Le patrimoine écrit est-il un business ?

[Ce billet a été mis en ligne le 5 octobre 2009, retiré sous la menace de la société Aristophil, qui possède de plus de moyens pour aller en justice, de manière abusive ou non, qu’un jeune professionnel, et remis en ligne lors du dépôt de bilan – dans de tristes circonstances que nous avions annoncées  –  de ladite entreprise…]

La question est purement rhétorique. Donnons donc la réponse rapidement : oui, sans aucun doute. Toute petite ville a son marchand de livres anciens, encore mis en valeur par les portails d’internet . Dans les villes plus grandes s’ajoutent quelques libraires de prestige et on peut aller jusqu’à louer le Grand Palais certains où il faut faire attention de ne pas verser de champagne sur les maroquins. Certains de ces libraires ou marchands d’autographe sont d’ailleurs de très bons connaisseurs et produisent des travaux scientifiques.

Plus étonnantes sont d’autres méthodes. Ainsi ai-je récemment découvert la nébuleuse qu’a créée un homme, Gérard Lhéritier (on a parfois de drôles de sujets de conversation quand on est enfermé quatre heures dans une voiture avec une personne qu’on ne connaît pas…). Présentons-en rapidement les différents éléments :

<strong>*D’une part, une certaine <a href= »http://www.aidac-academie.com/ »>Académie internationale des arts et des collections</a>. </strong>

On reconnaît les institutions qui cherchent à se donner une façade de respectabilité à ce qu’elles utilisent des grands mots qui ne veulent rien dire. De la même manière qu’on reconnaît un non-historien à ce qu’il est présenté comme « historien » sur la 4e de couverture d’un livre (car l’historien présentera, lui, ses titres ou son poste), on s’appelle souvent « international » pour en mettre plein la vue à peu de frais. Car n’importe qui peut se dire « international » : ce n’est qu’un titre marketing, sans aucun contrôle de l’influence internationale de ladite institution.

D’après <a href= »http://www.aidac-academie.com/fondation.asp »>son site internet</a>, cette « académie » a pour mission de « valoriser le patrimoine artistique privé ». C’est une très bonne idée. Comment s’y prend-on ?

« L’Académie est représentée, dans chaque pays, par une délégation culturelle qui assure une mission d’information et de partenariat auprès de tous les amateurs d’art désireux de créer de nouvelles collections. ». Hmm, qu’elle soit présente dans chaque pays, c’est une nouvelle qui réjouira nos amis de Trinité-et-Tobago et ceux du Turkménistan. On ne trouve en revanche pas de moyens de contacter ces délégations, ni de savoir qui les compose.
Surtout, on ne comprend plus très bien : la mission de l’académie était censée être de mettre en valeur le patrimoine privé et elle semble désormais devenue d’aider des non-collectionneurs à devenir collectionneurs ! En quoi cette académie remplirait-elle alors une mission d’utilité publique ? On est un peu perdu… Mais continuons la lecture.

Le second paragraphe s’appelle « Une référence institutionnelle ». On y apprend avec surprise que « l’A.I.D.A.C. s’est imposée comme une référence auprès de tous les amateurs d’art, au même titre que les grandes académies littéraires ou cinématographiques pour les auteurs et réalisateurs. C’est aujourd’hui un label reconnu dans le monde entier. » Qu’on me jette la première pierre pour mon ignorance mais, bien que je pense connaître raisonnablement bien les institutions patrimoniales, je n’avais il y a quelques jours jamais entendu parler de cette « académie » qui se veut l’égale des Académie française ou Goncourt. D’autant qu’on y entre nullement sur cooptation, élection, présentation de titres ou travaux mais « Toute personne s’intéressant au domaine de l’art, peinture, sculpture, architecture, arts plastiques, artisanat, etc…, peut être membre de l’Académie ». Serait-ce alors dans le meilleur des cas un club de bibliophile, dans le pire une association qui regroupe trois snobinards autour d’un nom prétentieux et sans signification ? Point du tout.

La preuve ? Cette académie a « une mission éducative, une ambition sociale ». On regrette évidemment que le paragraphe de ce nom ne donne aucune précision sur les actions, les projets ou leur simple ébauche. Mais on veut bien les croire. On ne devient pas « international » sans ambition, même sociale…

En tout cas, tous les signes extérieurs de la respectabilité censée rassurer le collectionneur (ou le bourgeois de province) sont présents : armoiries (qui feraient rire tout héraldiste), reproduction d’oeuvres, phrases grandiloquentes sur le prestige et l’international… Tout cela est bel et beau, on apprend encore que cette « académie » est « un agitateur de collection », qu’elle « milite pour la diffusion du beau et du rare », qu’elle veut « rassembler le meilleur pour une élite éclairée et en donner l’accès au plus grand nombre », mais on ne sait toujours pas qui s’en occupe ni ce qu’elle fait en pratique. Alors, ce discours <em>marketing</em> attrape-gogo cache-t-il une non-action ? Pas du tout, naïf lecteur.

Les conditions d’adhésion et la composition du bureau (seul nom dont on trouve trace sur le site) montrent que cette « académie » est une bête association loi 1901.

S’il y a peu de contenu sur ce site, avec trois liens qui pointent vers le même formulaire de contact, on trouve bel et bien une page plein de texte (je ne dis pas de texte de qualité) : la page « <a href= »http://www.aidac-academie.com/investir.asp »>investir dans l’art</a> » qui nous explique que <del datetime= »2009-09-28T17:23:39+00:00″>l’investisseur</del> le collectionneur est un héros des temps modernes, l’égal des princes de la Renaissance.

<strong>*Aristophil ou l’autographe comme investissement</strong>

Parmi les logos figurant sur le site de l' »académie » figure celui d’une société, <a href= »http://www.aristophil.com »>Aristophil</a&gt;, dont la spécialité est l’investissement dans le document ancien et l’autographe. On retrouve sur le site de cette dernière, le même goût pour la pseudo-héraldique et la rhétorique grandiloquente.

L’exemple d’une « collection », telle qu’elle peut être constituée par les soins de la société, est donnée. J’écris collection entre guillemets car ce n’en est nullement une. Un véritable collectionneur connaît ce qu’il achète, la présence de chaque pièce a un sens et une cohérence. Rien de tout cela ici, c’est un pur investissement. On trouve donc des documents d’Einstein, Hugo, Renoir, Napoléon, Eluard, Berlioz, Louis XV… Et on ose y parler de <a href= »http://www.aristophil.com/acquisition-collection-lettres-manuscrits »>« collection homogène »</a> !

Deux modalités sont proposées, selon que l’on désire acheter des pièces en tant que tel ou seulement des parts d’une « indivision ». La lecture de la convention est très intéressante :

*Aristophil conserve la collection achetée
*Cette collection peut être exposée
*Elle peut être présentée dans un magazine
*Elle peut faire l’objet d’un tirage limité en autographie

C’est à dire qu’un particulier achète des autographes qu’on lui fait croire intéressants à grand renfort de réclame et qu’ainsi, Aristophil pourra gagner de l’argent avec des biens qui ne lui appartiennent pourtant pas après avoir fait signer une convention à ce particulier.

Comment cela ? À partir de trois autres entités :

<strong>*Le musée des lettres et manuscrits, ou l’approche romantique du « grand homme »</strong>

Si les autographes peuvent être exposés, c’est parce que la responsable d’Aristophil n’est autre que Gérard Lhéritier, également président de l' »Académie etc. » (AIDAC). Or, il est également le fondateur du Musée des lettres et manuscrits, placés « sous la patronage de l’AIDAC ».

Dans ce musée privé (dépourvu de personnel scientifique) sont présentés les autographes et manuscrits acquis par les clients d’Aristophil. Cela permet d’avoir des fonds à présenter sans débourser un centime. Aucune prise de risque donc, aucun fonds immobilisés et des pièces qui se renouvellent sans cesse.

Cela n’a aucun intérêt historique ou scientifique mais, pour peu qu’on soit légèrement émotif et peu habitué à de telles choses, on tremblera à la vue d’un papier signé de Napoléon ou de Baudelaire. Après tout, cela vaut bien l’émotion de l’adolescente qui a vu « en vrai » sa star préférée…

<strong>*<em>Plume</em></strong>

Les autographes achetés par les clients d’Aristophil peuvent également être reproduits car l’ubiquite Gérard Lhéritier gère également un magazine, <em><a href= »http://www.plume-mag.com/ »>Plume</a></em&gt;, dont l’adresse postale est d’ailleurs la même que celle d’Aristophil.

Ce magazine propose du contenu de vulgarisation sur des sujets divers mais ne se refuse pas des articles sur les autographes des « investisseurs » : encore du contenu à peu de frais. Et on ne se refuse évidemment pas de temps en temps un peu d’auto-promotion : c’est avec une grande neutralité qu’est rendu compte de <a href= »http://www.plume-mag.com/extrait/198/090905/swing-a-saint-germain-des-pres »>la dernière exposition du Musée des lettres et manuscrits</a>, bien sûr.

<strong>*Scriptura éditions</strong>

Et enfin, bien sûr, les manuscrits peuvent être reproduits par Aristophil. <a href= »http://www.scriptura-paris.com »>Des fac-simile seront alors vendus</a> (14 euros la page, ce qui fait cher de la photocopie couleur…).

Remarquez, c’est une maison d’édition respectable. La preuve ? Elle affiche des « partenaires » au dessus de tout soupçon. Trois exactement : l’AIDAC, Plume magazine et le Musée des lettres et manuscrits…

<strong>*Et alors ?</strong>

Il ne s’agit pas ici de condamner quelque pratique que ce soit et certainement pas d’opposer le privé au public. Tous les documents anciens n’ont pas vocation à être conservés dans des collections publiques ; certains marchands d’autographe font un remarquable travail afin d’exhumer et de faire circuler (et, partant, connaître) papiers et manuscrits. Certains, comme Thierry Bodin, acceptent même de signaler aux chercheurs les lettres qu’il voit passer et qui peuvent intéresser ces derniers : il y a bien peu d’éditions scientifiques de correspondance où les remerciements ne portent pas son nom.

Mais, dans le cas qui nous occupe, nous nous situons dans des pratiques différentes.

La rhétorique utilisée est souvent trompeuse – il faut peu de scrupules pour faire passer une association créée à des fins pratiques pour une académie savante à but philanthropique – et la réclame peut parfois sembler peu respectueuse des « clients ». Mais on peut imaginer que si ces organisations existent encore, c’est qu’elles ne sont pas illégales. Et si le but du client est uniquement de placer de l’argent, peut-être est-ce un bon investissement, je n’en sais rien du tout.

Elles illustrent en tout cas, à mon humble avis, tout ce qu’on ne doit pas faire en matière de gestion du patrimoine écrit. Et ce qui pourrait guetter les institutions patrimoniales si l’on n’y prend pas garde.
*Une « valorisation » reposant essentiellement sur des produits dérivés et le règne du kitsch
*Des expositions « plates », sans contenu, simple juxtaposition d’objets et non travail scientifique à thèse.
*Un mépris du public par une « communication » qui cherche délibérément à le tromper et par ces expositions qui ne cherchent que l’émotion en refusant de lui enseigner.

Mais, ce qui plaira à certains :
*des fonds propres, et même des bénéfices (soit une acception différente de la « valorisation » des collections)
*une capacité à faire de la « communication » et jeter de la poudre aux yeux des journalistes (qui parlent des « chercheurs de la société parisienne Aristophil » (<em>JDD</em>) et relaient sans se poser de questions les communiqués de la société

Bref, comme les sites internet ci-dessus énumérés, l’apparence de la respectabilité. Celle bon marché du représentant de commerce.

[Texte mis en ligne de la censure de la part d’Aristophil : La société Aristophil, citée dans le texte précédemment en ligne pour elle-même et comme liée à l’association loi 1901 « Académie internationale des arts et collections », au musée privé des lettres et manuscrits, à la revue Plume et à Scriptura éditions, ayant exigé que le billet soit retiré sous la menace d’une plainte pour diffamation, nous avons décidé de le supprimer.

Notre billet consistait en l’avis d’un professionnel du patrimoine écrit – archiviste paléographe, conservateur des bibliothèques – sur le versant « scientifique », de diffusion et de vulgarisation de ces organisations. Il était en effet critique mais moralement et scientifiquement neutre et ne constituait qu’un exemple destiné à entamer une réflexion sur les liens entre patrimoine écrit et entreprises.

L’auteur de ce blog est bénévole et ne peut se permettre un procès. Nous regrettons cependant qu’Aristophil préfère des menaces à une réponse argumentée aux critiques qui lui sont adressées.]

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Cette entrée a été publiée le 5 octobre 2009 à 08:03 et est classée dans Sale histoire. Bookmarquez ce permalien. Suivre les commentaires de cet article par RSS.

3 réflexions sur “Le patrimoine écrit est-il un business ?

  1. Le , Omorand a dit:

    Les commentaires y afférant ayant été supprimés également, notamment ceux qui commençaient à aborder la question de la valorisation du patrimoine en bibliothèque, peut-on espérer un autre billet sur le sujet ?

  2. Bien sûr. J’ai dû effacer les commentaires car certaines analyses de Mme la directrice adjointe des Archives départementales de [une grande ville de l’Est de la France] n’avaient pas l’heur de plaire à ces Messieurs et que j’en suis apparemment responsable en tant que directeur de la publication de ce blog.

    Mais on pourra reparler de ces choses !

  3. Le , Magali DL a dit:

    Désolée… Je n’en retire pas pour autant ce que j’ai dit.

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