« Brûler ses meubles pour avoir chaud »

La question de l’inaliénabilité des oeuvres d’arts revient régulièrement sur le tapis. Encore récemment à l’occasion du rapport Rigaud (voir ces très bonnes analyses à propos des bibliothèques et des musées). Rares sont en France les professionnels favorables à la possibilité de revendre une partie des collections et, contrairement à ce qu’on dit parfois, la pratique est souvent très contrôlée et restreinte dans les pays qui l’autorisent.

On parle toutefois la plupart du temps des musées, sans prendre en compte la spécificité des fonds anciens de bibliothèques, où les « oeuvres » sont à la fois uniques (notion d’exemplaire), de vulgaires reproductions à un grand nombre d’exemplaires (en tout cas pour les imprimés) et des parties d’une collection qui possède (espérons-le) sens et cohérence et est elle-même unique. Noëlle Balley rapporte que le mot « bibliothèque » n’est cité qu’une seule fois dans le rapport Rigaud et la question du désherbage des ouvrages anciens est une question complexe sur laquelle nous aurons l’occasion de revenir.

Les prises de position à propos de la revente d’éléments de la collection d’une bibliothèque patrimoniale sont sans doute plus nuancées aux Etats-Unis où la pratique existe malgré tout. Encore faut-il qu’elle soit encadrée et se passe dans de bonnes conditions, ce qui n’est pas le cas à l’université de San Francisco (USF) où scandale et colère grondent. Cette université privée et confessionnelle (tenue par des jésuites) possède une bibliothèque (la Gleeson Library), comprenant elle-même une partie patrimoniale (la Donahue Rare Book Room). Or, l’université et son président, Stephen Privett, s.j. craignent d’être touchés par des difficultés financières, rendues encore plus aiguës par la crise économique actuelle. Au mois d’avril 2009, la rumeur se répand qu’une partie des collections va être confiée à une maison de vente aux enchères.

Plusieurs professeurs, parmi lesquels Martin Claussen, demandent alors des comptes au président qui nie tout projet en ce sens avant d’affirmer que s’il devait y avoir des ventes, ce serait des non-livres, des doubles ou des volumes dépareillés. Ce qui ne rassure par les professeurs. Claussen a cette comparaison : « Vendre une partie des fonds de la bibliothèque pour couvrir les frais courants, cela revient à brûler ses meubles pour avoir chaud ». Il souligne de plus que certains des ouvrages qui seraient revendus pourraient provenir de legs ou de dons ; la revente pourrait alors aller à l’encontre de la volonté du bienfaiteur et ainsi invalider le don.

Finalement, le 11 mai, la maison de vente aux enchères Bonhams met en vente plusieurs estampes dont des oeuvres de Dürer et une gravure de Rembrandt : Privett affirme que cette vente est normale puisque l’université n’est pas un musée et que l’argent servira à abonder un fonds réservé à la bibliothèque. Non seulement il semble avoir confié ces oeuvres à la maison de vente de son seul chef mais ces oeuvres ont été retirées de l’importante collection d’images religieuses (le fonds Timken-Zinkann) à laquelle elles appartenaient, contrairement à la règle du respect des fonds. Le seul « saint Jérôme dans son étude » a atteint 67 100 dollars. Pire, ce n’est apparemment pas la première fois que l’USF vend en catimini et de manière anonyme une partie de son patrimoine puisque des peintures de Maynard Dixon ont connu le même sort il y a quelques années.

La question du « deaccessioning » est complexe, particulièrement aux Etats-Unis où elle est légale et où une grande partie des fonds anciens se trouvent dans des bibliothèques privées (universités…) – je vais lire des choses et vous faire un petit billet – mais dans le cas de l’USF, autant que la vente, ce sont les conditions dans lesquelles elle s’est passée et les menaces imprécises qui pèsent encore sur un certain nombre de livres – sans jamais que l’intérêt scientifique des collections ni l’avis des spécialistes soit pris en compte – qui ont choqué. Entre utilité effective (statistiques d’utilisation, emploi pour l’enseignement…) et conservation du patrimoine de l’humanité, les fonds anciens des universités américaines posent décidément des questions originales.

J’ai écrit à Martin Claussen et vous tiendrai au courant des suites de cette affaire.

Source : Foghorn, journal étudiant de l’USF ; discussions.

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Cette entrée a été publiée le 16 mai 2009 à 00:01 et est classée dans Constitution des collections, Etats-Unis, Relation aux tutelles, Sale histoire. Bookmarquez ce permalien. Suivre les commentaires de cet article par RSS.

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