De quoi les bibliothécaires sont-ils des professionnels ?

Professionnels… ou pas ?

Il y a quelques semaines, un bibliothécaire états-unien [mise à jour : canadien],  Ryan Deschamps, avait publié un billet sur son blog « The Other Librarian » : Ten Reasons Why ‘Professional Librarian’ is an Oxymoron. pour expliquer que les bibliothécaires ne sont spécialistes de rien du tout. Ce bien joli troll a mis en émoi les professionnels de la profession aux Etats-Unis [MàJ : en Amérique du Nord].

Or, on a appris dans le même temps que la nouvelle directrice de la bibliothèque municipale de Toulouse – l’une des plus belles de France, avec un fonds ancien de tout premier ordre – ne serait pas conservateur mais administrateur territorial. Non qu’aucun conservateur n’ait été intéressé par le poste : cinq ont postulé et j’ai la faiblesse de croire ceux qui m’ont dit que se trouvaient parmi eux d’excellents « professionnels ». Pourtant ce n’est pas eux qui ont été retenus. Le fait que la lauréate soit une ancienne collègue d’une personne possédant une influence dans la décision finale peut être regardé par certains comme éthiquement contestable mais l’on peut penser qu’une commune de la taille de Toulouse ne prend pas ses décisions à la légère. Surtout qu’elle devra payer cet administrateur alors qu’un conservateur d’Etat aurait été gratuitement mis à disposition.

J’ignore donc si cette dame fera une bonne directrice mais là n’est pas l’important. L’essentiel est que cela ne choque pas un maire, un adjoint à la Culture, un DGS, un DAC, etc. de nommer un administrateur comme directeur de la BM pour peu qu’il soit entouré de conservateurs spécialistes chacun de leur domaine.

Mais pourquoi s’en étonner ?

Des bibliothèques confiées à des non-bibliothécaires

*Rappelons que les statuts de l’École normale supérieure (art. 6 du décret 2000-681 modifiant le décret 87-695 du 26 août 1987) permettent que le directeur de la bibliothèque soit un professeur ou maître de conférence. Et, esprit d’école jouant, c’est presque toujours le cas car il y a peu de normaliens parmi les conservateurs de bibliothèques (leur taux remonte néanmoins avec la difficulté croissante à trouver un poste d’enseignant-chercheur dans le supérieur, même quand on est normalien).

*Rappelons que les bibliothécaires territoriaux (cadres de la fonction publique, de catégorie A) n’ont aucune formation après avoir obtenu leur concours alors qu’ils dirigent souvent des bibliothèques de taille moyenne.

*En bibliothèques départementales de prêt, des administratifs ont depuis plusieurs années déjà pris des places de directeurs. Je ne sache pas que des évaluations aient souligné l’effondrement des services dirigés par ces personnes. Mais j’aimerais beaucoup disposer d’une étude sur les similitudes et différences dans la gestion entre un conservateur et un administrateur. Si les associations professionnelles veulent protester, il faut qu’elles puissent le faire de manière constructive et argumentée : s’étrangler de fureur ne sert de rien si cela passe pour un réflexe corporatif. Il faudrait donc expliquer pourquoi c’est Mal, chiffres et études à l’appui. Et, ça, nous en sommes incapables.

*Tournons-nous vers l’étranger, également. Là, il est normal que des directeurs de bibliothèques soient des scientifiques, spécialistes de la matière sur laquelle porte la bibliothèque, qui se forment rapidement aux enjeux et problématiques propres à la documentation. Je ne pense pas que cela fonctionne moins bien. Quand mon ami Vincent Giroud est rentré en France après avoir été conservateur des livres et manuscrits modernes de la Beinecke, à Yale, ç’a été pour devenir professeur de littérature anglaise à l’université et non conservateur. Est-ce pourtant à dire que le système d’information de Yale est piteux et que cette petite université emploie des branques ?

Conclusion

Ma conclusion n’est pas univoque : je ne sais pas si c’est une bonne ou une mauvaise chose d’avoir des administratifs comme directeurs. À vrai dire, l’exemple des musées montre que cela peut être excellent OU détestable selon la politique menée.

Il y a en revanche une chose que je sais, c’est que ce type de bouleversement dans le fonctionnement est un signe et qu’il ne faut jamais les négliger.

On peut souligner que les bibliothèques se sont développées de manière extraordinaire ces 50 dernières années et que la professionnalisation des équipes y a joué un grand rôle. Mais nous ne sommes plus en 1960. Le contexte a changé, le public et les possibilités de se documenter aussi.

Il n’est pas possible de répondre que les bibliothèques sont formidables et qu’elles s’adaptent remarquablement à ceux qui pensent le contraire et ont du pouvoir sur elles.

*On ne peut plus répondre : « oui mais j’ai fait de la bibliothéconomie, ça me permet de répondre à toutes les questions » à un enseignant-chercheur qui écrit : « Le personnel censé aider aux recherches documentaires n’est strictement d’aucun secours, vu qu’il se contente de rentrer les mots-clef qu’on lui fournit dans l’interface sus-dite »

*On ne peut plus répéter : « je sais super bien faire une recherche et c’est là mon métier » quand des études scientifiques démontrent que le service de référence virtuel de Wikipédia est aussi bon voire meilleur que ceux des bibliothèques.

*On ne peut pas continuer à répéter qu’il faut avant tout former les conservateurs au management. Car si on veut des vrais managers, on va les chercher chez les administrateurs. Voire dans le privé.

*On ne peut pas à la fois baver de jalousie devant la bibliothèque de Delft (dont le directeur vient du monde des médias et n’avait aucune expérience en bibliothèque) et refuser de tenter l’expérience en France.

Alors, quelle est la valeur ajoutée d’un bibliothécaire ou d’un conservateur en bibliothèque ?

Dans les fonds anciens, je le sais. Mais parce que le conservateur de fonds ancien est un vrai spécialiste de son sujet, qui ne se contente pas d’être bibliothécaire.

Pour les autres types de bibliothèques (BU, BM), je sais un peu mais je ne suis pas sûr. Et j’aimerais que les autres me l’apprennent avec des arguments convaincants… ou se taisent à jamais.

Buzz
Sur le même sujet, à lire
Pourquoi un administrateur à la direction d’une bibliothèque est une bonne chose », dans Bibliothèques 2.0 ; par « un conservateur territorial de bibliothèques »
Bienvenue à Toulouse » dans /home/nicomo par Nicolas Morin
Chronique d’un échec annoncé… » dans Le Nombril de Belle-Beille par Olivier Tacheau
Biblio-surveillance » dans Kotkot par Michel Fauchié

11 Responses to “De quoi les bibliothécaires sont-ils des professionnels ?”


  1. 1 antmeyl 1 juillet 2010 à 09:47

    « On ne peut pas continuer à répéter qu’il faut avant tout former les conservateurs au management. Car si on veut des vrais managers, on va les chercher chez les administrateurs. Voire dans le privé. »

    Ben pour moi, tu donnes là une bonne réponse aux émois provoqués par la nomination de cette collègue administratrice au poste de directrice de la BMVR de Toulouse.

    A partir du moment où on nous rebat les oreilles sur le fait qu’un directeur est avant tout un manager, la logique veut qu’on finisse par recruter des professionnels dont l’administration est le métier (administrateurs) plutôt que des professionnels dont l’administration n’est qu’une facette du métier, abordée quelques heures en formation initiale (conservateurs)

    Ensuite, il faut savoir de quelle direction on parle. Celle de la BnF ou celle d’une BU de province, d’une BMVR ou d’une BM de petite ville.

    Dans une BU d’université autonome, la situation que je connais plus intimement, la notion de « direction » devient toute relative dans la mesure où le vrai boss est un enseignant-chercheur (le Président), le directeur du SCD n’étant plus que le chef d’un service commun parmi les autres. Il doit, à mon sens, être avant tout un professionnel de la documentation. Pour ce qui est de l’administration, l’université dispose de vrais professionnels qui dirigent des services spécialisés.

    J’ai tendance à penser que ce devrait être le cas à la municipalité de Toulouse. Mais cette nomination traduit peut être simplement la priorité de la municipalité de Toulouse en matière de politique culturelle : la bonne gestion administrative (le management?) des ressources allouées à cette politique avant tout.

  2. 2 JMB 1 juillet 2010 à 10:17

    La nomination d’un administratif à la tête d’une BM, pour être exceptionnelle, n’est pas une nouveauté. Je connais au moins un précédent : celui de la BMVR de Limoges au début des années 2000. Certes, ce n’est pas la même taille, mais la philosophie est la même. J’ai ouï dire, d’ailleurs, que cette expérience limousine n’a pas été un franc succès.

  3. 3 liberlibri 1 juillet 2010 à 11:25

    Ca m’ennuierait quand même de me taire à jamais…
    Concernant le volet formation en BU, il ne me semblerait pas inintéressant d’avoir un statut similaire à celui des professeurs documentalistes. C’est en effet grâce à ce statut d’enseignant que ces collègues sont désormais intégrés aux équipes pédagogiques dans leurs établissements. C’est encore loin d’être le cas dans les BU.

  4. 4 nicomo 1 juillet 2010 à 18:40

    Ryan Deschamps est Canadien. Sinon, tout va bien.

  5. 5 RM 1 juillet 2010 à 19:03

    > antmeyl : Oui. J’ai été assez marqué par mon passage aux Pays-Bas. Là, les directeurs sont de *vrais* administrateurs, qui passeraient pour des tueurs auprès de la plupart de nos collègues. Je trouve Bas Savenije cordial et charmant mais son seul nom faisait trembler pas mal de gens à la KB.
    Pour ce qui est des SCD dans les universités autonomes, cela demande nuance, non ? Un directeur gère plusieurs centaines de milliers/millions d’euros et souvent plus d’une centaine de personnes (en n+2, certes).

    > JMB : Je l’ignorais. Ce serait vraiment intéressant d’avoir une vraie évaluation de cette période et avis des politiques locaux, du ministère et des employés de la bibliothèque.

    > liberlibri : Sauf que les documentalistes de lycée ont des missions proches des profs normaux et sont recrutés sur un concours de même niveau (capes) : leur intégration est aisée. Alors que les formateurs de BU sont souvent *très* loin d’avoir un niveau et des préoccupations comparables à celles des enseignants-chercheurs. La preuve est que ces formations sont souvent sous-traitées à des moniteurs étudiants.

    > nicomo : Oups, mes excuses à lui. Ceci dit, cela m’étonne que « tout aille bien ». Si on commence à être d’accord tous les deux sur certains sujets, je vais finir par être d’accord avec Olivier Tacheau et ce sera le début de la fin😉

  6. 6 antmeyl 2 juillet 2010 à 08:09

    @RM
    Nuance? Je ne crois pas, même pour la BNUS. Dans le cadre universitaire, tout dépend selon moi de l’orientation politique de l’établissement en matière d’information scientifique et technique.

    Si c’est l’angle technique et documentaire qui prévaut, un conservateur s’impose. Si c’est l’angle gestion efficiente des ressources, un administrateur s’impose. Si c’est le lien à l’enseignement et à la recherche, pourquoi pas un enseignant-chercheur?

    De toute façon, ce qui compte, c’est la dynamique d’une équipe de direction et pas la qualité des individualités qui la composent : je ne crois pas à l’homme ou à la femme providentielle. Cela ne garanti en rien le bon fonctionnement d’un collectif.

    Et pour moi, ce sont plus les modes de gestion qui posent problème que les statuts de ceux qui les mettent en oeuvre.

    Du coup, je me sens décalé dans ce débat dans lequel s’affrontent deux positions dans lesquelles je ne me reconnais pas, entre la propagande sur notre « métier » et celle sur le management (technique qui fait figure de solution magique ce qui ne laisse pas de m’étonner)

  7. 7 Hervé 3 juillet 2010 à 23:51

    En dehors des BMVR, rares et dont l’aspect usine à gaz peut toujours porter à penser qu’il faut des spécialistes de la gestion pour les gérer, interessons-nous plutôt au vrai tissu national des bibliothèques, les « petites et moyennes » et étonnons-nous plutôt que :

    Personne ne s’étonne jamais que la plupart des discothécaires de BM soient recrutés sur la base d’un DUT metiers du livre…

    Ni que pratiquement aucun responsable du parc informatique d’une BM ne vienne de la filière informatique

    Ou qu’un animateur multimédia de BM vienne de la filière Animation, laquelle ne comporte pas de spécialité informatique et multimédia

    Ou qu’un bibliothécaire…

  8. 8 Isabelle 11 juillet 2010 à 00:41

    Les collectivités nomment qui elles veulent : elles sont habituées à nommer au copinage, politique ou personnel. Que ce soit une bibliothèque n’a aucune importance : le tout est de « caser » quelqu’un ….. L’Etat cède au mêmes considérations, tant il a d’énarques inemployés à caser n’importe comment. Culture et compétence professionnelle sont secondaires. Ce n’est pas du corporatisme que de lutter contre cette conception obscurantiste.

    Un architecte me disait récemment, à l’appui d’un discours extrêmement méprisant : « Moi aussi, j’ai été conservateur …. » Ben tiens. Moi aussi, j’ai été architecte : la preuve, j’ai regardé un parpaing !

  9. 9 rr 11 juillet 2010 à 11:00

    rappelons que l’ancien comme le nouveau décret sur les enseignants-chercheurs prévoit explicitement qu’ils puissent être nommés à plein temps en BU.

    Il y a d’autres professions que des bibliothécaires en bibliothèque depuis longtemps (BDP). Il y a aussi d’autres corps que les conservateurs ou bibliothécaires qui sont nommés pour diriger des bibliothèques.
    Je me souviens vaguement d’une histoire à Orange, il y a quelques années…
    Quoiqu’il en soit mon avis personnel est que c’est navrant, car au fond comme disait mon ancien directeur, la grande différence entre le cimetière et la bibliothèque, c’est que la seconde n’a pas de public captif… et il me semble que c’est bien la différence entre la filière culturelle et la filière administrative, et que cela demande des réflexions stratégiques et politiques, des actions, fort différentes. S’il faut assurer une solide gestion administrative, une grande BMC comme Toulouse peut disposer d’un attaché pour ce faire, en plus du directeur, s’il faut imaginer l’évolution de la bibliothèque à 1, 5, 10 ans, il faut un bibliothécaire…
    RM (l’autre)

  10. 10 DM 23 septembre 2010 à 13:04

    Une petite remarque: pour avoir côtoyé les responsables de plusieurs bibliothèques universitaires spécialisées (des ingénieures de recherche CNRS de la bonne branche d’activité), je sais qu’une énorme part de leur travail est du pur administratif: gestion des marchés publics, relance de fournisseurs, ou du technique: planification du déménagement, plan des locaux.

    Dans ces circonstances, prendre un expert en paléographie serait du pur gâchis.

    Cela dit, une bonne partie du travail d’un enseignants-chercheur, surtout en université où les moyens administratifs sont moindres qu’en grande école, est de veiller à l’intendance (obtenir une salle correctement équipée pour le travail envisagé, etc.).


  1. 1 Ce dont les bibs ont besoin « pintiniblog Rétrolien sur 4 juillet 2010 à 15:49

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