Aux rencontres Henri-Jean Martin (1)

Pour surprenant que cela puisse paraître, il n’existait pas jusqu’à il y a trois ans de rencontres régulières des personnes intéressées par les problématiques particulières des fonds anciens.

Depuis, l’association BiblioPat a été créée et elle organise pour la troisième année en collaboration avec l’enssib les journées Henri-Jean Martin, rendant hommage au grand historien du livre.

Ces journées d’études possèdent un double avantage. D’une part faire le point, à travers un certain nombre d’interventions, sur quelques thématiques ayant trait au patrimoine écrit. D’autre part réunir l’espace de deux jours des professionnels de ces matières afin de créer une sociabilité à la fois utile et agréable.

La première demi-journée était dans un premier temps intitulée « à quoi bon numériser ? » (et finalement « Quelles stratégies pour la numérisation du patrimoine ? »), tant le paysage peut paraître flou et la situation embrumée aux professionnels.

De nombreuses bibliothèques ont numérisé une partie de leurs fonds, sous des formats différents (mode image/texte) avec des différences plus importantes encore en ce qui concerne leur visibilité et leur inclusion dans l’Internet (protocole OAI, moissonabilité, etc.)

Parmi les quelques interventions auxquelles j’ai assisté, je voudrais revenir sur celle de Noëlle Balley (désormais NB), parce qu’elle m’a paru emblématique de ce qui se passe actuellement. Je résume très rapidement – c’était plus drôle en vrai, il y avait de la vie et de l’humour.

L’histoire se passe à la bibliothèque Cujas – mais pourrait se passer à n’importe quel autre endroit. Avant l’arrivée de NB et du directeur actuel, il est décidé un plan de numérisation : les très belles collections de cette bibliothèque héritière de l’ancienne faculté de droit de l’université de Paris en valent la peine.

Il est décidé de tout faire en interne, grâce à un fort coûteux scanner acheté pour l’occasion. Ceci devrait bien se passer car, en parallèle, la bibliothèque devrait être pôle répliqué du programme Persée. Et enfin, la bibliothèque veut agir sans mettre au courant les autres bibliothèques de ses menées – pas même la BnF, gros numérisateur.

Or, en quelques mois
*ils apprennent qu’ils n’ont pas été retenus pour le programme Persée (normal, ça se fait dans ma bibliothèque, gniark, gniark)
*le scanner est un peu décevant sur certains types de papier
*ils apprennent que la BnF compte numériser/a numérisé la majeur partie de leur corpus

C’est alors qu’un nouveau directeur arrive et que NB se trouve chef de projet avec comme priorité de définir une nouvelle stratégie de numérisation, reposant sur
*une ouverture à des partenariats (surtout avec la BnF)
*un élargissement thématique des documents (notamment des documents pédagogiques)
*un recours à des prestataires extérieurs pour les documents antérieurs à 1830 (mode image et saisie de la table des matières)

Le centenaire de Jean Carbonnier et le colloque afférant sont l’occasion d’un grand chantier : la mise en ligne des polycopiés de ses cours. Cela nécessite l’accord des ayant droit du juriste. Mais surtout, une correction intégrale par des humains de l’OCR afin d’obtenir une transcription parfaite. Le résultat est en effet très bon mais le coût élevé.

L’étape suivante est la numérisation de classiques de l’histoire du droit (du XVe au XIXe siècles) à partir d’une liste de 428 titres établie par deux professeurs et surtout la participation au projet de la BnF en tant que bibliothèque spécialisée.

Je passe sur les détails d’organisation en terme technique ou d’équipe. L’expérience est finalement une assez belle réussite mais un choix initial malheureux a obligé à un bricolage permanent alors même que les conditions de la bibliothèque Cujas sont optimales (spécificité et légitimité reconnues, soutien de la direction, moyens financiers, bonne culture informatique…).

Un retour d’expérience fort intéressant, donc, en ce qu’il illustre à la fois ce qu’il ne faut pas faire et la manière de sauver un projet bien mal engagé. Mais si ce type d’exposé pratique est utile aux professionnels, pourquoi ne pas les offrir systématiquement et en temps réel ?

Cela ne pourrait-il pas tout simplement prendre place sur un blog ? Il faudrait juste pour cela décider qu’il n’y a pas de honte à avouer ses erreurs mais au contraire les faire connaître aux autres pour qu’ils n’en commettent pas de semblables (ce dont a eu le courage NB aujourd’hui).
Manquerait peut-être alors le côté relationnel. Mais là encore des outils existent : oserai-je dire que j’ai l’impression de mieux connaître certains conservateurs que je n’ai jamais croisés que sur Facebook ou Twitter – où l’ambiance est à la fois sympathique, créative et laborieuse – que certains des collègues de ma propre université ?

On aimerait en savoir plus sur ce qui se trame partout, afin que les partenariats soient plus aisés, que chacun bénéficie du travail des autres, que les idées circulent et les bonnes pratiques soient connues. Les rencontres Henri-Jean Martin montrent toute l’importance de ces pratiques : continuons toute l’année, parlons, collaborons !

4 Responses to “Aux rencontres Henri-Jean Martin (1)”


  1. 1 amarois 13 octobre 2009 à 11:57

    L’aventure de Cujas avait été contée par NB lors de la première promo du stage « Numérisation et constitution de bibliothèques numériques » organisée à l’ENSSIB.
    C’est là que j’avais appris que les volumes des projets de la BNF imposaient (…à la BNF, donc) de numériser en gros travée par travée, sans rentrer spécifiquement dans le détail (au moins pour les thématiques du projet de Cujas).
    L’exposé avait en effet été drôle déjà à cette époque(sauf l’évocation du coût du scanner, acquis de façon prématurée avant l’arrivée de NB d’après mes souvenirs).
    Cela ne facilite pas les collaborations…(mais depuis je crois avoir compris que cette aspect des choses était plus fluide).

    Je suis content d’apprendre que NB a réussi à faire repartir le projet.

    Pour ce qui est des biblioblog orienté cuisine interne, je peux témoigner que nombre d’équipes sont très très loin de cette conception du métier. Et quand la com. s’en mêle, ça devient ingérable.
    Les questionnement, les errances, les appels à conseils, les points non finalisés,…, tout cela est souvent considéré comme ne devant surtout pas être du « contenu éditorial » (en réalité le seul emploi de ce terme indique une approche com. inadaptée, à mon sens, aux problématiques que rencontrent les bib. aujourd’hui)

    Reste les blog pro des bibliothécaires; sauf qu’à ce niveau faire le point sur un projet où interviennent d’autres membres d’une équipe (<= voir paragraphe précédent) peut s'avérer, disons, compliqué (…et dangereux pour le projet ;-)).

  2. 2 Magali DL 13 octobre 2009 à 12:32

    En fait, tu suggères un blog-bêtisier des établissements patrimoniaux ? Je veux bien tenir la rubrique « galerie des horreurs de la conservation préventive ».

    Dans le même ordre d’idées, j’ai assisté à une journée d’informations sur l’architecture des bibliothèques au cours de laquelle la directrice de la médiathèque de Reims a elle aussi eu le courage d’exposer en quoi leur bâtiment était un fiasco innommable, et comment éviter que cela se reproduise. Je pense que c’était une bonne initiative de présenter un cas comme ça, et ça l’est encore plus dans le domaine du numérique où tout le monde patauge plus ou moins. Autant ne pas patauger deux fois dans le même bayou.

    Mais qui se lancera le premier ?

  3. 3 RM 14 octobre 2009 à 21:01

    > amarois

    Ce qui me gêne, aussi bien dans ces problèmes de communication que plus généralement (cf mon second billet), c’est qu’on dirait que certaines personnes travaillent pour leur institution et non pour leurs lecteurs.

    Peu leur importe le service qu’ils rendent du moment que leur projet/manière de faire reçoit l’aval de leur chef/tutelle.

    Et, en discutant et en observant ces comportements, je commence à comprendre l’échec renouvelé de nos appels à contribution sur Wikipédia : un bon nombre de collègues ne considèrent pas qu’ils travaillent pour la diffusion de la connaissance etc., ne prennent pas du tout en compte le contexte général, n’incluent pas leur actions dans la société. Ils travaillent sur tel projet pour telle bibliothèque. Point. Ce qui pour moi est à la fois inconcevable et terrifiant.

    >MagaliDL

    Mais cela existe dans les BU : plein de gens font ça pour l’informatique documentaire et cela paraît tout à fait normal !

    Mais, autre chose que j’ai découvert lors de ces rencontres (décidément intéressante…), c’est que personne ne lit ces blogs et même rares sont ceux qui lisent la littérature professionnelle de base (BBF, Liber Quarterly, publications de Cerl etc.).

  4. 4 RM 22 octobre 2009 à 21:50

    je dois corriger quelques erreurs. Il a existé pendant pas mal d’années une manifestation qui s’appelait le Mois du patrimoine écrit. Elle se traduisait par l’organisation d’expositions, accompagnées de catalogues sponsorisés par la DLL et la FFCB (paix à leur âme). Ce Mois s’accompagnait d’un colloque, qui portait le nom de code « rencontres de Roanne » pour avoir été plusieurs fois organisé dans cette ville. Organisé essentiellement par l’Arald, il se passait en région Rhône Alpes et traitait de thèmes comme « les manuscrits médiévaux », « la musique », « les documents insolites », etc., dont les actes étaient édités. C’était passionnant et c’est là que, jeune conservateur ignorant totalement en quoi pouvait consister ma mission, j’ai pu rencontrer tous les responsables de fonds patrimoniaux qui jouent un rôle essentiel en France dans le domaine.

    Le Mois du patrimoine écrit a été le premier à mourir, premier d’une grande série qui se termine cette année avec la Fureur de lire/Temps des livres (mais il paraît qu’il faut attendre un renouveau, au printemps comme il se doit). Anne-Marie Bertrand, directrice de l’enssib avait souhaité le relancer, et elle a profité de la naissance de l’association BiblioPat pour proposer à celle-ci de relancer des rencontres, sous une forme un peu différente. La forme un peu différente qui est au centre de la conception des rencontres, c’est celle de l’échange, du dialogue. Qui n’est pas le même à l’oral et par commentaires de blogs interposés. Ce qui reste donc indispensable, et qui justifie le coût de l’organisation des rencontres, c’est qu’il est vital que les bibliothécaires se rencontrent pour parler entre eux de leurs projets et de leurs problèmes. L’écrit ne peut remplacer complètement l’oral ; les deux se complètent. Donc non, ce n’est pas sur un blog que l’on écrit certaines choses, c’est à l’oral qu’on les dit. Voilà pourquoi il faut participer aux rencontres professionnelles, et voilà pourquoi celles-ci rencontrent un si grand succès.


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