Et les centurions, ralliant les cohortes,
    Humaient encor, dans l’air où vibraient leurs voix fortes,
    La chaleur du carnage et ses âcres parfums.

    D’un oeil morne, comptant leurs compagnons défunts,
    Les soldats regardaient, comme des feuilles mortes,
    Tourbillonner au loin les archers des Phraortes,
    Et la sueur coulait de leurs visages bruns.

    C’est alors qu’apparut, tout hérisse de flèches,
    Rouge du flux vermeil de ses blessures fraîches,
    Sous la pourpre flottante et l’airain rutilant,

    Au fracas des buccins qui sonnaient leur fanfare,
    Superbe, maîtrisant son cheval qui s’effare,
    Sur le ciel enflammé, l’Imperator sanglant.

  3. Le , alatoisondor a dit:

    Eunostos : on va monter un club… Et avant les études de Yann Mortellette (son Histoire du Parnasse doit dater de 2005, je crois), il n’existait aucune étude récente valable sur Heredia. D’ailleurs le centenaire de sa mort était passé presque inaperçu (sauf un colloque), hélas.
    JB : Bien d’accord, les sonorités et le rythme du premier vers sont extraordinaires et le construction grammaticale des deux derniers versets, pour retarder l’apparition, très jolie également.

  4. Le , JM a dit:

    J’ai bien aimé l’introduction… Tu pensais à quelqu’un en particulier en écrivant ça ? Sinon, il faudrait en effet que je mette à Heredia…

  5. Le , RM a dit:

    > JM : Pas du tout ;-). Achète qq exemplaires pour ta bib, il faut « culturer » les ingénieurs…

  6. Le , MDL a dit:

    Moi, je connaissais surtout de Heredia ses paysages bretons, je connais mieux Théophile Gautier. Mais en effet ça donne envie de lire les Trophées. J’aime particulièrement la bordée de termes techniques, très caractéristique des Parnassiens.

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