N’ayons pas peur !

Le fantasme de la loi paralysante

Bertrand Calenge a récemment publié un billet sur son blog pour parler de « l’aporie provoquée par le scrupule juridique » en bibliothèque. Il souligne que les bibliothécaires « anticipent volontiers l’hypothèse de la possibilité de l’éventualité d’un imbroglio juridique : « oui, mais si ? et si ? et si ?… ». Bref on passe de l’action à la procrastination, et de là à l‘aporie. »

Avant de conclure sur un ton volontaire :

« Pitié, n’émasculons pas nos capacités d’innovation en crainte de, qui sait, peut-être, devoir être réprimés. Au-delà des fondamentaux et après vérification soigneuse, il est de notre devoir d’inventer les nouveaux espaces ouverts d’une information publique : alors il faut oser avancer, quitte à parfois devoir battre en retraite ou emprunter un chemin de traverse. Quand la règle est encore en recherche de définition solide et confirmée, préférons l’adage « tout ce qui n’est pas interdit est autorisé » plutôt que de se soumettre craintivement à « tout ce qui n’est pas expressément autorisé est interdit »… »

La procédure, sans autre justification qu’elle-même

Cet article m’a d’autant plus marqué qu’il rejoignait mon expérience personnelle. Je suis passé la semaine dernière au fonds ancien de la bibliothèque municipale de Lyon, celle-là même où Bertrand Calenge officie. Il y a encore quelques semaines, les photographies y étaient autorisées (c’est déjà bien) mais seulement dans le bureau d’un conservateur. Or, des conservateurs, il n’y en a que deux et il leur arrive bien évidemment d’être en réunion, ou occupés – et on espère qu’ils ont autre chose à faire que surveiller de braves lecteurs qui veulent juste pouvoir comparer deux exemplaires d’un livre ancien.

On arrivait donc à des conversations du type [c’est du vécu] :

– Moi : Bonjour, je voudrais prendre ces livres en photos
– Lui : Bien sûr. Mais… le conservateur sera en réunion tout l’après-midi.
– Moi : Gasp ! Et vous ne pouvez pas me surveiller, vous ?
– Lui : Non, il faut que ce soit un conservateur
– Moi : Je ne peux pas aller dans un autre département de la bibliothèque, où un conservateur serait disponible ?
– Lui : Non, il faut que ce soit ici
– Moi : Argh ! Mais vous savez, je suis moi-même conservateur et n’ai jamais tué un livre ancien. Je peux peut-être me surveiller moi-même ?
– Lui : Oui, nous savons que vous êtes conservateur…
– Moi : o_Ô Ah bon ?
– Lui : … mais ce n’est pas possible, c’est la procédure.

Arrivé à ce stade, il y avait deux solutions :
*éclater en sanglots en disant « alleeeeeez, s’il vous plaîîîîîîîît, j’ai un train à 18h, j’habite loin, je suis pauvre, faites-le pour la science bibliographique »
*partir en claquant la porte et attendre que tout le fonds ancien soit disponible sur Google Livres

Je choisissais plutôt la première et, les bibliothécaires étant généralement gentils et arrangeants, on finissait par trouver une solution. Mais avec l’impression que j’embêtais le monde et qu’on me faisait une fleur, alors que je voulais juste bosser normalement…

Laisser faire, laisser passer

Or donc, ce vendredi, quelle ne fut pas ma surprise de me voir répondre « le règlement a changé » à ma timide demande de prise de photos. Et, ce règlement, il est remarquable car il s’adapte aux besoins des lecteurs, précisément sans s’inventer de contraintes là où il n’y en a pas.

Trois cas sont prévus :

*documents du domaine public

Les seules restrictions reposent, comme de juste, sur des questions de conservation du document. Le personnel doit donc donner son accord en fonction de l’état de la reliure (un conservateur pour les documents de la réserve), il est interdit de photographier au flash, on doit utiliser un futon, etc.

On peut même publier ces documents sous réserve de s’engager à citer la provenance (« bibliothèque municipale de Lyon » + cote) et de signaler l’URL ou les références bibliographiques à la bibliothèque. On se situe là dans le domaine des bonnes pratiques.

*documents soumis au droit d’auteur

La photographie est autorisée tant qu’il est fait un usage privé des clichés.

Après, bonne chance pour savoir quel document est soumis au droit d’auteur. Si c’était simple, Gallimard ne menacerait pas Wikisource de procès sous prétexte qu’y sont proposés des textes d’auteurs… qui se trouvent également dans Gallica

*documents issus de collections n’appartenant pas à la BML

Le propriétaire des collections déposées reste libre de déterminer les conditions de reproduction de ses documents.

Partir de la table rase, ne pas la charger sans raison

Qu’est-ce à dire ?
Il me semble que la BM de Lyon part d’une double réflexion

*d’une part ses missions : la diffusion et la mise en valeur de ses fonds, dans la limite de leur conservation durable ;

*d’autre part la situation idéale de ce que veulent les lecteurs.

Or, ici, les deux coïncident !

Ce n’est que dans un second temps qu’ils restreignent cet idéal après avoir identifié deux problèmes (les livres sous droit en raison de la loi sur le droit d’auteur ; les collections en dépôt en raison du texte de la convention de dépôt).
Puis qu’ils adaptent les pratiques aux contraintes plus prosaïques (la mission de conservation de ces livres). Aucune autre contrainte ne pesant sur le département, il n’y a aucune raison de restreindre davantage les capacités d’action des lecteurs.

Et plutôt que de partir du principe qu’il fera mal, on lui fait confiance – en intervenant ensuite, au moindre problème.

Sur Wikipédia, un des principes de base est « Assume good faith ». N’est-ce pas le principe de toute relation humaine, de toute société, si l’on veut que cela fonctionne de manière harmonieuse et efficace ?

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Cette entrée a été publiée le 29 juin 2010 à 19:48. Elle est classée dans Le travail du conservateur, Relation au lecteur et taguée , , . Bookmarquez ce permalien. Suivre les commentaires de cet article par RSS.

3 réflexions sur “N’ayons pas peur !

  1. Intéressant de voir que de grands établissements finissent par se rendre au réalisme.
    http://boiteconserve.wordpress.com/2010/06/16/photo/ :D.

  2. C’est un archi-grand classique que de préférer emmerder 99% des gens pour éviter les hypothétiques débordements qu’un petit 1% pourrait éventuellement entrainer.

  3. Une bonne partie de l’administration fonctionne comme cela: on refuse par défaut, même s’il n’existe aucune règle contre, de peur qu’éventuellement il y ait un problème.

    C’est en particulier vrai en matière financière, car les agents comptables peuvent être sanctionnés en cas de dépense incorrecte. alors qu’il est très difficile de les sanctionner en cas de dépense correcte refusée.

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