Pour un identifiant des éditions anciennes

Les lecteurs de ce blog auront certainement compris qu’une de mes ambitions est de faire entrer le traitement du livre ancien dans le champ des digital humanities.

Autant l’on pouvait se permettre de cataloguer chacun de son côté au grâcieux temps de Léopold Delisle, autant il me semble que la mise en ligne des catalogues est cruel pour les bibliothèques patrimoniales. Précisément parce que le catalogage est éclaté et qu’en dehors de quelques projets qui me tiennent à coeur (le STCN néerlandais par exemple), il n’existe pas de coordination nationale et encore moins internationale.

Assurément, des règles de catalogage existent (ISBD(A) ; Afnor Z 44-074) mais elles ne sont pas suffisantes et, partant, sont adaptées ici et là en fonction des besoins et des possibilités en main d’oeuvre et en temps. On obtient donc une grande diversité des descriptions actuelles ; plus grande encore si l’on veut bien considérer qu’un très grand nombre de notices provient de la rétroconversion rapide de fichiers du XIXe siècle.

Or, en informatique, il faut que chaque objet soit clairement identifié. Il est très difficile sans cela de créer des liens entre ces objets. C’est pourquoi par exemple les articles de revues scientifiques possèdent un « doi« . Il est plus facile d’identifier automatiquement un article par une courte suite de caractères que par nom de l’auteur + titre de l’article + titre de la revue + numéro + pages, le tout non normalisé. Et c’est donc pourquoi, quand Persée numérise des revues, elle attribue de manière rétrospective des « doi » aux articles.

Pour les livres paraissant actuellement, cet identifiant est l’ISBN. Ce dernier ne correspond pas précisément à une édition (les versions brochée et reliée d’une même édition possèdent des ISBN différents, par exemple) mais permet l’automatisation voulue : cliquez sur l’ISBN indiqué après le titre sur la liste des publications d’un auteur dans Wikipédia et vous obtiendrez une page vous permettant de chercher cet ouvrage dans la plupart des bibliothèques et librairies du monde. Imaginons une grande bibliothèque numérique comprenant des centaines de milliers d’ouvrages récents identifiés par leur ISBN, il est possible d’établir des liens entre les ouvrages à chaque fois qu’un livre en cite un autre, puis de déterminer combien de fois et par qui un titre est cité. Ce système est, dans le domaine scientifique, à la fondation de la bibliométrie, ensemble de techniques consistant à déterminer la visibilité (l’importance ?) d’un article en fonction des citations qui en sont faits puis, à plus petite échelle, le « facteur d’impact » d’une revue. Ce qui peut être contestable quand il s’agit d’évaluer des chercheurs à la seule lumière de ces chiffres mais ce qui nous dessine une extraordinaire carte des influences dans le monde scientifique.

Revenons au livre ancien. Les problématiques sont exactement les mêmes. À ceci près que les bibliothèques numériques existent déjà ou sont en voie de constitution rapide.
*Donner des identifiants (uniques, au niveau mondial) aux livres permettrait de reconstituer ces réseaux visibles par l’étude des citations : que de découvertes pourrions-nous alors faire ! combien plus rigoureux seraient alors les travaux d’histoire culturelle !
*Ils permettraient la création d’un méta-catalogue permettant de retrouver en un clic tous les exemplaires d’une édition/émission dans les bibliothèques du monde entier.
*Cela permettrait à une petite bibliothèque de se rattacher à cet identifiant et donc de bénéficier du travail de catalogage fin des grandes bibliothèques spécialisées (partons du principe que les descriptions seraient placées sous une licence libre) qui y gagneraient, elles, en visibilité et en influence. Donc, de semi-automatiser le catalogage du livre ancien.
*etc. ?

La bibliographie descriptive serait une matière morte.

On pourrait enfin travailler de manière rigoureuse et sérieuse sur les fonds anciens.

Attribuer un identifiant à un exemplaire nécessite néanmoins que l’on puisse se rattacher, en toute connaissance de cause et sans erreur possible, à une émission. Cela signifie utiliser l’empreinte typographique, à mon humble avis trop peu utilisée alors qu’elle constitue l’élément le plus important de la description pour le bibliographe. Nous en parlerons bientôt.

6 Responses to “Pour un identifiant des éditions anciennes”


  1. 1 Alain Pierrot 26 novembre 2009 à 09:58

    « Cela signifie utiliser l’empreinte typographique, à mon humble avis trop peu utilisée alors qu’elle constitue l’élément le plus important de la description pour le bibliographe. Nous en parlerons bientôt. »

    Le plus vite possible!
    Une idée qui nous intéresse bien chez i2S, dans la conception des services que pourraient apporter des scanners de livres plus intelligents.

    Des pistes à évoquer avec les partenaires du projet ARROW ?
    http://www.bnf.fr/pages/infopro/journeespro/pdf/poles…/arrow_presentation.pdf

    • 2 Aurélia 7 décembre 2009 à 20:41

      Dans sa présentation d’Arrow (assises numériques du SNE, 25 novembre dernier), Piero Attanasio a évoqué le projet d’attribuer un ISBN aux ouvrages publiés avant la mise en place de l’ISBN. A Francfort (13 octobre), il avait précisé que « A working group has been established within the ISBN International to study the problem of retrospective assignment of ISBNs », sans indiquer une éventuelle limite chronologique. A suivre…

  2. 3 Manue 26 novembre 2009 à 14:46

    Oui, c’est une belle idée, terrifiante aussi. L’idée de créer un identifiant à portée rétrospective a déjà été mise en oeuvre pour les périodiques avec l’ISSN. On pouvait penser qu’on aurait bien fini un jour par éponger la numérotation de tous ces « périodiques morts »… mais dans la pratique, on a plutôt l’impression d’un remake bibliothéconomique du mythe de Sysiphe. Je n’ose pas imaginer ce que ça donnerait étendu aux monographies, surtout si on descend au niveau de l’émission, dont je ne suis même pas sûre de la place exacte au sein du modèle FRBR – quelque part entre l’Item et la Manifestation, je suppose… Les données des catalogues telles qu’elles sont aujourd’hui sont loin d’être assez précises pour permettre cela, surtout pour le livre ancien avec trop de notices issues de conversions rétrospectives. Ce qui va se passer c’est que des identifiants à la couverture plus étendue que l’ISBN vont finir par avoir un rôle majeur de fait, pour remplir les fonctions indispensables que tu décris : le LCCN de la Library of Congress, et peut-être plus encore, le OCLCnumber de WorlCat. Et si demain Google Books Search décide de rendre publics ses identifiants et de les associer à une API…

    • 4 rm (l'autre) 2 décembre 2009 à 11:33

      j’ai répondu sur le facebook de Remi, si ça intéresse…
      j’ai oublié de dire que je médite aussi une journée d’études sur la bibliographie – et on comprend que je milite pour un rapprochement de la bibliographie et du catalogage.


  1. 1 Tweets that mention Pour un identifiant des éditions anciennes « À la Toison d’or -- Topsy.com Rétrolien sur 26 novembre 2009 à 11:06
  2. 2 Une proposition de Rémi Mathis : un numéro unique d’identification | Bibliographie des éditions françaises du XVIe siècle Rétrolien sur 3 décembre 2009 à 15:04

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