Archives de mai 2010

– Le livre va disparaître ! – Et alors ?

Je me permets de me situer dans la lignée du billet sans intérêt qui précède celui-ci afin de continuer à faire preuve de mauvais esprit.

Comme un certain nombre de collègues, je fais une overdose des discours sur la disparition prochaine du livre et des mêmes réflexions sempiternellement ressassées.

« Mon âme à moi, elle est plus grosse » ou le livre comme dieu-fétiche

Ce type de dessin me sort par les yeux.

ipad-livre-ame

Condamnation morale de l'électronique au nom de... quoi déjà ?. Dessin de Robert Conrad, publié dans Books

J’aimerais avoir plus de renseignements :

*Qu’est l’âme d’un livre ?

*Tous les livres ont-ils une âme ?

*Si oui, était-ce déjà le cas des rouleaux ou seuls les codices en ont-ils une ? Il y a là toute une théologie à faire : vivement le concile.

*Si non, la présence d’une âme dépend-elle
**du livre comme objet en tant que tel (un beau roman de chez Gallimard ou POL en aurait et pas l’ignoble PQ sur lequel est imprimé tel livre ?),
**comme objet personnel (aurait une âme le livre que j’ai lu auprès de ma fiancée à une période agréable de ma vie – un livre est-il un doudou ?)
**ou comme texte (Marc Lévy a-t-il une âme ?) ?

*Mais alors :
**Si cela dépend de l’objet, pourquoi parler de livre en général ?
**Si cela dépend de l’histoire de l’objet, une tablette électronique peut évoquer les mêmes souvenirs qu’un livre papier
**Si cela dépend du texte, la question numérique/papier ne se pose même plus

Utiliser des termes qui n’ont pas de sens précis, jouer sur les a priori et les habitudes des gens pour faire passer tout comportement différent du sien comme déviant et finalement illégitime, cela ne s’appelle-t-il pas de la démagogie ?

Les historiens ne sont pas des romantiques

Un historien ne peut penser de cette manière. Il y a eu au fil du temps diverses manières de transmettre l’information. Le livre tel qu’on le connaît est une de ces manières. Il a joué un rôle énorme dans l’histoire, qu’il est passionnant d’étudier. Mais il n’est ni meilleur ni moins bon qu’un autre système : il correspond juste à une époque.

Je ne peux m’empêcher de penser que ce sont les mêmes personnes qui trouveront ridicules les hommes du Moyen Âge ou de l’époque moderne et qui vouent ce culte au papier. Parce qu’ils jugent tout à l’aune de leur propre époque – posée comme supérieure par principe. Appliquée de manière géographique, cette manière de voir les choses s’appelle du « racisme » – mais, ça, on sait que c’est Mal. De manière chronologique, ça s’appelle « être de son temps » – ni d’avant ni d’après – et c’est Bien (paraît-il).

Au littéraire au cœur tendre qui vient pleurer sur l’éventuelle disparition du codex, l’historien répond : « Et alors ? les tablettes d’argiles et de cire et les rouleaux de parchemin aussi ont disparu ».

Les bibliothécaires, résistants au culte du livre ?

Cette approche romantique du livre me semble extrêmement dangereuse en ce qu’elle fait perdre au livre sa substance. Il devient une pure coquille, bonne en soi. Sans autre raison d’être bonne que la décision qu’on a prise de le définir comme tel. Un fétiche. Comme dans les religions qui périclitent (jadis la romaine, aujourd’hui la catholique) demeurent les signes extérieurs du culte mais on n’en comprend plus le sens profond.

Il fut un temps où le livre était synonyme de culture, d’étude, de sérieux. Il y a bien longtemps que ce n’est plus le cas : l’édition est pour une part une industrie culturelle, pour la plus grande une industrie tout court.

Quiconque fréquente réellement les livres sait la vacuité de la position consistant à lier livres et culture, les bibliothécaires en premier lieu. Qu’ont de respectables ces livres de vedettes de la chanson ou du sport écrits par un nègre ? Pourquoi vouer un culte à cet énième roman sans originalité dont la « durée de vie » sera de deux semaines ? Ce livre qui explique en 2010 que la recherche documentaire se fait sur un Minitel (1,29 F/min) a-t-il sa place ailleurs qu’à la poubelle ?

Le bibliothécaire sait que le lien systématique entre livre et culture a disparu et qu’il y a des bons et des mauvais livres. C’est son métier de choisir les bons et de les diffuser au public idoine. Poser tout livre comme bon, c’est à la fois nier les qualités des vrais bons livres et nier le travail d’accompagnement, de sélection et de médiation qui doit être effectué. Vous nous permettrez donc de juger sur pièce, au cas par cas.

Mais bien souvent, le sectateur du dieu Livre n’a pas plus de doute sur ce qui est Mal que sur ce qui est Bien. Et ce qui est mal, c’est l’électronique, qui tue le livre.
Leur raisonnement est simple, si l’on remonte à son origine

J’aime la culture et la réflexion
OR Ca se trouve dans les livres
DONC J’aime les livres
OR Internet/l’Ipad tue les livres
DONC je n’aime pas internet/l’Ipad etc.

Très bien. L’erreur étant que, dans l’entre-temps, la culture a largement changé de support. Il est désormais extrêmement rare qu’un scientifique publie un livre et les revues uniquement en ligne sont majoritaires. Seule une lointaine nostalgie et un goût immodéré de l’immortalité (matérielle, forcément matérielle) empêchent les sciences humaines de suivre le même chemin.

Personnellement, je passe la moitié de mon temps dans les livres et l’autre devant internet. Il est d’ailleurs rare que je lise/travaille avec un livre sans avoir internet à côté. Et je lis des livres sur internet. Et les renseignements glanés sur internet permettent d’écrire des livres.

Mon bureau

Mon bureau, à l'heure où je vous parle. Au premier plan, le Mal. Derrière, le Bien, tout plein d'âme et de senteurs.

Donc, oui, il est très possible que le livre sur papier disparaisse pour un certain nombre d’usages et je n’y vois aucun inconvénient. Ce phénomène m’intéresse car un modèle vieux de 500 ans est en révolution mais je refuse d’en avoir une approche morale, lyrique ou romantique.

Conclusions

1/ Je ne sais pas ce qu’est « le Livre ».

1 bis/ Un livre n’a pas de valeur en soi

2/ Il n’y a aucun lien automatique entre « livre » et « Culture » (avec un grand C)

2 bis/ Certains livres abêtissent autant leurs lecteurs que TF1 ses téléspectateurs

3/ Une œuvre n’est pas moins belle ni intéressante sur tablette électronique.

3 bis/ Bien au contraire, les possibilités offertes par le changement de support doivent amener une créativité nouvelle et bienvenue

4/ Un livre n’est pas une hostie consacrée ; un écrivain n’est pas une vestale ; détruire un livre n’est pas un blasphème

5/ Je trouve très drôle que les chantres de l’odeur du papier se trouvent souvent chez les romanciers, les petits éditeurs, d’une manière générale dans un milieu qui conchie le conservatisme et se veut engagé. Voir certaines personnes qui se définissent comme libertaires et athées (avec la rhétorique compassée qui va avec) assumer la position la plus dogmatique, religieuse et morale qui soit réjouit mon malheureux esprit épris de paradoxes.

Europeana n’existe pas

Ben non.

En latin, « Européen » se dit « Europensis ». À la rigueur « Europæa ». Mais pas « Europeana ».

Même Félix le dit.

À moins que le but ne soit de proposer un recueil d’ana, c’est à dire des anecdotes sur l’Europe sur le modèle des Scaligeriana, Furetieriana et autres Naudæana ?

Un soir à la Mazarine

Il est des bibliothèques que l’on aime, des salles de lecture que l’on chérit.

Salle de lecture de la Bibliothèque Mazarine

Salle de lecture de la Bibliothèque Mazarine (M.-L. Nguyen - CC-BY - Wikimedia Commons)

Parmi elles, deux tiennent sans doute le premier rang dans mon coeur. L’Arsenal, bien sûr, la bibliothèque de mon compatriote Nodier et de Heredia, où les fonds mêlent malicieusement les papiers jansénistes des Arnauld aux poèmes érotiques de Pierre Louÿs.

Et la Mazarine, bibliothèque d’un des plus grands collectionneurs du Grand Siècle, bibliothèque de Naudé. Première bibliothèque publique de France car la culture ne vaut rien si elle n’est pas partagée pour le plus grand profit de chacun. Et première bibliothèque parisienne que j’aie visitée, pour une exposition pendant les oraux de l’Ecole des chartes…

Au hasard d'un rayonnage

Au hasard d'un rayonnage (M.-L. Nguyen - CC-BY- Wikimedia Commons)

Aussi était-il bien dommage que l’article qui lui était consacré sur Wikipédia (première source d’information de nos/vos lecteurs, bien avant notre/votre site web) ressemblât à cela au 1er janvier 2009… : des approximations, des erreurs, un texte bien court… et aucune photo, ce qui oblige à proposer comme illustration l’extérieur du Palais de l’Institut.

Aussi ai-je mis ma casquette Wikimedia France et avons-nous été très heureux que la bibliothèque Mazarine accepte de nous recevoir pour une séance de photographies, un soir, juste après le départ des lecteurs. Notre photographe, Marie-Lan, a ainsi eu tout le loisir de choisir l’objet et l’angle de ses prises de vue.

Buste de Peiresc par Caffieri

Buste de Peiresc par Caffieri (M.-L. Nguyen - CC-BY - Wikimedia Commons)

Je rassure par avance les lecteurs inquiets de l’irruption de ces nouveaux barbares que sont des wikipédiens dans le saint des saints : en plus de posséder un matériel professionnel et une excellente maîtrise de la technique photographique, Marie-Lan est ancienne élève de la rue d’Ulm. Et nous n’avons rien cassé.

En revanche, de nombreuses photographies ont pu être prises (puis traitées – pour certaines en HDR – indexées, catégorisées, géolocalisées, liées aux autres ressources) dans les salles de lecture, les magasins (du plus ordinaire aux spectaculaires « grandes échelles »), les extérieurs…

N’oublions pas que la Mazarine possède également de nombreuses oeuvres d’art (dont la description est bien entendue liée aux références de la base de données Palissy du ministère de la Culture : exemple pour le buste de Peiresc ci-dessus) et, en soi, une architecture originale des boiseries du XVIIe siècle au splendide escalier XIXe.

Verrière de l'escalier

Verrière de l'escalier (M.-L. Nguyen - CC-BY- Wikimedia Commons)

Enfin, la Bibliothèque nous a fourni des reproduction numériques de documents (lithographies, photographies) qui se trouvent dans le domaine public afin de préparer un prochain travail sur les bibliothécaires et directeurs de la Mazarine : certains ont déjà un article dans Wikipédia ; on ne sait presque rien d’autres personnes dont l’oeuvre administrative et scientifique semble mince ; en revanche plusieurs personnages des plus intéressants se voient privés d’article alors même que les travaux des conservateurs actuels fournissent des sources fiables et aisément accessibles. C’est grâce à ces versements de la Mazarine elle-même que nous pouvons admirer le malicieux sourire de Lorédan Larchey.

Lorédan Larchey, bibliothécaire de la Mazarine

Lorédan Larchey, bibliothécaire de la Mazarine (anonyme, domaine public - Wikimedia Commons)

Voilà donc Wikimedia Commons bien fournie en photographies de la Mazarine ! Commons seulement ? Non pas ! Car toutes ces photos sont soit dans le domaine public, soit placées sous licence libre : chacun est donc entièrement libre de les réutiliser comme bon lui semble, pour peu que l’auteur et la licence soit cités.

Et je ne peux m’empêcher de penser que cela n’aurait pas déplu à Gabriel Naudé.

PS : Nous remercions chaleureusement Christian Péligry et Patrick Latour, directeur et directeur adjoint de la Mazarine, d’avoir bien voulu nous recevoir et d’avoir choisi des documents anciens sur leur bibliothèque.

On ne saurait mieux dire…

Réaction de mon ami Antoine Du Verdier à propos de la réutilisation des données publiques et des bibliothèques qui entravent la diffusion des scans issus de la numérisation des exemplaires qu’elles conservent :

« Si faut-il que je blasme la vaine ambition d’aucuns d’entre eux, qui pensans garder leurs librairies en plus d’estime sans en permettre autre cognoissance que de l’ouir dire, ne voulurent onques souffrir qu’elles fussent communiquées à plusieurs, dont advint que ce leur zele indiscret apporta par laps de temps l’enneantissement de leurs livres qui servirent de pasture à vers et en fin d’aliment au feu, en lieu de bonne et solide nourriture aux subtils esprits humains qui ne vivent que de la substance immortelle des sciences. »

La bibliothèque d’Antoine Du Verdier, seigneur de Vauprivas. Contenant le catalogue de tous ceux qui ont escrit, ou traduict en françois, et autres dialectes de ce royaume…, Lyon : Barthelemy Honorat, 1585, préface, p. XIV.


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