Ventes de livres en catimini à San Francisco (suite)

Revenons sur le scandale de la bibliothèque de l’université de San Francisco. Petit rappel : le président de l’université jésuite
*a vendu aux enchères des estampes anciennes conservées à la bibliothèque (dont une d’Albrecht Dürer)
*a établi des listes d’ouvrages anciens pouvant éventuellement être vendus pour apporter de l’argent frais

Ce qui choque n’est pas tant la vente d’objets que
1/ le manque total de concertation
2/ les conséquences de telles ventes, étant donné que les collections viennent essentiellement de dons de particuliers

Je vous avais dit que j’avais écrit à Martin Claussen, professeur d’histoire à l’USF en pointe dans la fronde contre le président Privett. Selon lui, les bibliothécaires furent bien sûr les premiers au courant de ce qui se tramait mais n’ont pas publié l’affaire. Elle s’est en revanche rapidement diffusée et Martin Claussen a immédiatement écrit à la bibliothèque, au président, au « Board of Trustees » et au journal des étudiants (qui a lui-même beaucoup fait pour ébruiter l’affaire).

Après la vente des estampes, le président organisa une réunion à laquelle il convia le corps enseignant et les bibliothécaires et au cours de laquelle il précisa ses projets [toujours selon le récit de M. Claussen]. Il dit avoir consulté un architecte qui a évalué les travaux nécessaires à la salle de la réserve à un million de dollars. Il s’est engagé à réserver l’argent de la vente des livres anciens à ces travaux, « seule bonne nouvelle de ce triste (ghastly) spectacle ».

Nicholas Basbanes, auteur d’ouvrages de vulgarisation sur l’histoire du livre et de l’écrit, a rédigé un billet au titre plus qu’évocateur, San Francisco Earthquake, dans lequel il revient notamment sur la figure de William J. Moynihan, lui aussi s.j. (ils sont décidément partout). Ce bibliothécaire (1914-1996), ancien directeur de la bibliothèque de l’université de San Francisco, passe apparemment pour aussi compétent que charmant. Il est en tout cas à l’origine d’une initiative intéressante, la Sir Thomas More Medal for Books Collecting. Cette distinction est créée au sein même de l’USF pour honorer les professionnels qui auront permis à des bibliothèques ouvertes au public de recueillir des collections privées, et d’ainsi mettre à la disposition de la collectivité les richesses qui n’étaient destinées qu’à quelques-uns.

Bref, vous aurez compris : vendre en catimini des estampes de la bibliothèque – c’est à dire renvoyer dans des collections privées ce qui était public – quand on est président de l’université qui remet cette médaille, pour parler vulgairement, ça la fout mal.

Pour Basbanes, une telle vente n’est pas seulement une bêtise (« quand un administrateur commence à justifier ce qu’il pense en disant que les collections spécialisées sont un luxe inutile, vous vous trouvez déjà sur une pente glissante »), c’est aussi une erreur de politique pouvant avoir des conséquences néfastes pour la bibliothèque et l’université qui perdent en crédit, surtout auprès des éventuels donateurs : « nous rappellerons [au président] que ces pièces ont été données à l’USF avec la pensée explicite que cette dernière en serait un gardien fidèle – et nous pouvons être assurés que la noble institution jésuite a accepté le don dans ce même esprit » [traduction un peu libre de ma part, l’original est dans le lien donné plus haut]

Les réactions sont souvent violentes, comme celles de Peter Stansky (Professeur émérite d’histoire à Stanford), dans un mail envoyé au P. Privett : « non seulement cela trahit la confiance des donateurs mais cela confine au vandalisme et au philistinisme »

Quant à Terry Belanger, ancien conservateur des collections spécialisées de l’université de Virginie, professeur des universités et directeur de la Rare Book School, il souligne la décadence progressive de la bibliothèque sous l’administration du P. Privett et condamne bien sûr ce qui s’est passé : « j’ai suivi le monde du livre ancien depuis la fin des années 1960 mais je ne me rappelle pas que jamais aux Etats-Unis des pièces de valeurs aient été retirées des collections d’une bibliothèque pour être vendues en secret, sans la moindre discussion préalable avec la communauté affectée par cette vente. Ce qu’a fait l’USF amènera des nombreux donateurs (effectifs ou potentiels) à réfléchir plus avant. Nous verrons apparaître des changements dans les conventions, ce qui pourrait donner : « si jamais l’université de X ne voulait ou ne pouvait plus conserver mon don, je désire qu’il soit vendu aux enchères au profit de la SPA »…

1 Response to “Ventes de livres en catimini à San Francisco (suite)”



  1. 1 Désherbage : réponses à la réponse de D. Rykner « À la Toison d’or Rétrolien sur 19 juillet 2009 à 08:11

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