Archives de septembre 2009

Fusion de la BIUM et de la BIUP

Il était inéluctable que la loi LRU sur l’autonomie des universités ait des répercussions sur le paysage des bibliothèques. En première ligne, le statut complexe des bibliothèques inter-universitaires.
Déjà, on voyait des OPA rampantes de certaines universités sur ces bibliothèques : le SCD médical de Paris 6 (pardon, la youpihémci) a ainsi fusionné avec la Bibliothèque inter-universitaire scientifique de Jussieu (BIUSJ) pour créer la BUPMC.
Et il est évident que les Bibliothèques inter-universitaires de médecine (BIUM) et de pharmacie (BIUP) sont considérées avec une grande sollicitude par l’université Paris Descartes…

Viennent se surajouter à ces problématiques des questions de gestion des établissements, avec le souhait de rationaliser certains fonctionnements et de mutualiser certains services.
Et enfin, des questions purement ponctuelles de personnes ou d’opportunité.

Siège de l'université Paris Descartes. Au fond, la BIUM. Photo : iz.mendoza sous CC-BY-NC-SA

Siège de l'université Paris Descartes. Au fond, la BIUM.
Photo : iz.mendoza sous CC-BY-NC-SA


Ce sont sans doute ces trois raisons qui jouent aujourd’hui si la processus de fusion de la BIUM et de la BIUP est entamé. Car si la BIUM possède un public nombreux et propose des services modernes, il y a sans doute des choses à améliorer dans le fonctionnement de la BIUP et surtout dans les liens à établir entre les deux maisons. C’est ce que souligne Axel Kahn, président de l’université Paris Descartes, dans la lettre qu’il a envoyée au personnel des deux bibliothèques concernées : « La création d’une seule bibliothèque interuniversitaire de santé, compétente dans les domaines de la médecine, de la pharmacie et de l’odontologie, est à l’évidence de nature à améliorer la visibilité nationale et internationale de notre dispositif. De plus, la coordination des efforts dans tous les domaines permettra sans aucun doute de dégager des moyens nouveaux »

Mais aussi car la fusion intervient à l’occasion de la mutation de la directrice de la BIUP, partie prendre la tête du SCD de l’université de Rouen, ce que souligne également Axel Kahn.

Le directeur de la BIUM, Guy Cobolet, va donc prendre la direction de la nouvelle entité et deux directeurs adjoints seront chargés de ce qu’on appellera désormais les deux sites (celui de l’ancienne BIUM, rue de l’Ecole de médecine, dit « le Siège » car c’est le siège de la direction de l’université Paris Descartes ; et celui de l’ancienne BIUP, avenue de l’Observatoire). La réorganisation sera menée sous son autorité afin que la fusion soit effective au 1er janvier 2011.

Les fonds patrimoniaux des deux bibliothèques sont à la fois très importants et complémentaires ; Axel Kahn souligne leur « leur remarquable richesse patrimoniale ». L’éventuel rattachement du service de la BIUP au Service d’histoire de la médecine dirigé par Jean-François Vincent ne peut qu’être très bénéfique au travail scientifique sur les fonds, à la numérisation et au travail de signalement. La bibliothèque numérique Médica, qui est signalée dans Gallica, gagnerait ainsi en largeur thématique ; ce pourrait également être l’occasion de la repenser afin que de nouveaux outils (notamment d’accessibilité) ainsi que le mode texte systématique soient proposés, et l’interface rénovée.

Vers une meilleure visibilité du patrimoine français

On peut sans doute trouver cela naïf, ridicule et niais mais je tiens au service public. Si je suis fonctionnaire, c’est avant tout pour servir l’Etat et la société.

Je n’ai rien contre l’argent – je préfère en avoir que n’en avoir pas – et reconnaît que le privé fait parfois des choses extraordinaires.
Mais pour moi l’argent est un moyen pour atteindre des buts (diffuser la connaissance,…) tandis qu’une entreprise considèrera que diffuser la connaissance est un moyen pour gagner de l’argent. Cela peut avoir de très belles conséquences – les industries culturelles ont sans doute plus fait pour la démocratisation du savoir que tous les théâtreux bien pensants si heureux de montrer aux pauvres (amenés à coups de fouet si nécessaire) leurs jolies créations – mais cela limite tout de même fortement les possibilités d’action…

Aussi, quand au nom de ces mêmes valeurs de profit, des institutions d’Etat mettent en péril leurs missions premières, cela ne me réjouit guère. Surtout quand le gain est infiniment inférieur à ce que l’institution gagnerait en terme d’image, de rayonnement, de visibilité (autant de choses qui ont un coût à prendre en compte).

La logique est celle-là :
*On obtient trois sous en vendant des photos (cas de certaines bibliothèques, hélas)
*On compromet par là ses missions premières (faire connaître et mettre en valeur ses collections) mais on montre à sa tutelle qu’on est dans la ligne du Parti (avoir des fonds propre)
*Tout cela sert surtout à obtenir de l’argent de cette tutelle
*Avec cet argent, on lance des campagnes de « communication » et on paye une réclame qui n’aurait pas été nécessaire si on n’avait pas soi-même organisé un embargo sur ses fonds, si on ne s’était pas opposé à leur visibilité et à leur diffusion

Aussi ne puis-je qu’adhérer aux propos de David Monniaux – tout comme moi membre du conseil d’administration de Wikimedia France – quand il affirme dans une tribune libre du journal Libération (16 septembre 2009) :

Les crises de lamentation sur l’omniprésence américaine se succèdent ; mais, au lieu de réellement tenter de la contrer, les politiques menées par nos services publics la confortent. Le gouvernement américain met en valeur des activités aussi diverses que les collections de la Library of Congress, ses recherches scientifiques, ses parcs naturels ou ses missions spatiales en publiant largement ses documents et photographies et en n’exigeant aucune droit de reproduction ? Nos services publics pratiquent largement la rétention d’information, truffent leurs sites de mentions « reproduction interdite, tous droits réservés » y compris quand l’existence de ces droits est douteuse, et ne répondent souvent pas aux demandes d’autorisation de reproductions de documents, malgré la loi. Par exemple, pour obtenir une photographie officielle du ministre français de la Défense, le plus simple est d’attendre qu’il fasse une visite au Pentagone et de prendre la photographie américaine.

Nos services publics font souvent primer la logique commerciale et comptable sur celle de l’accès à la culture, du progrès scientifique et de l’enseignement. Si un géologue français veut publier une portion de carte de France, il a le choix entre des données américaines gratuites et faciles à obtenir et des données de services publics français coûteuses et difficiles à se procurer ; et on voudrait critiquer Google Earth ? On affecte de s’opposer à Google au motif qu’il s’agit d’une entreprise commerciale, mais nos musées restreignent la diffusion de photographies d’œuvres d’art dans le but de pouvoir vendre celles-ci à d’autres entreprises commerciales, les éditeurs de livres ou d’affiches.

Un exemple vécu de conséquence concrète de cette obsession du profit ? Si un enseignant organise une exposition publique de posters réalisés par ses élèves où figure, par exemple, la figure de Louis XIV, il a le choix entre ne pas respecter la loi sur le droit d’auteur, acheter une photographie à l’agence photographique de la Réunion des Musées Nationaux (mais avec quel budget ?) ou recourir, par exemple, au site Wikimedia Commons. Paradoxalement, un service privé américain, à but non lucratif, apporte plus au public français qu’un service public national. Que serait une politique vraiment ambitieuse en matière de diffusion publique sur Internet ?

Plutôt que l’incohérence, les hésitations et les économies mesquines actuelles, une règle simple : gratuité, licence libre et large diffusion de la quasi totalité des documents produits ou numérisés par ou pour les administrations et établissements publics ; exceptions étroites à cette règle pour des marchés spécifiques (clichés à haute résolution pour les livres d’arts, par exemple). Bien sûr, il y aurait des coûts ; mais quelques dizaines de millions d’euros par an, à l’échelle d’un grand pays comme la France, pour un investissement durable promouvant l’image de notre culture à l’étranger et la diffusion de la culture auprès des publics qui n’ont pas les moyens de fréquenter les musées, est-ce si cher payé ?

On a l’impression qu’un certain nombre de personnes pensent encore comme il y a trente ans et qu’ils passent ainsi complètement à côté des enjeux actuels.
Et ceci quel que soit le bord politique ou l’appréhension de la culture qu’ils peuvent avoir : autant que le dirigeant d’institution culturelle voulant un retour sur investissement, le poète en résidence – mystique de l’Art en pleine béatitude culturelle – à qui je dis qu’il me semble qu’il ne touche que des convaincus et que son influence sur le démocratisation culturelle est extrêmement faible et qui me répond « qu’une seule personne de « sauvée » (sic) justifie le prix qu’aura coûté son action », me semble responsable de cette situation.

Heureusement, les mentalités changent. Une commission du ministère de la Culture a été missionnée en 2008 afin de proposer à la ministre (alors Mme Albanel) les axes d’une nouvelle politique en matière de diffusion des œuvres culturelles publiques. Le même David Monniaux avait été auditionné et avait présenté la position de Wikimédia France. Le rapport qui en est issu est extrêmement important car il est présentée dans la lettre d’envoi du ministre Mitterrand comme la « charte de réutilisation du patrimoine numérisé du ministère ».
[on lit « chartre » dans l’original mais comme j’ai l’habitude des gens qui parlent de l’Ecole « des chartres », voire « de Chartres », je ne relève même plus… même chez un ministre de la Culture]

Les choses changent disions-nous. Les usages nouveaux nés de l’internet sont ainsi pris en compte dans ces pages qui sont d’une lecture réjouissante :

*sur internet, les documents sont appelés à être modifiés, réutilisés, partagés… (recommandation 3 : favoriser les appropriations innovantes et créatives par les particuliers)

*il est plus productif de disséminer les données sur des sites sans rapport direct avec la culture plutôt que de tenter laborieusement de draîner un public rétif vers un site qui ne l’intéresse pas (reco. 1 : Conclure des accords de réutilisation avec les éditeurs des sites internet les plus fréquentés)

*Wikipédia et sites de ce genre constituent une vitrine gratuite dont bénéficieront les institutions culturelles concernées (reco. 2 : lever les obstacles à la présence de données françaises sur les sites collaboratifs)

*L’internet (et plus encore celui de demain) se nourrit de métadonnées : l’expertise des institutions doit être utilisée pour offrir ces nouveaux services (reco. 4 : associer des coordonnées géographiques aux données numérisées)

*Internet est un marché de l’attention, y compris pour les institutions culturelles ; or l’internaute ira vers le plus pratique. Si la RMN refuse qu’on réutilise une photo d’un Velazquez du Louvre pour l’article de WP, on en prendra un du Prado et c’est le Louvre qui fait la mauvaise opération, pas WP (reco. 11 : rendre public le régime de réutilisation ; reco. 14 : proposer une licence « clic » gratuite en cas de réutilisation non commerciale ; reco. 15 : tarifer au tarif le plus bas possible en cas de réutilisation commerciale)

*Il ne faut pas attendre les demandes en comptant sur son prestige mais faire naître les occasions de réutilisation des données que l’on offre (reco. 21 : Multiplier les appels à projet de réutilisation) et en faire un des critères d’évaluation des institutions (reco. 24 et 25)

Le rapport dans son ensemble se trouve ici.

Si l’on ajoute à cela la récente autorisation de la photographie à la BnF, on se couche satisfait… en attendant la prochaine étape : la Bundesarchiv a déjà versé 100 000 photos dans Wikimedia Commons, la base de données de Wikipédia, et la deutsche Fotothek 250 000. Alors, à quand la BnF, la RMN, les AN et toutes les AD ?

Allez, c’est votre ministre qui vous le demande

Petite phrase

Certaines choses paraissent évidentes, mais il est toujours bon de les dire – l’évidence étant la chose du monde la moins bien partagée :

Je n’oppose pas ici, dans une vision frontale et caricaturale qui serait ridicule, la technologie au patrimoine […].

Frédéric Mitterrand, « Posons les termes du débat, sans caricature », Point de vue dans Le Monde, 11 septembre 2009.

Où va la BnF ?

Second (rapide) billet sur le rapport de l’Inspection générale des finances, ou plutôt sur les réponses de la BnF, par la voix de son président Bruno Racine, à ce rapport.

*La réduction du nombre de sites

Contrairement aux propositions de l’IGF, la BnF refuse de se séparer de la bibliothèque-musée de l’Opéra, qu’elle considère comme faisant partie à part entière du département de la Musique. Ce dernier devrait rester au 2, rue de Louvois alors que l’IGF suggère la revente de l’immeuble.

La BnF réaffirme également la plein appartenance de la bibliothèque de l’Arsenal à l’établissement, bien qu’elle ait besoin d’un « projet scientifique et culturel rénové ».

En revanche, les choses pourraient changer au château de Sablé-sur-Sarthe (centre technique coûtant très cher et inadapté) et surtout à la maison Jean-Vilar d’Avignon : la BnF pourrait ne pas se maintenir sur le site si le fonds Jean-Vilar ne lui était pas dévolu.

*Gallica, Google et ces sortes de choses…

L’IGF regrette que la BnF aille de plus en plus vers une numérisation quantitative avec des critères essentiellement négatifs (non-numérisation pour des questions de conservation…) et recommande une meilleure mise en valeur des spécificités de l’établissement, une numérisation rapide des supports fragiles très demandés (presse, audiovisuel) et des collaborations avec d’autres bibliothèques.

La BnF va donc
*augmenter singulièrement la part des documents issus des départements spécialisés (2009-2011)
*donner accès de manière payante à des documents encore sous droit au sein même de Gallica en relation avec les éditeurs (et participer à la création de la base de données européenne des oeuvres orphelines avec des suggestions pour les inclure dans Europeana)
*transformer Gallica en une « Bibliothèque numérique de France » (le mot est d’eux), outil collaboratif enrichi par les pôles associés

Surtout, la BnF rappelle qu’elle a toujours été en contact avec Google et annonce la possibilité d’une « éventuelle collaboration » avec trois conditions
*elle porterait sur les oeuvres du domaine public (au moins jusqu’au verdict du procès Google)
*elle ne serait qu’un complément pour éviter la dépendance à Google (mais tout de même en se réservant la possibilité de définir le corps principal en fonction de la nature de ce complément…)
*limiter les restrictions d’accès aux acteurs commerciaux

La BnF suggère de confier à Google la numérisation de ses doubles et elle obtiendrait en échange les fichiers de numérisation pour insertion dans Gallica ainsi que l’ensemble des fichiers des livres francophones numérisés par Google en Europe et aux Etats-Unis. Du gagnant-gagnant, surtout pour le lecteur.

Je passe sur les questions d’organisation interne – remarquons seulement que la BnF refuse la gratuité du haut-de-jardin préconisée par l’IGF. On voit également ici et là apparaître des projets de mise en valeur des personnels de la BnF, notamment en liaison avec la recherche (création d’un centre de recherche à proximité du Quadrilatère Richelieu rénové ?), ce qui est une excellente chose tant l’expertise scientifique est peu considérée actuellement et tant cela est utile au rayonnement national et international de l’institution.

Quand l’Inspection des finances veut vendre les livres de la BnF

Veuillez me pardonner ce titre un peu racoleur…

L’Inspection générale des finances mène chaque année un certain nombre d’audits, entre autres dans les établissements publics. En 2008, ç’a été le tour de la BnF. L’IGF a donc remis un très intéressant rapport, complété a posteriori par les réponses dudit établissement – par la voix de son président Bruno Racine – et les réponses aux réponses, des inspecteurs des finances.

On apprend beaucoup à cette lecture et les suggestions de l’IGF sont parfois très pertinentes ; elles permettent au moins d’obtenir un regard extérieur sur les pratiques de la BnF, ce qui est fécond.

Certaines suggestions sont plus inquiétantes, voire très inquiétantes. On lit ainsi à la page 27, c’est à dire dans le récapitulatif des principales propositions (repris de la p. 24) :

Envisager la cession de pièces détenues en plusieurs exemplaires par la BnF (y compris à la bibliothèque de l’Arsenal) pour financer de nouvelles acquisitions.

C’est à dire tenter d’introduire pour la énième fois la pratique de l’aliénation des collections publiques (deaccessioning) en France, à travers l’une de ses plus prestigieuses bibliothèques !

Rappelons que le récent rapport Rigaud ne se montrait pourtant pas favorable à ces pratiques – tout en étant plus nuancé en ce qui concerne le « délicat problème des « doublons » ».

La chasse à la chimère étant ouverte, permettons-nous de rappeler quelques évidences : dans le domaine du livre ancien, le doublon n’existe pas et vendre des livres est une très mauvaise idée car :

1/ Une bibliothèque patrimoniale ne conserve pas seulement des textes mais des exemplaires d’un livre

La notion d’exemplaire n’est pas réservée au bibliophile ou au snob en quête de grandes provenances. Un exemplaire possède un « état civil », une reliure, des ex-libris, des marques de lecture, un état de conservation : autant de marques des pratiques intellectuelles, des modes de lecture, du rapport ancien au livre qui doivent être étudiés et conservés.

Cette question est déjà prégnante dans le cadre d’exemplaires isolés. Mais bien souvent, une bibliothèque possède des collections qui ont été réunies dans une vue précise et qui sont elles-mêmes la marque de pratiques. Cette notion de collection, déjà importante en soi, devient fondamentale dès lors que l’on parle des livres de la bibliothèque royale ou des fonds à très forte cohérence tels que ceux de la bibliothèque de l’Arsenal. Le non-respect des fonds serait alors une hérésie intellectuelle.

En dehors de cette approche intellectuelle, la question de la reliure comme art appliqué vient également plaider en faveur de l’intérêt porté à l’exemplaire.

2/ La mission de la BnF n’est pas la conservation absolue : elle est au service d’un public

Un livre s’abîme quand il est consulté. En l’absence de collections patrimoniales de référence dans la plupart des universités françaises, la BnF est surfréquentée par les chercheurs et ses collections se détériorent donc extrêmement vite. Posséder plusieurs exemplaires d’un livre ancien est donc la moindre des choses si l’on veut encore les conserver dans quelques siècles.

Assimiler les magasins d’une bibliothèque à une réserve dormante et inutile revient à faire preuve de son incompréhension des missions de conservation, de divulgation et de diffusion du patrimoine écrit.

3/ Pour vendre un exemplaire d’une édition/émission, encore faut-il savoir quel exemplaire appartient à quelle édition/émission

C’est peut-être une obsession chez moi mais vous m’excuserez de répéter qu’en l’état actuel du catalogue et en l’absence de l’utilisation d’empreinte typographique, personne ne peut savoir quelle émission est possédée en double à la BnF.

Je ne jette la pierre à personne, l’histoire des bibliothèques françaises est ce qu’elle est, mais les chercheurs du monde entier ne peuvent que déplorer l’absence de bibliographie nationale rétrospective en France – pays qui fait bien pâle figure à côté des ESTC, STCN, STCV, Edit 16 ou VD 16/17.

Il serait assez piquant que le retard français dans ce domaine permette que l’on évite de s’adonner à la pratique du deaccessioning mais je crains que ce genre de petit détail (vendre des unica) n’arrête pas un inspecteur des finances.

4/ Vendre des livres anciens, c’est faire des économies de bouts de chandelle

Un livre ordinaire du XVIIIe siècle se vend 30 euros sur eBay. Un livre exceptionnel par sa condition, sa rareté ou sa provenance, quelques dizaines de milliers d’euros – et on peut espérer que de tels ouvrages ne seraient pas vendus. Nous ne nous situons nullement sur le marché de l’art ou des toiles de maître. Un conservateur peut s’acheter lui-même les livres nécessaires à ses recherches, c’est dire s’ils sont bon marché…

Est-on alors prêt à revendre des livres de la Réserve des livres rares pour payer quatre mois de salaire d’un magasinier ? Est-ce une gestion saine ?

Messieurs les inspecteurs, il y a sans doute beaucoup à faire pour rationaliser le fonctionnement de la BnF – comme toute organisation d’une telle taille. J’ose croire que vous avez des compétences en gestion économique et financière : vous n’hésitez pas à émettre des propositions et c’est très bien comme ça. Mais vendre des livres anciens des collections de la BnF, c’est vraiment une très mauvaise idée, que ce soit d’un point de vue scientifique, culturel, démocratique, citoyen ou financier.

Sauf erreur de ma part, Bruno Racine ne relève pas cette proposition, qui ne figure pas non plus dans les réponses aux réponses.

Il y a sans doute beaucoup à dire sur d’autres passages de ce rapport (par exemple la « rationalisation » des éditions de la BnF) – peut-être écrirai-je d’autres billets – mais sur cela, il faut être particulièrement vigilants.

Des modèles de bibliothèques numériques ?

Lisant Quel modèle de bibliothèque, récemment sorti aux presses de l’Enssib, je me demandais dans quelle mesure cette notion de modèle de bibliothèque, souvent appliqué à la lecture publique, pouvait être pertinente pour les bibliothèques numériques.

Expliquons. Traditionnellement (et schématiquement), on oppose une bibliothèque savante, issue de la tradition catholique où le savoir est médiatisé, contrôlé. De l’autre une bibliothèque de la tradition protestante, où la lecture personnelle est encouragée, où la bibliothèque est ouverte à tous et a une approche pratique des choses. C’est très schématique mais il est en tout cas irréfutable que la relation à l’écrit n’est pas la même dans le monde anglo-saxon et dans le monde latin.

Pour les bibliothèques (publiques) physiques, le modèle anglo-saxon (ou plutôt, l’image que les Français se faisaient du modèle anglo-saxon) a fini par triompher avec la bibliothèque moderne, la médiathèque. Les longues lignées de tables de travail ont disparu au profit d’espaces conviviaux, on accède au livre directement, l’accent est mis sur la presse, l’actualité, les supports audio-visuels.

Je me demande dans quelle mesure cela n’est pas applicable aux bibliothèques numériques.

*D’une part, le style Gallica : avec des livres choisis et validés par des bibliothécaires, rangés au sein de corpus construits. Une offre médiatisée dans laquelle le bibliothécaire cherche à guider le lecteur et lui expliquer ce qui est intéressant ;
*D’autre part, le modèle Google Books, où tout est donné en vrac, à charge pour le lecteur d’être intelligent et curieux et de faire son miel de la quantité offerte.

Chacun des deux modèles se justifie et cela peut finalement recouvrir des publics dont les demandes diffèrent.

Là où on peut être critique, c’est que le modèle Gallica a tendance à nous ramener à un modèle « littéraire », voire romantique, de la connaissance. Alors même que l’on s’intéresse de plus en plus – et cela depuis un certain temps – à l’ensemble de la production écrite d’une époque et que la notion de « chef d’oeuvre » semble un peu datée, une telle sélection la remet sur le tapis. Cela est peut-être nécessaire dans un premier temps afin que le néophyte ne se perde pas dans la masse – mais c’est lui faire peu confiance : ne vaudrait-il mieux pas le former ?

C’est surtout introduire la notion de « grand », d' »important », bref des jugements moraux là où l’écriture est avant tout une activité sociale et le reflet d’une société. Décider de donner une édition plutôt qu’une autre, c’est statuer qu’il est des « bonnes » et des « mauvaises » éditions, certaines qui font référence et d’autres pas. Certes. Mais à choisir la « bonne » édition, on cache la tradition d’un texte. Pire, on fait croire que ce texte est immuable, sans donner à voir ses avatars, sans faire comprendre qu’un texte est lu et donc présenté de manière différente aux diverses époques. Pire encore, on laisse accroire qu’un livre est uniquement un texte alors qu’il est bien plus que cela.

Dans tous les cas, il semble relativement peu probable que les deux modèles demeurent – sauf au sein de niches pour un public restreint. Et la survie darwinienne ne dépend pas seulement du modèle mis en place mais surtout de la facilité d’accès et des liens avec d’autres pages. Et, là, Google a un avantage indéniable, voire inquiétant.


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