Archives de novembre 2010

Moins de manuscrits, plus de TGV !

Ce qui vient d’arriver est extrêmement grave. Le gouvernement est en train de créer des précédents extrêmement fâcheux qui pourraient remettre en cause toute la gestion du patrimoine mondial, et cela pour des raisons essentiellement pécuniaires.

Expliquons.

La première étape se situe à l’automne 1866 – je trace la situation à grand trait car l’article de Wikipédia est très correct : lisez-le.

Massacre de catholiques et expédition punitive sous le Second Empire

Alors que la Corée vit repliée sur elle-même, des missions catholiques sont organisées depuis le XVIIe siècle. Un vicariat apostolique est créé en 1831 mais les trois prêtres torturés et assassinés dès 1839 et les catholiques persécutés. La France finit par imposer un traité de tolérance et réclame des explications, qu’elle n’obtient jamais. En 1864, le roi de Corée craint l’influence russe grandissante en Extrême-Orient et se tourne vers la France (présente en Chine) pour obtenir son soutien – notamment grâce à une politique plus clémente envers les catholiques. Pour des raisons complexes, il change toutefois rapidement d’avis et décide leur éradication : l’évêque est à nouveau assassiné, de même que de très nombreux prêtres et fidèles (printemps 1866).

Le contre-amiral Roze

Le contre-amiral Roze

Un prêtre est parvenu à s’échapper et prévient le contre-amiral Roze, commandant des mers de Chine, des massacres perpétrés. Celui-ci en réfère à son supérieur à Saïgon et organise peu après deux expéditions. La première sert de reconnaissance. Au cours de la seconde, menée avec sept bâtiments de guerre, Roze demande que soient remis les trois ministres ayant le plus de responsabilités dans les massacres – la Corée refuse et se justifie en disant n’avoir fait qu’appliquer ses propres lois. L’expédition progresse alors et atteint Séoul où les ordres sont de détruire tous les bâtiments de l’Etat coréen. Le 15 novembre, Roze se retire et écrit : « L’expédition que je viens de faire, si modeste qu’elle soit, en aura préparé une plus sérieuse si elle est jugée nécessaire… Elle aura d’ailleurs profondément frappé l’esprit de la nation coréenne en lui prouvant que sa prétendue invulnérabilité n’était que chimérique. Enfin la destruction d’un des boulevards de Séoul et la perte considérable que nous avons fait éprouver au gouvernement coréen ne peuvent manquer de le rendre plus circonspect. Le but que je m’étais fixé est donc complètement rempli et le meurtre de nos missionnaires a été vengé. »

Ceci n’est que le début de notre affaire car :
*Roze n’a pas seulement détruit des bâtiments mais aussi emporté du butin, dont des manuscrits anciens de la bibliothèque royale Oe-Gyujanggak (île de Kangwha) – c’est là que le bât blesse
*Le fait que l’expédition ne donne pas lieu à occupation (comme en Chine) est utilisé par la Corée, qui y voit une grande victoire et fonde sur cet épisode une légende dorée de sa puissance militaire, confinant à la xénophobie.

Un traité d’amitié est signé en 1886 entre la France et la Corée et les manuscrits ont été confiés à la Bibliothèque nationale, à Paris, dès 1867, où ils sont traités avec le reste du fonds oriental du Cabinet des manuscrits. Rapidement, Maurice Courant les décrit dans sa Bibliographie coréenne (Paris, 3 vol. et un supplément, 1894-1901) et ils sont mis à disposition des savants. Tout semble donc s’apaiser.
Néanmoins, les Coréens se souviennent de cette perte et de ses conditions et font peu à peu pression pour que la BN rende ces manuscrits.

Une revendication tardive mais pugnace ou « quand le nationalisme prend le pas sur le scientifique »

Une étape importante a lieu en 1993. Un manuscrit, coréen 2495, est prêté par la BN au moment d’une visite d’Etat du président Mitterrand. En jeu, la vente d’un TGV à la Corée. Au moment de rendre le manuscrit (en fait, le premier volume d’un ouvrage qui en compte deux), la Corée revient sur sa parole et refuse de s’en séparer. La France se couche et abandonne son manuscrit en le recouvrant du voile pudique d’un prêt de longue durée… La démission de responsables de la BN est refusée par le ministère.

La Corée continue à faire pression. Un excellent accord est donc trouvé en 2006 à l’occasion de la venue à Paris du premier ministre de Corée :
*des procédures spéciales sont mises en place à la BnF pour faciliter la consultation des originaux, particulièrement aux chercheurs de ce pays
*experts français et coréens décident ensemble des spécifications relatives à la numérisation des manuscrits n’ayant pas leur équivalent en Corée. Les trente manuscrits uniques sont intégralement numérisés en couleur et disponibles sur internet.

BnF, coréen 2442, fol. 1

BnF, coréen 2442, fol. 1

Mais ce serait une erreur de considérer cette affaire comme une question historique ou scientifique. La Corée ne s’intéresse pas tant aux manuscrits qu’au symbole qu’ils représentent.
Il n’y avait donc aucune raison pour que cet accord – scientifiquement satisfaisant – mette fin aux réclamations. On entendait encore il y a quelques mois le directeur du centre de recherche coréen sur le patrimoine déclarer, avec finesse, au sujet de la BnF : « Ils gagnent trop d’argent grâce à nos trésors » (sic).

Et, il y a quelques jours, la nouvelle est tombée : c’est le président Sarkozy – connu pour sa grande culture et son amour de la chose historique – qui a finalement accepté que les manuscrits quittent la BnF.

Quelles conséquences ?

D’un point de vue scientifique, répétons-le, le fait que les manuscrits se trouvent à Paris ou à Séoul ne change pas grand chose. Les deux pays offrent de très bonnes conditions de conservation, les manuscrits uniques sont déjà numérisés, les chercheurs ont l’habitude de voyager. La question du lieu de conservation est presque futile.

En revanche, je vois dans cette affaire au moins trois lièvres qu’il convient de soulever

1. Un coin dans l’inaliénabilité des collections publiques

L’Etat acquiert mais ne rend pas. Ce qui se trouve dans les collections publiques s’y trouvera toujours : nous conservons pour l’éternité et pas uniquement jusqu’à ce qu’un nouveau directeur aux marottes différentes revende les fonds pour acheter ce qui lui plaît.

C’est une des bases des bibliothèques et musées français – cela les met à l’abri des modes et des pressions et c’est fondamental. J’ai suffisamment parlé d’affaires pitoyables arrivées dans des pays où cette règle n’existe pas pour que cela soit clair.

Or, ce que nous avons ici, c’est un contournement de l’inaliénabilité par le biais d’un prêt permanent – ou plutôt renouvelable pour éviter qu’un prêt permanent ne soit cassé par un tribunal administratif. Soyons clair : la Corée ne rendra jamais ces manuscrits même si la France le demandait – et la France ne se brouillera pas avec un partenaire commercial de cette importance pour si peu.

2. L’instrumentalisation du patrimoine

À aucun moment on n’accorde la moindre importance à ces manuscrits. De la part de gens qui n’ont que le mot d’ « exception culturelle française » à la bouche et se pressent aux expos du Grand Palais, cela peut faire sourire.

Ils ne sont qu’un élément de la diplomatie française et seront sacrifiés si besoin, sans scrupule aucun. La diplomatie elle-même n’étant qu’un outil pour signer des contrats avec un partenaire commercial.

Bref, pourquoi garder des vieux papiers alors qu’ils peuvent permettre à Bouygues de construire des beaux immeubles à Séoul ?

3. Vivre dans l’anachronisme, ou le triomphe du moralisme

« Ben oui mais les manuscrits ont été volés, c’est mal de voler ».

Certes, c’est très mal. Massacrer des catholiques aussi, remarquez.

Mais c’était il y a 150 ans au sein de civilisations différentes de la nôtre. Les Coréens n’avaient pas tort en avançant que les catholiques avaient été mis à mort « selon leurs lois ».

Et donc juger des comportements anciens avec les yeux et les valeurs d’aujourd’hui n’a aucun sens. C’est parfaitement stupide et c’est ce qu’on apprend normalement au collège, en cours d’histoire.

Pour permettre la vie en société sans tomber dans le moralisme, l’homme a inventé les « lois ». Dans une société moderne, il n’est pas interdit de faire ceci parce que « c’est Mal » ou parce que « Dieu n’aime pas ça » mais parce qu’une loi l’indique – et on discute des lois.
Or la loi française et les accords internationaux sur le patrimoine (et son pillage – unesco 1970) considèrent que ces manuscrits appartiennent à la France et qu’il n’y a aucune raison de revenir là-dessus.

L’accord venant d’être signé substitue le moralisme d’une époque (changeant et, surtout soumis aux groupes de pression) à la loi.

Il ouvre la porte à ce que pareille revendication naisse dans tous les pays et que cela donne lieu à des échanges internationaux : hors de question qu’une pièce égyptienne se trouve en dehors d’Egypte, une pièce française en dehors de France et ainsi de suite.

Car il est bien entendu que les Egyptiens/Français d’aujourd’hui sont les ayants droits de ceux d’il y a 150/500/3000 ans. L’identité nationale, ça veut dire quelque chose.
Et il serait tout de même dommage qu’un Allemand puisse voir à Berlin une pièce aztèque : des fois que ça lui ouvre l’esprit… Non, chacun chez soi, c’est beaucoup mieux.

Une réaction des conservateurs : rejoignez-les !

Voilà pourquoi j’adhère entièrement à la tribune signée par les plus importants conservateurs de la BnF dans Libération du 18 novembre, dont le directeur des collections (directeur général adjoint), les deux derniers directeurs du département des manuscrits, les deux derniers directeurs du département des estampes, les directeurs des départements des Monnaies et Médailles, de la Réserve des livres rares, des Cartes et Plans, des imprimés (section philosophie, histoire, sciences de l’homme), l’ancienne directrice du département de la Musique et les délégués aux relations internationales et à la diffusion culturelle.

Et voilà pourquoi je vous encourage à leur écrire à motioncoreeCHEZyahoo.fr, en indiquant si vous le souhaitez, votre secteur professionnel, le nom de votre entreprise ou organisme, afin de leur faire part de votre soutien devant cette situation préoccupante pour le patrimoine mondial.

L’humour chez les imprimeurs-libraires du Grand Siècle

Dans une édition de 1682 de l’Echelle sainte de Jean Climaque, prétendument publiée par Pierre Le Petit (je dis « prétendument » car je doute fort que cela sorte de ses presses sachant qu’il ne s’agit pas de son matériel typographique et que la médiocre qualité d’impression ne lui correspond pas), on trouve le bois (anonyme) suivant :

In hoc cygno vinces

In hoc cygno vinces

Un cygne, une croix et la devise IN HOC CYGNO VINCES.

Eh oui, même les imprimeurs-libraires jansénistes sont capables de commettre des calembours de bas-étage.

On devait bien rigoler à Port-Royal.

Apologie pour l’usage de l’empreinte. 3bis. Comment la relève-t-on ?

Parallèlement à l’empreinte typographique « LOC », un second type existe. Je ne cacherai pas qu’il me semble très supérieur à l’autre pour plusieurs raisons que nous allons énumérer.

Cette empreinte a été développée pour le Short-Title Catalogue Netherlands (STCN), la bibliographie nationale rétrospective des Pays-Bas – sans doute la meilleure au monde – (presque) achevée en 2009. Ce sont près de 200 000 émissions et 500 000 exemplaires qui ont été finement décrits – ce qui n’aurait pu être possible sans cette empreinte. Le même système (à un iota près) est repris par le Short Title Catalogus Vlaanderen (STCV), projet frère du STCN, qui concerne la Flandre.

Elle repose sur un système très différent de l’empreinte LOC : la constatation que les typographes placent les signatures des cahiers de manière aléatoire. Dès lors, il suffit de relever les signes se trouvant au-dessus des signatures à des endroits précis et nous sommes assurés d’avoir une relation de un à un entre cette suite de caractère – l’empreinte STCN – et l’émission en question.

Prenons un exemple simple, les Œuvres diverses de Guez de Balzac publiées à Leyde par les Elzevier en 1651. Sa collation est *8 A-Q12 R4. Nous avons deux systèmes de signature (astérisques puis lettres capitales) correspondant aux pièces liminaires puis au texte proprement dit. On relèvera donc les caractères (dans le texte) se trouvant immédiatement au-dessus des signatures ouvrant et closant ces deux systèmes, en l’occurrence *2 et *5 puis A et R2. Au-dessus de *2, le texte comprend une espace puis « cet », etc.

On obtient alors : 165112 – a1 *2 $cet : a2 *5 $Il – b1 A a : b2 R2 epi
$ désigne une espace. a1 et a2 signalent les pièces liminaires ; b1 et b2 le texte principal ; 165112 qu’il s’agit d’un in-12 publié en 1651.

Quels sont les avantages de cette empreinte ?
*elle discrimine parfaitement deux émissions, quelle que soit leurs années de publications et, en retour, permet de faire un lien entre deux émissions d’une même édition (impossible à faire sans empreinte : Utrecht 1684/Leyde 1733 par exemple) : nous avons notre fameuse relation de un à un.
*elle est très facile et rapide à relever
*elle se prend sur plusieurs cahiers, éloignés les uns des autres
=> d’une manière général, cette empreinte n’est pas figée comme la LOC : elle s’adapte au livre sur lequel on la prend et est donc ainsi toujours signifiante

Il peut arriver dans de rares cas que plusieurs empreintes existent pour une signature donnée car la forme a bougé lors de l’impression.
Cela n’invalide nullement le système car sa seconde grande force est sa capacité de déclinaison. On a dit qu’on relevait les caractères sur des pages précises. Mais si l’on veut effectuer une vérification, rien n’empêche de relever un plus grand nombre d’empreintes sur des pages prises au hasard afin de comparer des exemplaires de manière encore plus précise.
Personnellement, je relève l’empreinte officielle mais également une dizaine d’autres endroits, par mesure de sécurité. Il est alors extrêmement aisé de savoir si l’on possède deux états d’une même émission ou deux émissions différentes.

Je me demande même si le relevé de l’empreinte ne pourrait pas être automatisé à partir des scans de numérisation.

En tout cas, je ne peux qu’encourager chacun à utiliser cette empreinte tant elle est efficace et puissante.

Collation et empreinte STCN (+imprimeur-libraire en cas d’édition partagée) identifient un livre de manière unique dans 100% des cas.


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