Les conservateurs et la recherche : la formation

Suite des comptes rendus des Estivales de l’enssib. Après le retour d’expérience sur la recherche en général, je reviens sur ce que j’ai tenté de faire passer lors de la seconde table ronde – à laquelle j’avais été cordialement convié – sur la question de la place de la recherche dans la formation.

Quelle place pour la recherche dans la formation ?

*La formation est très chargée et les enseignements souvent en concurrence. La question est donc difficile et doit être abordée avec prosaïsme. Cependant, je ne parlais pas en tant que membre du groupe de réflexion sur la rénovation du DCB mais comme intervenant extérieur => je me donne le droit de faire du wishful thinking ou dédaigner les impossibilités pratiques.

*Or, une des grandes ambiguïtés de l’enssib vient d’un fossé entre un discours soulignant l’importance de la recherche dans la formation intellectuelle et la fréquente impossibilité pratique de poursuivre ses recherches : c’était mon cas puisque mes archives se situaient à Paris, dans un dépôt fermé le week-end et où la photographie était interdite.

*Autre clarification : on peut partir du principe que les élèves ont déjà une expérience de recherche et c’est en effet très souvent le cas (au moins au niveau M2). Mais souvenons-nous que le concours est officiellement au niveau licence [sic], donc pré-recherche. Ambiguïté.

Quelles thématiques ?

Il y là, deux grandes possibilités :
1/sur des sujets possédant un rapport avec les bibliothèques ou la documentation car nous sommes tout de même à l’enssib
2/n’importe quel sujet car la recherche serait considérée comme une formation intellectuelle de haut niveau, bonne en soi.

Je ne suis pas contre la première solution, qui possède des avantages :
*le BBF publie en grand nombre soit des travaux de DCB soit des retours d’expérience de professionnels : les véritables travaux de recherche de la part de ces derniers sont plus rares qu’on pourrait le souhaiter. La culture de la recherche s’acquiert lors de la formation et il pourrait être bon de la donner au plus grand nombre afin d’augmenter la concurrence pour la publication et donc de hausser le niveau.
*le fait de publier (surtout dans le BBF) conserve son petit prestige au sein des équipes et peut être pris en compte dans leur gestion, surtout pour les jeunes professionnels.
*important pour les postes plus scientifiques (histoire du livre) : il est tout simplement impossible qu’un conservateur soit moins bon en histoire du livre (voire en histoire tout court s’il a la charge d’un fonds régional) que ses lecteurs : question de crédibilité
*pour des raisons d’équité entre conservateurs. Il existe de nombreux postes pour lesquels on exige un chartiste ; l’inclusion de la recherche dans la formation doit permettre qu’un conservateur non-chartiste mais volontaire et motivé puisse obtenir un poste d’un département spécialisé de la BnF. Rappelons que, même pour la direction d’une belle BM classée « le diplôme d’archiviste paléographe serait un plus ».

La seconde solution n’est pas inintéressante non plus :
*si un maire d’une grande ville trouve qu’un chartiste est plus à même de diriger sa bibliothèque qu’un autre, c’est que la recherche ne donne pas seulement des connaissances ou des compétences techniques mais constitue aussi tout simplement une excellente formation de l’esprit. Remarquons tout de même que la plupart des grands bibliothécaires, de Léopold Delisle à [remplir ici avec le nom d’une personne en poste], en passant par Julien Cain ou Ernest Coyecque faisaient de la recherche.
*il est de nombreuses bibliothèques où un conservateur qui comprend de quoi parlent les livres qu’il achète serait *très* utile. Oui, aux conservateurs docteurs en informatique, en mathématiques, en biologie !
*le métier est en grande mutation. La « bibliothécarisation » de la société fait que les compétences d’hier ne sont plus spécifiques. Il ne sert à rien de se former à celles d’aujourd’hui, déjà largement diffusées, mais il faut préparer celles de demain. Plus qu’une formation pratique ou technique, une formation intellectuelle est nécessaire. Le principe de la recherche est de nous confronter sans cesse à de l’inconnu, qu’il faut comprendre et analyser : quelle meilleure formation pour être prospectif et tenter de comprendre un monde en évolution rapide ?

Selon quelles formes ?

Là encore, deux possibilités, qui ont chacune leur intérêt :
1/la recherche en soi
2/l’encadrement et la maîtrise d’œuvre de la recherche

1/Recherche en soi :
*on revient sur les notions de valeur ajoutée d’un conservateur par rapport à un administratif (cf BM de Toulouse… et annonce de la BM de Troyes)
*on sait que certains conservateurs ne feront pas de recherche ensuite et qu’on ne leur en demandera jamais => important qu’ils puissent en faire au moins à une époque de leur vie et l’enssib, en tant qu’organisme de recherche, me semble le bon endroit
*dans les villes non-universitaires (j’ai l’exemple d’Albi en tête, où Matthieu Desachy effectue un excellent travail d’administrateur à la tête de la BM et de scientifique avec une exposition donnant lieu à un catalogue d’excellent niveau tous les deux ans), le conservateur passe encore pour l’érudit, à qui on peut demander des expertises. Ne pas être capable de répondre => mauvaise réputation de l’ensemble de la profession. C’est pourquoi la recherche doit être incluse dans la formation car ce n’est pas un choix individuel mais aussi une responsabilité vis à vis des collègues.

2/Maîtrise d’œuvre :
*Question de la mise à disposition des données culturelles publiques : on ne peut pas être contre la plus large mise à disposition des données, des fichiers numérisés etc. si l’on est chercheur. L’inadaptation des conservateurs à leur public vient de ce qu’ils ne se mettent pas à leur place
*Question de la capacité à monter un dossier européen. Ce que j’entends par recherche n’est pas forcément le caractère érudit de petits travaux personnels : il est au contraire beaucoup plus utile pour soi-même et l’institution de s’insérer dans des programmes nationaux voire internationaux et de susciter ces programmes => grande visibilité, relations avec l’extérieur. Cf Europeana Regia ; numérisation des Romans de la Rose, etc.

3 Responses to “Les conservateurs et la recherche : la formation”


  1. 1 Antoine M. 15 juillet 2010 à 07:10

    Bonjour Rémi !

    Merci pour tes deux billets sur la question de les liens entre recherche et conservateurs (que se posent particulièrement les élèves de l’Ecole des chartes au cours de leur scolarité du fait de leur obligation de mener un travail de recherche au cours de leur scolarité, et que je me suis donc souvent posé !).

    Si tu démontres clairement les apports de la recherche à la formation des conservateurs, j’ai le sentiment qu’une différenciation mériterait d’être faite pour y voir plus clair : la formation du conservateur peut l’amener à *choisir* un sujet de recherche mais sa pratique professionnelle tendrait plutôt à lui en imposer.
    En effet, dans les exemples que tu cites, je perçois deux réalités :
    1) les difficultés pour les conservateurs de mener *leurs* recherches (le possessif me semble important), notamment dans le cadre d’une thèse de doctorat, du fait de l’éloignement de leurs fonds, des bibliothèques spécialisées, etc.
    2) des domaines professionnels de recherche qui s’imposent au conservateur : histoire locale, histoire du livre, mais aussi sociologie des publics, usages liés aux nouvelles technologie… Ces domaines peuvent varier selon les affectations. Or le public attend du conservateur qu’il soit d’abord le premier spécialiste de ses fonds, ce qui est de fait une question de crédibilité pour l’ensemble de la profession comme tu le rappelais.

    Il me semble donc qu’il faut faire une distinction entre recherche « libre » (le terme est mauvais mais je en trouve rien de mieux pour le moment), issue des années de formation où l’étudiant est attaché à choisir son sujet, et recherche « professionnelle », imposée par les nécessités du métier (mais qui pose peut-être tout autant de problème à être accomplie…). Si des compétences sont communes aux deux (c’est évident), les savoirs acquis ne le sont pas forcément.
    N’y aurait-il donc pas nécessité, au cours de la formation de conservateur, de sensibiliser à cet aspect des choses ? La tendance actuelle à favoriser la mobilité et, de toute façon, la diversité des collections me semblent rendre inévitable pour un conservateur de se trouver confronter à des domaines de recherche autres que celui qu’il avait choisi de traiter dans le cadre d’une recherche universitaire.

    Je ne sais pas si cela te semble pertinent. Mon inexpérience m’abuse peut-être…

    • 2 RM 17 juillet 2010 à 18:15

      Bonjour Antoine,

      Je suis tout à fait d’accord avec toi : c’est, je crois, la question que j’aborde dans mon second point.

      Excepté que je ne suis pas si sûr que la pratique du métier « impose » certaines recherches. Enfin, j’ai le sentiment personnel qu’elle en impose en effet, mais beaucoup ne l’entendent pas de cette oreille et cela ne nuit pas à leur carrière, bien au contraire.

      Dans le cadre de la formation, si elle ne prend pas la forme de temps libre contrôlé, l’approche de la recherche serait de toute formation très rapide, je pense. Avec comme but premier de donner une curiosité intellectuelle aux conservateurs, le goût d’apprendre, de chercher, de fureter, de se colleter à l’inconnu… Nullement de décider qui conservera pendant 40 ans le fonds ancien de Rennes en tant que spécialiste de l’histoire de la Bretagne ou qui travaillera aux Cartes et plans comme historien de la géographie.

      Mais l’exemple de Raphaëlle Bats (billet précédent) montre que l’environnement professionnel donne parfois l’envie de recentrer sa recherche sur le bibliothèques (« libre » => de métier)… et que c’est grâce aux capacités (curiosité, capacités d’analyse, capacités de travail…) acquises pendant ses recherches libres qu’elle est capable à la fois de mener de bonnes recherches « de métier » et d’être un bon conservateur.


  1. 1 Ébats sur un débat… « Le nombril de Belle Beille Rétrolien sur 16 juillet 2010 à 13:26

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