Archives de octobre 2010

Eloge de l’humilité

Je cesse de parler de la question de la recherche : je crois que nous en avons fait le tour – c’était d’ailleurs certainement le cas avant mon arrivée dans la profession : que les plus anciens excusent mon inexpérience – et les mêmes arguments reviennent sans cesse de part et d’autre. La récente discussion sur la liste de l’ADBU était à cet égard un peu décevante.

Avant de clore ce dossier, je voudrais cependant donner un dernier argument. L’humilité.

L’idée m’en a été donnée par un court article publié dans le Journal of Cell Science (doi:10.1242/jcs.033340) en 2008 – ce que c’est que de fréquenter des biologistes…
Dans cet essay intitulé « The importance of stupidity in scientific research », Martin A. Schwartz, microbiologiste à l’université de Virginie, raconte qu’il a récemment revu une jeune fille qui était en thèse avec lui quelques années auparavant. À son grand étonnement, elle avait abandonné sa thèse de science, avait étudié le droit à Harvard et était désormais une brillante avocate travaillant pour une ONG. Sa surprise fut plus grande encore quand cette personne extrêmement douée lui révéla qu’elle avait abandonné sa thèse parce qu’elle « en avait assez de se sentir stupide ».

Car c’est précisément en cela que consiste la recherche : sans arrêt se sentir stupide. L’auteur explicite sa pensée : tant que l’on reste à bac+3 (voire bac+5 dans les filières professionnelles), on nous demande uniquement d’apprendre des choses, de les comprendre et de savoir les appliquer. La recherche est tout à fait différente

« Ma thèse était interdisciplinaire et, pendant un temps, à chaque fois que je rencontrais un problème, je harcelais les profs spécialistes des différentes disciplines dont j’avais besoin. Je me souviens du jour où Henry Taube (il fut lauréat du prix Nobel deux ans plus tard) me dit qu’il était incapable de résoudre le problème que je lui soumettais et qui relevait pourtant de sa spécialité. J’étais en 3e année de thèse et je m’imaginais que Taube en savait mille fois plus que mois (au bas mot). S’il n’avait pas la réponse, personne ne l’avait.

C’est alors que je réalisai : personne ne l’avait.

Et c’est bien pour cela que c’était de la recherche. »

Se sentir stupide n’est pas une mauvaise chose, bien au contraire. Clemenceau est réputé avoir dit : « Ce qui m’intéresse, c’est la vie des hommes qui ont échoué car c’est le signe qu’ils ont essayé de se surpasser ». C’est bien de cela qu’il est question : non de la « stupidité relative » que l’on peut ressentir à côté d’une personne meilleure en classe, mais bien LA stupidité, une « stupidité absolue ». Une stupidité choisie car elle est la seule voie vers la connaissance, même si elle est particulièrement inconfortable.

Et cela a des conséquences. La principale est, je pense, une grande humilité face aux choses. Savoir qu’on en sait bien peu et que la connaissance est elle-même mouvante et instable – se sentir sans cesse rabaissé par le monde même – rend modeste. Voilà sans doute pourquoi les chercheurs sont bien plus favorables à Wikipédia que les journalistes, « intellectuels » et autres mondains. Ils se savent eux-mêmes stupides et ont abandonné leur croyance en une Vérité que certains détiendraient.

La seconde une humilité face aux gens. Le chef d’équipe, le « manager » est payé pour dominer. S’il est agréable, c’est parce qu’il sait que la productivité de son équipe n’en est que meilleure. Il « gère » des « ressources humaines ».
Face à un ignorant, le chercheur voit un frère – tout juste un peu plus ignorant que lui, mais finalement si peu. Il éprouve le même sentiment qu’Hélène à qui Andromaque reproche, dans La Guerre de Trois n’aura pas lieu [II, 8], de n’avoir jamais pitié et de n’éprouver que du mépris pour les malheureux et qui répond : « C’est à savoir. Cela peut venir aussi de ce que, tous les malheureux, je les sens mes égaux, de ce que je les admets, de ce que ma santé, ma beauté et ma gloire je ne les juge pas très supérieures à leur misère. Cela peut être de la fraternité ».

De la fraternité envers un égal quand, alors que j’étais enfant et que je m’intéressais à l’archéologie du Moyen-Orient (je vous rassure, c’est encore le cas), j’avais contacté un très grand spécialiste afin d’avoir des renseignements sur la possibilité d’en faire mon métier. Alors que ce ne sont pas les petits garçons de 12 ans rêvant d’être archéologues qui manquent, ce dernier avait très gentiment téléphoné à la maison pour tout nous expliquer. De la fraternité encore quand, plus tard, alors que je voulais m’inscrire en maîtrise, un professeur au Collège de France a passé une demi-heure au téléphone avec un anonyme étudiant de province alors même que son affectation lui interdisait de suivre ses travaux. Je suis persuadé qu’aucun des deux ne se souvient de ces épisodes mais je persiste à trouver leur geste d’une immense élégance.

Et je suis enclin à penser qu’il n’est pas étonnant que cette simplicité dans les mœurs, cette gentillesse, cette volonté de promouvoir ce qui les intéresse auprès du plus humble, du lointain, de l’enfant, se trouve tout particulièrement chez des chercheurs.

Tel gonfle la poitrine parce qu’il « gère » une équipe de vingt personnes.

Mais le chercheur, lui, sait que, plus on monte dans le puits, et plus le ciel est vaste.

Apologie pour l’usage de l’empreinte. 3. Comment la relève-t-on ?

Il y a actuellement deux grands systèmes d’empreinte concurrents (nous laissons de côté le « bibliographical profile », peu utilisé).

Le premier est sans doute le plus diffusé. Il ne nous semble pas le meilleur.

Il trouve son origine dans un projet de catalogue collectif anglais : en 1968, la British, la Bodléienne et Cambridge décident de se réunir pour publier un catalogue commun des livres publiés avant 1801. Un rapport est publié en 1974 : Computers and early books : report of the LOC Project investigating means of compiling a machine-readable union catalogue of pre-1801 books in Oxford, Cambridge and the British Museum (ce dernier n’est disponible qu’en quatre exemplaires en France – deux à la BnF, un à la BSG et un à l’enssib).

Parallèlement, en France, l’Institut de recherche sur l’histoire des textes (IRHT), célèbre unité de recherche du CNRS, approfondit la méthode. On appelle donc habituellement ce système « empreinte LOC » (pour London, Oxford, Cambridge) ou « empreinte IRHT ».

Après le congrès de l’IFLA de 1977, un groupe de travail officieux décide d’arriver à un système unique, partagé par tous et d’en publier la méthode. On y trouve des conservateurs de la National Library of Scotland (NLS), de la British Library, de la Bibliothèque Sainte-Geneviève à Paris, etc. et bien sûr des chercheurs de l’IRHT. Un des seuls articles du Bulletin des bibliothèques de France à propos de l’empreinte date de 1980 et est l’œuvre de trois membres de l’équipe de la section humanisme de l’IRHT.

Ceci aboutit en 1984 à la publication d’un manuel trilingue anglais/français/italien : Fingerprints, manual / Empreintes, guide du releveur / Impronte, regole per il rilevamento.

Le principe général est simple : l’empreinte est « composée de 16 signes typographiques relevés en 4 emplacements déterminés à l’avance en éliminant toute interprétation subjective. […]

L’empreinte comprend les deux derniers caractères des deux dernières lignes :
1° du premier recto après la page de titre,
2″ du quatrième recto après celui-ci,
3° du premier folio – ou page ou colonne – portant la numérotation 13 (ou 17 s’il n’y a pas de folio – ou page ou colonne – correctement chiffré 13). S’il n’y a aucune numérotation, on prend le quatrième recto après celui du 2°,
4° les deux premiers caractères des deux dernières lignes du verso de la page prise en 3°.

Cet ensemble de 16 signes est complété par un 17e signe qui indique où a été relevé le 3e groupe de 4 caractères (folio chiffré 13 ou 17, ou compté) et par la date telle qu’elle figure sur le volume. »

On obtient ainsi une suite de signes telle que celle-ci : S.ir s;es r-us daLy (3) 1749 (R) – (3) signifie que le 3e groupe a été relevé sur la page 13 et (R) que la date 1749 était écrite en chiffres romains sur la page de titre.

Le système est intéressant : il y a extrêmement peu de chance pour qu’une autre édition se trouve avec la même empreinte. C’est pourquoi des grandes bibliographies nationales ont décidé de l’utiliser : c’est le cas des bibliographies italienne (edit16) et allemande (VD16 et VD 17).

Il a cependant plusieurs défauts :
*le plus souvent cité est sans doute celui de la copie ligne à ligne : l’empreinte sera alors identique pour deux éditions différentes. Ce défaut est partiellement pallié par l’ajout de l’année de publication – mais il n’est pas rare que la réédition ait lieu la même année que l’édition originale : l’empreinte est alors prise en défaut ;
*l’empreinte se prend sur des cahiers peu nombreux et proches les uns des autres : mieux vaut plus disperser le relevé dans le livre afin de réduire les risques. D’autant que ces cahiers sont parmi les premiers, c’est à dire souvent constitués de pièces liminaires, plus soumises au changement que d’autres parties du livre ;
*les lieux de relevé 1 et 3 sont fixes : un problème se pose quand manque la page de titre et la page 13 (ou 17)
*les lieux de relevé 2 et 4 sont liés aux 1 et 3, ce qui augmente encore le risque d’aléa ;
*cette empreinte est assez longue et complexe à relever.

Il est bien évidemment mieux de relever cette empreinte que d’uniquement se fier à la collation ou pire – horresco referens – à la pagination ou au titre. Mais ce système me semble donc très inférieur au second, dont nous parlerons prochainement.


octobre 2010
L M M J V S D
« Sep   Nov »
 123
45678910
11121314151617
18192021222324
25262728293031