Archives de juin 2009

[Hors sujet ?] Efficience et efficacité

Le fait d’avoir rempli récemment des dossiers d’évaluation de personnel et d’avoir ensuite discuté avec des responsables de projets extraordinaires menés à terme (ou bien engagés) avec des ressources misérables m’a amené à me poser des petites questions amusantes. Sur la place relative de l’efficacité (atteinte d’un objectif sans précision des moyens utilisés, selon Wikipédia) et de l’efficience (qualité d’un rendement permettant de réaliser un objectif avec le minimum de moyens engagés, selon la même source).

Il me semble que dans l’ensemble, les bibliothèques ne sont pas si inefficaces que ce que l’on veut bien dire. Les choses avancent, même si ces avancées reposent souvent sur les épaules d’individualités. Mais que le ressenti est différent car nous nous situons dans une société de l’efficacité et pas de l’efficience. Peu importe que l’on fasse bien son travail compte tenu des possibilités, l’importance est dans le résultat brut. Voire dans la visibilité du résultat brut.

Illustration de ce ressenti personnel ? Histoire que ça parle à tout le monde, prenons un exemple trivial, celui du championnat de France de football. Quels sont les grands clubs ? Lyon, l’OM, le PSG, Bordeaux, me direz-vous…

Classement de l’efficacité cette saison : 1/ Bordeaux 2/ OM 3/ Lyon

Voici maintenant le classement de l’efficience (en points par million d’euros de budget)

1. Auxerre 2,20 (classement au championnat : 8e)
2. Toulouse 1,83 (4)
3. Grenoble 1,76 (13)
4. Lorient 1,61 (10)
5. Nice 1,56 (9)
6. Valenciennes 1,47 (12)
7. Rennes 1,45 (7)
8. Le Mans 1,33 (16)
9. Lille 1,28 (5)
10. Bordeaux 1,23 (1)
11. Caen 1,16 (18)
12. Nancy 1,07 (15)
13. Le Havre 1,04 (20)
14. Sochaux 0,93 (14)
15. OM 0,91 (2)
16. Monaco 0,90 (11)
17. Nantes 0,88 (19)
18. PSG 0,85 (6)
19. Saint-Etienne 0,67 (17)
20. Lyon 0,46 (3)

Classement bien différent, donc. Intéressant en ce qu’il ne s’agit pas simplement de faire l’apologie des petits : un peu efficace (même aux moyens limités) reste parfois peu efficient (St Etienne passe de la 17e à la 19e place ; Nantes de la 20e à la 17e) et un efficace peut être efficient (Toulouse de la 4e à la 2de place). Des rapprochements amusants se font (l’OM et Nantes à égalité dans ce classement ; 2e et avant-dernier dans l’officiel).

[Après, il est évident qu’un budget trop important est un désavantage : seul un club possédant moins de 52 millions d’euros de budget peut atteindre la performance d’Auxerre puisqu’un club ne peut obtenir plus de 114 points en une saison (38 victoires à trois points).]

Conclusion : Auxerre, Toulouse, Grenoble font bien leur travail (et méritent la Ligue des champions !) mais tout le monde s’en fout parce qu’ils le font à trop petite échelle. Le PSG ou Lyon le font mal mais tout le monde s’en fout parce que leur budget leur permet de gaspiller et de paraître tout de même bons (efficaces).
J’ai tendance à voir cela comme un reflet de la vraie vie : l’important n’est pas de bien faire avec ce qu’on a mais d’avoir beaucoup (même si on fait mal). Et voilà pourquoi les bibliothèques sont mal barrées…

Conserver l’unité des bibliothèques ?

Pérégrinant gaiement, ces derniers jours, en pays batave, j’ai eu l’occasion (et la joie) de rencontrer Steven Van Impe.

Je ne le connaissais que par ses travaux, en particulier un excellent article co-écrit avec Jan Bos sur les typographies gothiques et romaines dans les ouvrages néerlandais et flamands du XVIIe siècle – trop peu cité alors que ce type de travail statistique constitue à mon humble avis une des principales voies à approfondir en histoire du livre.

Bref, si je parle de ce garçon charmant à l’humour pince-sans-rire et à l’impressionnante culture, ce n’est pas tant pour sa personne que pour son poste. Car Steven Van Impe est conservateur des collections spécialisées de la bibliothèque Hendrik Conscience. C’est à dire de la bibliothèque patrimoniale de la ville d’Anvers. Ville qui se trouve au coeur de l’économie européenne pendant plusieurs siècles, ville carrefour entre les Provinces-Unies et les Pays-Bas espagnols, ville de Plantin. Le résultat est bien entendu l’une des plus belles bibliothèques du pays, aux fonds d’une richesse extraordinaire.

Or, si nous nous intéressons à l’organisation des services municipaux, nous nous rendons compte que cette bibliothèque n’est pas – contrairement au cas habituel en France – un département de la bibliothèque municipale. On trouve d’une part la bibliothèque de lecture publique, d’autre part un service « Musea, Bewaarbibliotheken en Erfgoed » (« musées, bibliothèques de conservation et patrimoine »).

[Remarquons au passage que l’inscription à la bibliothèque de lecture publique est payante tandis que celle à la bibliothèque Henri Conscience est gratuite : la démocratisation (en tout cas financière) ne se trouve pas forcément où l’attendent ceux qui restent sur de vieilles représentations des choses…]

Il ne s’agit pas – comme quand on réfléchissait à ce que serait la nouvelle BnF – de séparer artificiellement en deux les collections en suivant des critères de date : chacun est bien conscient que collections anciennes et actuelles se complètent mutuellement et que les lecteurs ont besoin des deux. Il s’agit d’une part d’opérer une différenciation entre les pratiques de recherche (avec les fonds anciens, les ouvrages contemporains utiles à leur valorisation, les ouvrages sur des thématiques confiées à cette bibliothèque (antverpiana…) et les pratiques de loisir (le gros des ouvrages de fiction, livres pratiques etc.) – c’est ce qui existe déjà en France avec des départements patrimoniaux à part du reste de la bibliothèque de lecture publique. D’autre part que cette différenciation ne soit pas l’apanage des lecteurs mais qu’elle soit également mise en oeuvre dans les pratiques professionnelles. Ce serait certainement une erreur de penser que la Bibliothèque – seule et unique – existe ; et que le Bibliothécaire (modèle unique également) y travaille.

Prenons l’exemple des estampes : la France est un des rares pays où elles sont conservées dans les bibliothèques et non dans les cabinets d’art graphique des musées. Comment dès lors penser que le responsable de ce fonds doive plus travailler avec le responsable des Tom-Tom et Nana (dont mon enfance a été nourrie) qu’avec le responsable des dessins du musée ?

Bien plus largement, reconnaissons que les problématiques des bibliothèques patrimoniales (conservation, mise en valeur de documents fragiles, travail scientifique, relation avec un public de spécialiste en même temps que vulgarisation, etc.) sont plus proches de celles des archives ou des musées que de la lecture publique. Que le seul point commun est l’objet livre, ce qui peut finalement sembler un peu court.

À l’heure où la volonté de replacer le public et ses pratiques (et non plus les collections) au centre de la politique des bibliothèques fait florès, la place respective du patrimonial et de la lecture publique dans les services municipaux est une réflexion que l’on doit mener.

Les conservateurs et la recherche (bis)

Le débat sur les liens entre les métiers de la conservation et la recherche a été particulièrement nourri et commenté, de blog en blog. Débat sur l’idée que les professionnels se font de leur métier, sur sa définition, essentiellement, car nous ne disposons en fait pas d’étude qui permette une appréhension plus rigoureuse des pratiques. Les disciplines dans lesquelles a lieu cette recherche ne rend pas leur recensement aisé : il s’agit essentiellement d’histoire, d’histoire de l’art, d’archéologie, parfois de littérature. Autant de domaines mal recensés dans les bases de données bibliographiques et où l’on publie majoritairement en français. Enfin, ces recherches sont souvent effectuées de manière individuelle (semble-t-il, à vérifier) et non dans une équipe ou un laboratoire de recherche, ce qui ne facilite pas leur mise en valeur ni leur recensement.

Rappelons que si j’avais abordé la question, c’était parce que j’avais rédigé pour le Bulletin des bibliothèques de France un compte rendu d’une intéressante journée d’étude tenue à l’INP en décembre 2008. Journée qui avait eu le mérite de poser des questions et de commencer à baliser la réflexion (notamment à travers des témoignages divers et une discussion nourrie dans la salle), mais qui nous laissait un peu sur notre faim dans la mesure où
1/ nous ne nous fondions que sur des expériences, des impressions et des convictions sans jamais pouvoir se fonder sur des faits, des chiffres, des statistiques, des sources fiables
2/ il s’agissait d’un monologue de conservateurs (certes relevé par quelques administratifs et représentants des tutelles), partant incapable de prendre en compte l’intégration de cette recherche (ou pas) dans le plus large paysage a/de ce que les tutelles dans leur ensemble attendent d’un conservateur b/de la recherche française et internationale

C’est pourquoi l’annonce du lancement d’une étude par la mission ethnologie de la direction de l’architecture et du patrimoine (sous la direction de Christian Hottin) est une excellente nouvelle. Le ministère a publié les clauses administratives et techniques de cette étude qui durera un an. Elle est intitulée : « Les métiers du patrimoine et la recherche. Etude portant sur les pratiques de recherche des personnels scientifiques et de recherche des
métiers du patrimoine
« .

On remarquera d’abord qu’il s’agit d’une étude sur les pratiques de recherche, c’est à dire faisant abstraction de la question du nombre de conservateurs qui font de la recherche ou de la légitimité de cette dernière.

On retrouve en lisant la problématique les idées déjà énoncées. Un lien avec la recherche qui repose sur
* »une formation académique poussée » des conservateurs
* »l’expertise scientifique » dont il font preuve chaque jour. C’est là qu’on ne sera pas d’accord puisque certains prétendent qu’on peut diriger une bibliothèque d’histoire sans avoir entendu parler de Le Goff ou de Daniel Roche, une bibliothèque de recherche en maths avec un bac L. Ca me semble difficile.
* »des relations suivies avec le monde de la recherche académique« . Là encore, les BU se placent en marge. Expliquer à trois étudiants comment fonctionne une base de données ou récupérer une bibliographie de prof pour faire des acquisitions, ce ne sont pas des « relations suivies« .

La manière dont la question est posée me semble éclairante. Parce que pour une fois – peut-être parce que l’idée ne vient pas du milieu bibliothécaire – c’est l’ensemble des métiers du patrimoine qui sont pris en compte : « archéologie, archives, bibliothèques, inventaire général, musées« . Car il est évident que le rapport à la recherche ne sera pas le même en BU de médecine et à la Mazarine [ceux-là ne se veulent que « managers« , ceux-ci le sont tout autant mais ne s’arrêtent pas là…].
C’est bien pour cela que j’emploie le terme de « patrimoine écrit » : il faut admettre que certains bibliothécaires (patrimoniaux) sont – par leur formation, leur culture, leurs habitudes de travail, leurs missions – plus proches des archivistes, voire des conservateurs de musée, que de certains autres bibliothécaires (lecture publique, BU…).

L’enquête sera essentiellement sociologique (ou ethnologique), c’est à dire reposant sur l’étude des pratiques et des discours des agents à travers des études statistiques et des entretiens. D’une part la « réalité » de l’expérience de recherche (nombre de publication, niveau, rapport avec le monde académique etc.), de l’autre sa représentation et les valeurs qui lui sont liées (image de soi-même et du métier, places dans la carrière etc.).
Espérons que l’étude des représentations ne se limitera pas à celle des conservateurs mais comprendra également en retour celle du monde académique (le monde des enseignants-chercheurs est séparé en deux, ceux qui nous donnent du « cher collègue » et les autres…), des tutelles et des employés des institutions (une amie de la lecture publique qui se disait « directrice » s’est fait reprendre par son personnel : « – non, les directeurs, c’est le DGS, la DAC etc… Vous, vous êtes « conservateur » ! ») voire le grand public (pour M. Toutlemonde, un conservateur (lesquels ?) fait de la recherche ou fouette du magasinier ? Il organise des colloques ou clôt son budget ?)
Enfin, la journée d’étude avait souligné que la notion de recherche n’a rien d’univoque : la recherche des conservateurs est-elle la même que celle des professeurs ? Faut-il faire une distinction « recherche personnelle » (c’est quoi ?)/ »recherche professionnelle » ? Au sein même des conservateurs, il faudra faire des distinctions par spécialité, lieu d’exercice, voire formation ? classe d’âge ? sexe ? poste occupé ?

Une chose est sûre, nous attendons le lancement de l’enquête, et plus encore ses conclusions, avec impatience.

Demeure une dernière question, peut-être à poser à Christian Hottin (lui-même issu du monde du patrimoine écrit avant de faire de l’histoire de l’art) : cette enquête, c’est de la recherche ?

Colloque Bibliothèque de socio du CNRS (2)

Deuxième étape, constituer un comité scientifique.

À quoi ça sert ?

Un tel comité est certes très décoratif mais il peut également posséder une véritable utilité. Il s’agit de regrouper un certain nombre de personnes, si possible faisant référence dans leur domaine.
Il possède un rôle consultatif pour déterminer les grandes lignes que devra suivre le colloque d’un point de vue scientifique.
Notamment :
*s’exprimer sur l’appel à contribution (et proposer des modifications, le reprendre, le préciser etc.)
*choisir les (ou contribuer au choix des) propositions de contributions retenues

N’hésitons pas à lever le voile, c’est également une caution scientifique « pour faire sérieux ». On n’est pas dans le « vu à la télé » mais dans le « avec le soutien de [tel chercheur important] ».

Application à notre cas

Nous nous sommes fixé comme objectif avec Olivier Martin de diversifier les approches et que cela apparaisse dans le comité scientifique. Un tel comité n’est évidemment pas que scientifique et il y a donc également quelques susceptibilités à ménager…

Dans l’ensemble, les gens nous ont répondu avec une gentillesse et une disponibilité charmantes. Bien qu’on m’en parle beaucoup (en dehors du monde universitaire), je n’ai pas eu la joie de rencontrer le mandarin aigri et méprisant.

Nous sommes donc arrivés à la liste suivante :

Comité d’organisation :

*Jean-Christophe Marcel, maître de conférence à l’université Paris-Sorbonne
*Olivier Martin, professeur à l’université Paris Descartes
*Rémi Mathis, conservateur à l’université Paris Descartes-CNRS

Représentants des bibliothèques et de l’université :

*Sylvia Bozan, ingénieur de recherche au CNRS
*Jérôme Kalfon, conservateur général, directeur des bibliothèques universitaires
*François de Singly, professeur, directeur du CERLIS
*Bernard Valade, professeur, directeur de l’école doctorale

Historiens des bibliothèques et des pratiques intellectuelles

*Anne-Marie Bertrand, conservateur général, directrice de l’enssib
*Roger Chartier, professeur au Collège de France
*Christian Jacob, directeur de recherche au CNRS
*Martine Poulain, conservateur général, directrice de la bibliothèque de l’INHA

Historiens des sciences humaines

*Jean-Michel Chapoulie, professeur émérite à l’univ. Paris I Panthéon-Sorbonne
*+ O. Martin et J-C. Marcel

Sachant qu’O. Martin, J-C. Marcel, F. de Singly, B. Valade et M. Poulain sont sociologues, ce qui permet à la fois de prendre en compte la spécificité disciplinaire de la bibliothèque et de travailler sur un axe sociologique de la fréquentation des bibliothèques. Que S. Bozan, J. Kalfon, M. Poulain, A.-M. Bertrand et R. Mathis sont bibliothécaires. Que R. Chartier, Ch. Jacob, A.-M. Bertrand, J.-M. Chapoulie et R. Mathis sont historiens. Tout ça fait pas mal de compétences (on se sent petit, hein ? on aurait dû prendre des nuls pour avoir moins l’air bête auprès d’eux…) et permet de croiser les approches.

Axel Kahn, président de l’université Paris Descartes, a décliné l’invitation à entrer au comité scientifique pour des raisons d’emploi du temps mais fera certainement l’allocution d’ouverture ou la conclusion du colloque (si le temps le permet).

Maintenant que nous avons ce beau monde, reste à leur proposer un appel à communication et des pistes de recherche précises.

[à suivre]

Un soir à la BnF

Entendu (ou presque) ce soir, aux alentours de la BnF :

– Où voulez-vous dîner ce soir ?
– Chez Racine.
– Chez Racine ?
– Non, chez Racine

Car la BnF tente de donner un coup de fouet au mécénat. Ne disposant pas de fonds suffisant pour couvrir les acquisitions même les plus importantes, ses dirigeants ont décidé de faire appel au privé.

Seul problème : cela n’est guère dans les habitudes des entreprises françaises. Et pourtant, la loi est particulièrement favorable à ces pratiques : une entreprise peut ainsi déduire de ses impôts 90% du montant du don, tout en gagnant en image et en obtenant une publicité à coût réduit.

C’est pourquoi la BnF ne veut plus compter sur la seule bonne volonté des donateurs ou sur les amitiés personnelles de ses conservateurs. D’une part, le projet de réaménagement du site Richelieu comprend la création d’une salle destinée à exposer les derniers dons. D’autre part, des opérations « de prestige » reprenant des méthodes du privé. Ce soir, par exemple, un dîner dans le hall des globes de Coronelli – au montant d’ailleurs étonnamment bas (à partir de 500 euros le couvert – une paille pour une transnationale).

Certains trouveront assurément contestable que l’on fasse des courbettes à des personnes à la seule vue de l’épaisseur de leur portefeuille alors que des conservateurs de niveau international continuent à être payées au bout de 20 ans de carrière comme des cadres issus de l’ESC Pau en début de carrière. D’autant que les avantages pour le donneur sont déjà très grands : la BnF espère obtenir 200 000 euros. Soit un coût de 20 000 euros après déduction fiscale pour l’entreprise. 20 000 euros pour être assuré d’obtenir des articles positifs dans des quotidiens nationaux voire à la télévision, c’est donné (rappelons qu’un spot de publicité de 30 secondes sur une unique chaîne coûte 250 000 euros lors d’une soirée de foot).

Mais ce serait mêler des considérations morales à un projet pragmatique : il faut que la culture du mécénat perce en France. La BnF tient à ce que ce soit à son profit et s’en donne les moyens. Sans cela, les grandes oeuvres encore en main privées – manuscrits médiévaux ou littéraires – risquent de partir les uns après les autres dans les universités américaines.

À défaut de jouer dans la même division, encourageons cependant les universités à recueillir les papiers de leurs plus importants professeurs (même en science et en médecine !) et les BM ceux des personnalités locales. Les archives et papiers personnels sont toujours uniques et n’ont d’importance que celle qu’on veut bien leur accorder…

Source : Le Monde.fr ; Livre Hebdo (n°781)

« Deux géants moribonds et abandonnés »

Je me fais l’écho de deux articles publiés dans le Corriere della sera et signalés par Raphaële Mouren sur la liste Bibliopat (abonnez-vous !).

Paolo di Stefano s’inquiète de ce qu’il advient des deux bibliothèques nationales de Florence et de Rome.

Biblioteca nazionale centrale di Firenze (Source : Sailko sous licence GFDL)

Biblioteca nazionale centrale di Firenze (photo : Sailko sous licence GFDL)


Il rappelle qu’elles n’ont jamais été l’objet de la sollicitude du pouvoir, ce qui se marque dans les statistiques. Pour un nombre d’unités bibliographiques sensiblement égal de celui de la BnF (paraît-il), les deux bibliothèques italiennes comptent cinq fois moins d’employés. Ces treize dernières années, 150 employés sont partis à la retraite sans être remplacés. R. Mouren rappelle que plus qu’un tiers des postes sont vacants.

Mais ces difficultés structurelles vont croissantes. Du plus anecdotique (mais révélateur – le journaliste rappelle le manque systématique de papier dans les toilettes…) à la remise en cause des missions centrales : la bibliothèque de Rome a cessé la communication des ouvrages l’après-midi ; celle de Florence met en place le même expédient (!) à partir de juillet. Le retard dans le catalogage augmente sans cesse : il serait selon l’article de plus de 150 000 volumes.

On parle d’une éventuelle fusion des deux bibliothèques, au moins d’une meilleure répartition des tâches pour gagner en efficacité. Mais cela ne sera pas suffisant si de véritables changements de politique n’ont pas lieu. Mais Osvaldo Avallone, directeur de la bibliothèque de Rome, n’est pas optimiste : « La tradizione di insensibilità per le biblioteche è una costante di tutti i governi, senza eccezioni ».

Ces problèmes sont ceux de beaucoup de bibliothèques italiennes. Stagiaire de l’Ecole des chartes, je disposais d’après-midi entiers de balades dans Venise parce que la bibliothèque où je travaillais – possédant pourtant des fonds de première importance pour l’histoire de la ville – fermait trois après-midi par semaine à 14h. Certains catalogues de manuscrits dataient du XVIIIe ou du début du XIXe siècle et n’avaient été ni recopiés ni informatisés depuis. Mais vu ce qu’étaient payés les conservateurs (pourtant excellents), il aurait été difficile de leur demander plus…

Ventes de livres en catimini à San Francisco (suite)

Revenons sur le scandale de la bibliothèque de l’université de San Francisco. Petit rappel : le président de l’université jésuite
*a vendu aux enchères des estampes anciennes conservées à la bibliothèque (dont une d’Albrecht Dürer)
*a établi des listes d’ouvrages anciens pouvant éventuellement être vendus pour apporter de l’argent frais

Ce qui choque n’est pas tant la vente d’objets que
1/ le manque total de concertation
2/ les conséquences de telles ventes, étant donné que les collections viennent essentiellement de dons de particuliers

Je vous avais dit que j’avais écrit à Martin Claussen, professeur d’histoire à l’USF en pointe dans la fronde contre le président Privett. Selon lui, les bibliothécaires furent bien sûr les premiers au courant de ce qui se tramait mais n’ont pas publié l’affaire. Elle s’est en revanche rapidement diffusée et Martin Claussen a immédiatement écrit à la bibliothèque, au président, au « Board of Trustees » et au journal des étudiants (qui a lui-même beaucoup fait pour ébruiter l’affaire).

Après la vente des estampes, le président organisa une réunion à laquelle il convia le corps enseignant et les bibliothécaires et au cours de laquelle il précisa ses projets [toujours selon le récit de M. Claussen]. Il dit avoir consulté un architecte qui a évalué les travaux nécessaires à la salle de la réserve à un million de dollars. Il s’est engagé à réserver l’argent de la vente des livres anciens à ces travaux, « seule bonne nouvelle de ce triste (ghastly) spectacle ».

Nicholas Basbanes, auteur d’ouvrages de vulgarisation sur l’histoire du livre et de l’écrit, a rédigé un billet au titre plus qu’évocateur, San Francisco Earthquake, dans lequel il revient notamment sur la figure de William J. Moynihan, lui aussi s.j. (ils sont décidément partout). Ce bibliothécaire (1914-1996), ancien directeur de la bibliothèque de l’université de San Francisco, passe apparemment pour aussi compétent que charmant. Il est en tout cas à l’origine d’une initiative intéressante, la Sir Thomas More Medal for Books Collecting. Cette distinction est créée au sein même de l’USF pour honorer les professionnels qui auront permis à des bibliothèques ouvertes au public de recueillir des collections privées, et d’ainsi mettre à la disposition de la collectivité les richesses qui n’étaient destinées qu’à quelques-uns.

Bref, vous aurez compris : vendre en catimini des estampes de la bibliothèque – c’est à dire renvoyer dans des collections privées ce qui était public – quand on est président de l’université qui remet cette médaille, pour parler vulgairement, ça la fout mal.

Pour Basbanes, une telle vente n’est pas seulement une bêtise (« quand un administrateur commence à justifier ce qu’il pense en disant que les collections spécialisées sont un luxe inutile, vous vous trouvez déjà sur une pente glissante »), c’est aussi une erreur de politique pouvant avoir des conséquences néfastes pour la bibliothèque et l’université qui perdent en crédit, surtout auprès des éventuels donateurs : « nous rappellerons [au président] que ces pièces ont été données à l’USF avec la pensée explicite que cette dernière en serait un gardien fidèle – et nous pouvons être assurés que la noble institution jésuite a accepté le don dans ce même esprit » [traduction un peu libre de ma part, l’original est dans le lien donné plus haut]

Les réactions sont souvent violentes, comme celles de Peter Stansky (Professeur émérite d’histoire à Stanford), dans un mail envoyé au P. Privett : « non seulement cela trahit la confiance des donateurs mais cela confine au vandalisme et au philistinisme »

Quant à Terry Belanger, ancien conservateur des collections spécialisées de l’université de Virginie, professeur des universités et directeur de la Rare Book School, il souligne la décadence progressive de la bibliothèque sous l’administration du P. Privett et condamne bien sûr ce qui s’est passé : « j’ai suivi le monde du livre ancien depuis la fin des années 1960 mais je ne me rappelle pas que jamais aux Etats-Unis des pièces de valeurs aient été retirées des collections d’une bibliothèque pour être vendues en secret, sans la moindre discussion préalable avec la communauté affectée par cette vente. Ce qu’a fait l’USF amènera des nombreux donateurs (effectifs ou potentiels) à réfléchir plus avant. Nous verrons apparaître des changements dans les conventions, ce qui pourrait donner : « si jamais l’université de X ne voulait ou ne pouvait plus conserver mon don, je désire qu’il soit vendu aux enchères au profit de la SPA »…


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