Archives de juin 2010

N’ayons pas peur !

Le fantasme de la loi paralysante

Bertrand Calenge a récemment publié un billet sur son blog pour parler de « l’aporie provoquée par le scrupule juridique » en bibliothèque. Il souligne que les bibliothécaires « anticipent volontiers l’hypothèse de la possibilité de l’éventualité d’un imbroglio juridique : « oui, mais si ? et si ? et si ?… ». Bref on passe de l’action à la procrastination, et de là à l‘aporie. »

Avant de conclure sur un ton volontaire :

« Pitié, n’émasculons pas nos capacités d’innovation en crainte de, qui sait, peut-être, devoir être réprimés. Au-delà des fondamentaux et après vérification soigneuse, il est de notre devoir d’inventer les nouveaux espaces ouverts d’une information publique : alors il faut oser avancer, quitte à parfois devoir battre en retraite ou emprunter un chemin de traverse. Quand la règle est encore en recherche de définition solide et confirmée, préférons l’adage « tout ce qui n’est pas interdit est autorisé » plutôt que de se soumettre craintivement à « tout ce qui n’est pas expressément autorisé est interdit »… »

La procédure, sans autre justification qu’elle-même

Cet article m’a d’autant plus marqué qu’il rejoignait mon expérience personnelle. Je suis passé la semaine dernière au fonds ancien de la bibliothèque municipale de Lyon, celle-là même où Bertrand Calenge officie. Il y a encore quelques semaines, les photographies y étaient autorisées (c’est déjà bien) mais seulement dans le bureau d’un conservateur. Or, des conservateurs, il n’y en a que deux et il leur arrive bien évidemment d’être en réunion, ou occupés – et on espère qu’ils ont autre chose à faire que surveiller de braves lecteurs qui veulent juste pouvoir comparer deux exemplaires d’un livre ancien.

On arrivait donc à des conversations du type [c’est du vécu] :

– Moi : Bonjour, je voudrais prendre ces livres en photos
– Lui : Bien sûr. Mais… le conservateur sera en réunion tout l’après-midi.
– Moi : Gasp ! Et vous ne pouvez pas me surveiller, vous ?
– Lui : Non, il faut que ce soit un conservateur
– Moi : Je ne peux pas aller dans un autre département de la bibliothèque, où un conservateur serait disponible ?
– Lui : Non, il faut que ce soit ici
– Moi : Argh ! Mais vous savez, je suis moi-même conservateur et n’ai jamais tué un livre ancien. Je peux peut-être me surveiller moi-même ?
– Lui : Oui, nous savons que vous êtes conservateur…
– Moi : o_Ô Ah bon ?
– Lui : … mais ce n’est pas possible, c’est la procédure.

Arrivé à ce stade, il y avait deux solutions :
*éclater en sanglots en disant « alleeeeeez, s’il vous plaîîîîîîîît, j’ai un train à 18h, j’habite loin, je suis pauvre, faites-le pour la science bibliographique »
*partir en claquant la porte et attendre que tout le fonds ancien soit disponible sur Google Livres

Je choisissais plutôt la première et, les bibliothécaires étant généralement gentils et arrangeants, on finissait par trouver une solution. Mais avec l’impression que j’embêtais le monde et qu’on me faisait une fleur, alors que je voulais juste bosser normalement…

Laisser faire, laisser passer

Or donc, ce vendredi, quelle ne fut pas ma surprise de me voir répondre « le règlement a changé » à ma timide demande de prise de photos. Et, ce règlement, il est remarquable car il s’adapte aux besoins des lecteurs, précisément sans s’inventer de contraintes là où il n’y en a pas.

Trois cas sont prévus :

*documents du domaine public

Les seules restrictions reposent, comme de juste, sur des questions de conservation du document. Le personnel doit donc donner son accord en fonction de l’état de la reliure (un conservateur pour les documents de la réserve), il est interdit de photographier au flash, on doit utiliser un futon, etc.

On peut même publier ces documents sous réserve de s’engager à citer la provenance (« bibliothèque municipale de Lyon » + cote) et de signaler l’URL ou les références bibliographiques à la bibliothèque. On se situe là dans le domaine des bonnes pratiques.

*documents soumis au droit d’auteur

La photographie est autorisée tant qu’il est fait un usage privé des clichés.

Après, bonne chance pour savoir quel document est soumis au droit d’auteur. Si c’était simple, Gallimard ne menacerait pas Wikisource de procès sous prétexte qu’y sont proposés des textes d’auteurs… qui se trouvent également dans Gallica

*documents issus de collections n’appartenant pas à la BML

Le propriétaire des collections déposées reste libre de déterminer les conditions de reproduction de ses documents.

Partir de la table rase, ne pas la charger sans raison

Qu’est-ce à dire ?
Il me semble que la BM de Lyon part d’une double réflexion

*d’une part ses missions : la diffusion et la mise en valeur de ses fonds, dans la limite de leur conservation durable ;

*d’autre part la situation idéale de ce que veulent les lecteurs.

Or, ici, les deux coïncident !

Ce n’est que dans un second temps qu’ils restreignent cet idéal après avoir identifié deux problèmes (les livres sous droit en raison de la loi sur le droit d’auteur ; les collections en dépôt en raison du texte de la convention de dépôt).
Puis qu’ils adaptent les pratiques aux contraintes plus prosaïques (la mission de conservation de ces livres). Aucune autre contrainte ne pesant sur le département, il n’y a aucune raison de restreindre davantage les capacités d’action des lecteurs.

Et plutôt que de partir du principe qu’il fera mal, on lui fait confiance – en intervenant ensuite, au moindre problème.

Sur Wikipédia, un des principes de base est « Assume good faith ». N’est-ce pas le principe de toute relation humaine, de toute société, si l’on veut que cela fonctionne de manière harmonieuse et efficace ?

Concours de paléo !

Je suppose que la plupart d’entre vous ont déjà suivi les dictées de Pivot (ou Dico d’Or), que ce soit dans votre fauteuil ou amené pieds et poings liés par un professeur de français à une sélection régionale (c’est mon cas : mon Petit Larousse – « Je tiens à remercier les sponsors » – date de cette glorieuse époque…).

Excellent exemple de la possibilité de créer un événement festif s’adressant au public le plus large à partir d’un exercice pouvant sembler dans le meilleur des cas sans intérêt, dans le pire rébarbatif.

Or, en archives, on s’y connaît en exercices rébarbatifs ! [Hum, pardon]. Or, bien des gens prennent un grand plaisir à déchiffrer des textes anciens, avec une réelle satisfaction quand ils y arrivent. Il suffirait de peu de chose – légèrement flatter l’esprit de compétition – pour faire de la paléo un véritable sport. C’est tout aussi intéressant et certainement plus utile que de remplir une grille de mots croisés, après tout.

C’est pourquoi l’initiative des Archives de l’État à Louvain est intéressante. Deux textes (néerlandophones) sont proposés : il faut les transcrire pour le 31 août et les envoyer aux archives.

Des finalistes seront alors sélectionnés pour une épreuve sur table à Louvain, agrémentée d’une visite privée des archives et de la remise des prix.

Tout cela reste très bon enfant (je n’ai même pas trouvé quels étaient le prix) mais permet d’animer le réseau de ses lecteurs (les impliquer), de toucher des personnes qui n’en font pas partie (s’ouvrir au monde) et ainsi de gagner en notoriété, de gagner en image grâce à un exercice plaisant pour tous (ah, ah, qu’est-ce qu’on se marre en cours de paléo). Et certainement, en interne, de motiver les équipes par un travail sympathique, qui sort de l’ordinaire.

Une très bonne initiative à mettre en place au niveau national en France ?

Merci à archives_masala, qui a signalé cette initiative sur Twitter.

PS : « – Lisez ce que vous voyez ! – Euh, Bhnnof ? »

Publications

Je me permets de signaler ici deux parutions de votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Pour les bibliothécaires

D’abord, celle d’une version augmentée et mise à jour de mon mémoire de conservateur des bibliothèques sur les bibliographies nationales rétrospectives.

R. Mathis, Les bibliographies nationales rétrospectives, 2010

R. Mathis, Les bibliographies nationales rétrospectives, 2010

Ce dernier, placé sous une licence CC-BY, reste bien sûr à votre disposition sur le site de l’enssib.

Je me contente de placer ici le court résumé de présentation, écrit de mes blanches mains :

« Un certain nombre de pays ont tenté depuis le milieu du XXe siècle de recenser l’ensemble du patrimoine imprimé publié dans leur langue ou sur leur sol. Ces entreprises de longue haleine, demandant une forte expertise scientifique, sont longtemps restées confinées dans le milieu des bibliographes. Le regard que l’on jette sur elles a toutefois changé avec leur mise en réseau: elles se trouvent désormais au centre des enjeux de numérisation, de précision des métadonnées et constituent finalement des outils de première importance afin de renouveler l’étude de la production écrite de l’Ancien Régime au prisme des digital humanities, tout en appelant à un renouvellement des pratiques de traitement du livre ancien en bibliothèque. »

Pour les dix-septièmistes

Colloque « Les Mondes à part ». ENS-LSH, 23 janvier 2009

Colloque « Les Mondes à part ». ENS-LSH, 23 janvier 2009

L’autre publication, ce sont les actes d’une journée d’étude que j’avais co-organisée avec Françoise Poulet et Géraldine Louis à feue l’ENS-LSH (désormais ENS Lyon, site Descartes).

On trouvera l’argument de la journée sur cette page et la liste des intervenants sur celle-ci : les interventions sont faites par de brillants doctorants (sauf moi, terne doctorant…).

Rainer Zaiser, professeur à l’université de Kiel et éditeur des Papers on French Seventeenth Century Literature a trouvé notre programme suffisamment intéressant pour le publier dans sa revue, ce dont nous lui sommes infiniment reconnaissants.

En voici donc la table des matières :

Introduction par G. Louis, R. Mathis et F. Poulet

I. « Mondes à part » et espace social : stratégies de distinction et de séparation

  • Karine Abiven (Université Paris IV-Sorbonne) : « Le récit du monde : le discours narratif comme facteur de cohésion de la société mondaine ».
  • Françoise Poulet (Université de Poitiers) : « « Comptes-tu mon esprit entre les ordinaires ? » Alidor (La Place Royale) et Alceste (Le Misanthrope) ou l’extravagante mise à l’écart du moi ».
  • Marion Lemaignan (Institut universitaire européen de Florence) : « Des femmes dans les lieux du collectif : trajectoires déviantes et interstices sociaux au XVIIe siècle ».

II. Persécutions et relégations : les dimensions politiques de la mise à l’écart

  • Rémi Mathis (Université Paris IV-Sorbonne) : « « Une trop bruyante solitude ». Robert Arnauld d’Andilly, Solitaire de Port-Royal, et le pouvoir royal (1643-1674) ».
  • Géraldine Louis (Université de Saint-Étienne) : « La rédaction des Mémoires du Cardinal de Retz. Condition et résultat de la conversion d’une disgrâce en retraite ».
  • Camille Le Fauconnier (EHESS-École des chartes) : « Sublet de Noyers. La disgrâce d’un ministre au XVIIe siècle : une zone d’ombre de l’histoire, une zone grise de la société ».
  • Marion Brétéché (Université Paris IV-Sorbonne) : « De la mise à l’écart à l’écriture sur le monde : les mécanismes de l’exil aux Provinces-Unies des « historiens-informateurs » (vers 1680 – vers 1720) ».

III. Les « mondes à part » du récit : de l’utopie aux stratégies discursives de déstabilisation des valeurs établies

  • Mathilde Bernard (Université Paris III-Sorbonne Nouvelle) : « Le Colloquium heptaplomeres ou l’exil de la tolérance ».
  • Mathilde Levesque (Université Paris IV-Sorbonne) : « Les Mondes à part de l’énonciation : la parole dissociée dans l’œuvre de Cyrano de Bergerac ».
  • Élodie Argaud (Université de Saint-Étienne) : « Bayle, historien du libertinage ? Propositions pour la lecture des Pensées diverses sur la comète ».
Papers on French Seventeenth Century Literature, 73 (2010)

Papers on French Seventeenth Century Literature, 73 (2010)

Récapitulatif

  • Les bibliographies nationales rétrospectives. Entre recherche d’identité et identité de la recherche, Sarrebruck : Éditions universitaires européennes, 2010, 120 p.  ISBN : 978-6131510113
  • Les « mondes à part » : représentations symboliques et critiques de la mise à l’écart au XVIIe siècle dans Papers on French Seventeenth Century Literature, vol. XXXVIII, n°73, 2010 (codir. G. Louis, R. Mathis et F. Poulet)

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