Offense au dieu Livre ?

Cela a déjà été dit dans bien des livres, mais je suis toujours frappé de voir combien les liens que l’on peut entretenir avec la culture et la religion sont semblables. On va voir les expositions temporaires comme on va à l’office, un certain romantisme amène à voir tout « auteur » comme un demi-dieu créateur (but suprême : publier un roman (oublié dans deux mois bien sûr, comme la plupart des romans)) et tout injure faite au Livre est un blasphème irréparable. J’aime les livres (pas tous), j’ai même décidé d’en faire mon métier mais je n’apprécie outre mesure ni les simplifications allégoriques gnan-gnan (livre = culture= Bien) ni les antiennes sempiternellement rechantées afin d’être sûr que le lecteur soit bien rassis dans ses jugements moraux.

Aussi, quand un article parle d' »actes de destructions massives » ou qu’un autre commence par « À certaines époques, on brûlait les livres » (aaah, la méchante Inquisition contre les gentils savants, la lutte séculaire des gentils lettrés contre les méchants barbares, comme tout cela est pratique), on se dit que l’affaire est bien mal engagée et que rien de bon ne risque de sortir de tout cela.

Heureusement, l’affaire qui nous occupe ici est publiée dans La Tribune de l’art. Son responsable, Didier Rykner possède (au moins) deux qualités : il dit des choses intéressantes (et cohérentes) et il fait preuve d’honnêteté intellectuelle. Son article de départ est donc l’occasion d’échanges entre personnes intéressées par la question du désherbage – essentiellement lecteurs (chercheurs) et conservateurs – de façon à éviter les sables mouvants qui menaçaient.

Quelle est donc la question ?
-1/ Un plan de conservation partagé entre bibliothèques de la Ville de Paris décide que les fonds en histoire de l’art devraient se trouver à la bibliothèque Forney
0/ L’équipe de la Bibliothèque historique de la Ville de Paris (et sa directrice, anciennement en poste à Chantilly) met ce plan en oeuvre et désherbe les revues en histoire de l’art possédées par Forney afin de gagner en capacité de stockage.
1/ Didier Rykner (ou plutôt un de ses indicateurs) se rend à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris et trouve que l’on y jette des périodiques en bon état (et même reliés de frais). Ils se trouvent dans des bennes, prêts à être emportés.
2/ Il dénonce ce fait dans un billet, après avoir mené une petite enquête sur les tenants et les aboutissants de l’affaire

La question roule sur plusieurs thèmes :
*ces collections sont-elles patrimoniales ?
*dans quelle mesure faut-il supprimer les doublons entre deux bibliothèques ?
*si l’on désherbe des ouvrages, que faut-il en faire ?

À la première question, on peut d’ores et déjà répondre non, sauf à s’engager dans la voie risquée de la pan-patrimonialisation.

La position maximaliste de D. Rykner est bien belle, il est vrai qu’il peut être utile de conserver ces revues et qu’elles pourraient être utilisées. Le problème, dans toutes les bibliothèques parisiennes, c’est la place. Et quand il n’en reste plus – plus du tout – il faut bien faire un choix. Et j’ose alors préférer un fonds basé sur un véritable choix documentaire que sur l’antériorité de présence – ce qui signifie qu’il faut désherber. Surtout, fonder ce choix sur la possibilité d’un accès aux mêmes collections dans des conditions semblables à proximité et au sein d’un fonds plus spécialisé ne semble pas scandaleux. Sauf s’il n’y a pas de concertation et que tout le monde compte sur son petit voisin, mais ce n’est pas le cas ici.

Que faire des ouvrages désherbés ? Une page de réactions diverses qui sortent des trippes du coeur regrettent que les ouvrages ne soient pas donnés ou revendus. Cela se fait (dans ma bibliothèque, nous les donnons à une association qui les envoie en Afrique – j’ai des doutes sur l’intérêt de la chose). Mais il faut être conscient que c’est un très gros travail de traitement des collections (démagnétiser les antivols, pose de tampons annulant la propriété etc.) et de démarchage pour un bénéfice minime (sauf pour le soldeur qui les revend : la mission de la BHVP est-elle d’entretenir le petit commerce ?). La société est-elle prête à payer plusieurs milliers d’euros pour avoir la satisfaction que les anciens ouvrages de la BHVP se trouvent chez un particulier et pas à la poubelle ?
Je ne me ferai pas l’avocat du diable, il aurait certainement été plus judicieux de donner ces revues à une université intéressée mais le coût (traitement + recherche d’un établissement intéressé + transport) et l’absence d’outils dédiés (je ne sache pas que grand monde suive la liste de diffusion Euroback) n’ont pas fait retenir cette solution. D’ailleurs, comme le fait remarquer Alfred Caron, coordinateur des collections patrimoniales de la Ville de Paris, dans un message sur la liste Bibliopat, dans un contexte de numérisation rétrospective rapide des revues, y aura-t-il encore des universités intéressées par de telles collections dans quelques années ?

Nous ne pouvons donc qu’acquiescer quand D. Rykner appelle à une réflexion commune des bibliothécaires et des lecteurs, mais sauf à mettre en place de véritables silos permettant de stocker de grandes quantités de livre avec un système de navette qui permette de les consulter très rapidement après demande, la conservation partagée est la seule solution. Un pis-aller, sans doute. Mais le seul expédient possible étant donné les possibilités financières ridicules des bibliothèques de recherche françaises et le peu de sollicitude dont elles font l’objet.

P.S. : j’aime beaucoup la mention « droits réservés » sur les photos : cela signifie que M. Rykner ne sait pas qui a pris ces photos ?
P.P.S. : sur le même thème (encore plus personnalisé), un billet de François Bon à propos de la bibliothèque de Bagnolet.
P.P.P.S. : je donne des collections de périodiques en sciences sociales, reliés et en bonne condition. Ce sont des doubles et une bonne partie de mon imagination est employée à trouver de la place pour les nouveaux ouvrages que j’achète. Liste sur demande. Don gratuit aux institutions d’enseignement et de recherche.

MàJ : correction de fautes sur le nom de M. Rykner, à la suite de son commentaire. Qu’il veuille bien accepter mes excuses.

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Cette entrée a été publiée le 10 juillet 2009 à 08:25. Elle est classée dans Constitution des collections, Représentation du livre et des bibliothèques, Sale histoire et taguée , , , . Bookmarquez ce permalien. Suivre les commentaires de cet article par RSS.

6 réflexions sur “Offense au dieu Livre ?

  1. Le , JM a dit:

    Et qui veut de ma collection de J-O ? Belle reliure toile, très bon état, jamais servis. On brade de 1980 à 2008. A voir vite car la benne les menace aussi… (On essaiera de la mettre hors de portée des photographes)

  2. Le , DJ a dit:

    Interesting.
    Je partage tes doutes quant à l’envoi du rebut de bibliothèques spécialisées dans des pays étrangers. Des exemplaires défraichis de la Revue Française de Sociologie des années 80 ne vaudront pas une série de manuels scolaires. En revanche, il n’est pas absurde de penser que les classiques en trois exemplaires qui ne sortent jamais des BM pourraient être utiles dans des pays francophones pauvres (par analogie aux colis de livres envoyés par la couronne d’Espagne à certains pays latino-américains).
    Mais là comme ailleurs, dispose-t-on de véritables retours d’expérience ?

  3. Bonjour,

    Je vous remercie de votre contribution au débat et je ne manquerai pas de renvoyer à votre blog dans la page qui y est consacré ; j’en profiterai pour répondre à vos arguments. Quant aux photos, bien évidemment, je connais l’auteur. Simplement, compte tenu de la très grande liberté d’expression qui règne dans l’administration française, il est parfois préférable de ne pas donner le nom de ceux que vous appelez d’un terme que je n’aime pas beaucoup : « informateurs » si on ne veut pas les voir sanctionnés.

    Cordialement,

    Didier Rykner (sans c, comme vous l’aviez écrit la première fois)
    La Tribune de l’Art

  4. C’est bien joli de se réfugier derrière une ligne de conduite « professionnelle » pour justifier le désherbage. J’ai travaillé dans une grande institution nationale, et j’ai vu partir de mes yeux des pièces « uniques », non-pas des multiples comme des revues ou des livres, non, des documents d’archives parfois exceptionnels, et je pèse mes mots. Vous me pardonnerez d’âtre aussi allusif mais je suis un petit fonctionnaire et je tiens à ma place.
    Il y a, je crois, un grand débat à ouvrir sur ce sujet.
    Chercheur et auteur, je trouve maintenant sur internet des ouvrages – parfois rarissimes – numérisés. Doit-on jeter les originaux? Ma position vous semble probablement excessive mais si cette notion de « désherbage » continue d’évoluer, nous connaîtrons le jour où nos « professionnels », pour faire de la place agirons ainsi. Et quand les fonds des bibliothèques seront numérisés en totalité, ou presque (cela arrivera probablement un jour) que deviendrons nos chères salles de lecture? Des musées où les visiteurs verront des lecteurs en cire?
    Je fréquente la BHVP depuis trente ans… J’ai assisté à la lente dégradation du service rendu au lecteur… Certains se rappelleront peut-être de la période étonnante où une fiche de demande sur deux revenait des dépôts avec la mention « manque »…
    Aujourd’hui, la Mairie de Paris a ravalé la BHVP au rang de bibliothèque municipale accessible à tout le monde avec la carte délivrée par ses services… Des tables entière d’étudiants viennent réviser ici avec le portable en bandoulière. Que devient la recherche là-dedans? Pas grand chose… J’ai entendu un président de salle expliquer que beaucoup de lecteurs venant à la BHVP pour étudier sans demander à consulter le moindre livre du fonds…
    Nous sommes parfois mieux servis dans une bibliothèque de province qu’à Paris, et ce que je dis n’est pas méprisant. Le désherbage n’est que la conséquence – lamentable – d’une lente dégradation. Je pensais qu’une nouvelle direction prendrait des décisions un peu plus subtiles. Il y a beaucoup à faire à la BHVP! Pour preuve la récente informatisation du catalogue, alors que des bibliothèques moins bien loties – et surtout pas parisiennes ont fait cette opération depuis plusieurs années.
    Qu’en est-il du remarquable fonds des manuscrits qui ne possède pas de catalogue général?
    Que va devenir le fonds des actualités, patrimoine exceptionnel tenu à bout de bras par une seule personne?
    Et la numérisation des plans et des images, c’est pour quand?
    Quand aurons-nous un maire de Paris interessé par le passé de sa ville?
    Le désherbage? A mon avis, peut attendre et nous devons éviter toute précipitation en matière patrimoniale.
    Quant au manque de place… De quelle ville parlons-nous? D’une sous-prefecture? D’un chef-lieu?
    Non : de Paris. Ah? C’est une capitale?

  5. À DJ
    Je ne sais pas. Mes dernières infos proviennent d’un ami qui vient de faire un an de stage à l’ambassade de France d’un grand pays africain et qui considère ce type d’action avec un très grand scepticisme. Mais il ne constitue pas une étude sérieuse à lui tout seul.

    À Didier Rykner
    Merci pour vos réponses, sur lesquelles j’ai moi-même fait quelques remarques (cf ci-dessus). Sans aller jusqu’à la sanction, je comprends bien que les photographes n’aient pas envie d’être connus – ils peuvent aussi placer leur « oeuvre » sous licence Creative Commons 0 (http://creativecommons.org/about/cc0) afin de vous donner des droits sur la diffusion de ces photos sans même avoir à en citer l’auteur.
    Merci en tout cas pour votre travail sur La Tribune de l’art, souvent passionnant.

    À Trourieux.
    *Je ne comprends pas bien : le tri d’archives est très encadré. Même pour les pièces contemporaines issues des administrations la pratique suit des règles précises, tout simplement parce que l’histoire des siècles qui viennent sera écrite à partir de ces pièces. Je ne vois pas qui pourrait jeter des archives anciennes.

    *Quand les fonds des bibliothèques seront numérisés en totalité, peu de gens viendront en effet dans les bibliothèques. C’est déjà ce qui arrive dans les bibliothèques académiques scientifiques : un physicien, dans une moindre mesure un médecin ou un biologiste, a accès à tous les articles dont il a besoin en ligne. Ils ne viennent donc plus dans les bibliothèques. Ce n’est guère gênant : les bibliothèques ne sont pas une fin en soi mais servent précisément à fournir de la documentation aux gens. Il n’est donc pas impossible que dans quelques années, les BU ne soient que des salles de travail à destination des étudiants de premier cycle. Demeureront cependant les bibliothèques patrimoniales – car un livre ancien n’est pas qu’un texte, c’est une édition, une émission, un exemplaire, un objet – et les bibliothèques de lecture publique car une bibliothèque est aussi un espace de rencontre et de sociabilisation. My 2 cents, à la Madame Soleil.

    *Présence de lecteurs non-chercheurs qui n’ont pas besoin des ressources spécifiques : Je comprends que cela puisse être gênant mais encore une fois, il faut attaquer le mal, pas le symptôme. Si les étudiants viennent travailler à la BHVP, c’est parce que les BU parisiennes sont trop petites et trop peu nombreuses. Je suis justement en train de lire un livre très intéressant : Lara Jennifer Moore, Restoring Order. The Ecole des Chartes and the Organization of Archives and Libraries in France, 1820-1870, Duluth : Litwin Books, 2008 ; qui replace les enjeux archivistiques et bibliothéconomiques dans le contexte politique et intellectuel du XIXe siècle. Dans les années 1830, des lecteurs faisaient la même réflexion que vous à propos de la rue de Richelieu : des lecteurs qui n’ont rien à y faire et empêchent les autres de travailler. Seulement, depuis, on a ouvert des bibliothèques municipales (les mêmes éditions Litwin viennent de sortir une biographie d’Eugène Morel) et… ô miracle… les gens ne viennent plus lire de BD à la BnF. S’il y avait une vraie volonté politique pour créer de véritables BU à Paris (certes il y a eu U2000 et U3M mais tout cela reste insuffisant) et en France, par rebond, bien d’autres institutions (BHVP mais aussi BPI, BnF…) y trouveraient leur compte.

    Après, je ne peux qu’être d’accord avec ce que vous dites sur le travail qui reste à effectuer, sur l’impossibilité de le faire dans les conditions actuelles et sur le fait que la BHVP devrait être une des grandes bibliothèques patrimoniales de rang mondial – ce qu’elle n’est assurément pas. Mais si vous trouvez qu’il est « bien joli de se réfugier derrière une ligne de conduite “professionnelle” », il est « bien joli » également de s’arrêter aux vœux pieux : avec ces moyens limités, ces difficultés de fonctionnement et cette indifférence des tutelles qui confinent parfois au mépris, il faut tout de même agir et trouver des solutions. Pas celles dont on rêve, mais des expédients efficaces.

  6. Pingback: Désherber, la question qui tue… le public ? « Bertrand Calenge : carnet de notes

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