Archives de septembre 2011

De la difficulté d’appréhender l’estampe (et l’imprimé en général)

Depuis un an que je m’occupe professionnellement d’estampes, j’ai pu constater combien le discours dominant dans ce milieu consiste à déplorer le manque de considération de ce qui est à la fois un art et un média fondamental de ces cinq derniers siècles. Il y aurait un article à rédiger sur ce discours (vraiment, je suis preneur pour les Nouvelles de l’estampe !). On me pardonnera, j’espère, de sacrifier à mon tour à cette pratique, donc. J’ai honte d’être si mainstream mais je suis en effet surpris de certaines pratiques.

Au cours de ces dernières semaines, j’ai pu visiter deux expositions d’un grand intérêt pédagogique et scientifique. Leur qualité générale montre que des gens compétents ont accompli un véritable travail et pris leur tâche à cœur. Impossible donc d’incriminer le dilettantisme de certains musées ou des expositions « prêtes à accrocher ». Pourtant, à chaque fois, on peut s’interroger sur l’appréhension que des conservateurs ont eu de l’imprimé et de son importance

Au Louvre, Le Papier à l’œuvre présente plus de soixante œuvres sur papier. Il faut bien être conscient que l’estampe représente un pourcentage non pas majoritaire mais hégémonique des œuvres d’art anciennes. Tirées à de multiples exemplaires, d’un coût relativement bas, présentes partout pendant cinq siècles, elles sont absolument fondamentales si l’on veut comprendre l’art ancien, sa diffusion, sa réception. Au XXe siècle encore, la plupart des grands artistes en ont tâté, des considérations sociales (l’art pour tous) venant parfois se surajouter à l’appréhension purement esthétique pour en faire un objet d’une réjouissante complexité – où l’innovation technique vient encore enrichir la création artistique.
Pourtant, malgré ce caractère fondamental, l’exposition du Louvre sur les œuvres sur papier ne présentait… pas d’estampes du tout (peut-être en ai-je loupé une ou deux ?) ! On peut sans doute y voir une appréhension de l’art coupée des conditions de sa création, de sa diffusion, du regard qu’on peut porter sur elle ; une appréhension uniquement tournée vers le « créateur » et l’« œuvre unique ». C’était en tout cas très surprenant et extrêmement trompeur pour le visiteur, à qui on cache 95% des œuvres sur papier et des possibilités qu’offre ce support.

Art-ception. Litho de Daumier. Oeuvre d'art montrant des gens qui regardent une oeuvre d'art. We have to go deeper.

Art-ception. Litho de Daumier. Oeuvre d'art montrant des gens qui regardent une oeuvre d'art. We have to go deeper.

L’autre exposition était celle consacrée à l’épée au musée de Cluny. Superbe sujet et fort intéressant traitement, n’hésitant pas à convoquer des témoins d’une grande diversité – jusqu’aux chevaliers Playmobil ou au « None shall pass » des Monty Python – afin d’étudier la symbolique de l’épée médiévale des origines à nos jours. C’est un micro-détail qui m’intéresse ici : des imprimés décrits sur le cartel comme étant « encre sur papier ». Réflexe de conservateur du patrimoine habitués aux « huile sur toile », sans doute. Mais précisément, signe d’une incapacité à s’adapter aux méthodes de description de ce qui ne relève pas directement de sa spécialité et de l’histoire de l’art en général. Le cas est rare pour le livre mais combien de fois lit-on « burin sur papier », « eau-forte sur vergé » et autres formules n’ayant aucun sens ?

En ce beau siècle où l’information est plus que jamais disponible, il est fondamental de nous intéresser aux spécificités de chaque technique et d’être capables de mettre chacune d’entre elles en perspective et en contexte, sans faire de notre appréhension personnelle l’aune de toute histoire.

Nécrologie de Michael Hart, par Gregory Newby

Intro du tenancier du blog (jusqu’à l’image) :

Hier encore, je lisais Le Côté de Guermantes dans le métro grâce à lui. Depuis un an, ç’a été Régnier, Rodenbach, Allais, Bussy-Rabutin, Banville, Gourmont, Diderot, Louÿs, Anatole France, etc. en français ; Thackeray, Wodehouse, Thoreau, Wordsworth, etc. en anglais ; Dante ou D’Annunzio en italien ; Catulle ou Tacite en latin, etc. etc.
Depuis quarante ans (40 ans !), le Projet Gutenberg crée des eBooks et les met à disposition du public, de manière gratuite, pour le plaisir de partager et de faire connaître ces auteurs. Il fait revivre ces écrivains qu’aucun éditeur commercial ne veut publier parce qu’ils ne rapportent plus d’argent.
Projet de visionnaire, qui a pris une toute autre dimension depuis l’arrivée du Kindle et autres liseuses.
Projet qui montre que les technologies actuelles sont au service de la connaissance quelle qu’elle soit – et en particulier de la plus pointue, de la longue traîne, de ces superbes textes méprisés de leurs propres éditeurs.
Projet auquel chacun peut participer pour le bien de tous – le « distributed proofreading » étant également en quelque sorte l’ancêtre des méthodes de travail de Wikipédia et du web 2.0.
Projet créé en 1971, donc, par Michael Hart, mort le 6 septembre 2011.

Je publie à cette occasion une traduction de son obituary sur le Projet Gutenberg. Ce texte a été versé dans le domaine public par son auteur, le Dr Gregory B. Newby, ce qui offre la possibilité de le diffuser et le traduire. L’original se trouve ici.

Michael Hart et Gregory Newby en 2006

Michael Hart et Gregory Newby en 2006 (CC-BY-SA ; Marcello / Wikimedia Commons)

Michael Stern Hart est né à Tacoma, dans l’État de Washington le 8 mars 1947. Il est mort le 6 septembre 2011, chez lui, à Urbana (Illinois) à l’âge de 64 ans. Il laisse une mère, Alice, et un frère, Bennett. […]

Hart était surtout connu pour son invention du livre électronique, ou eBooks, en 1971. Il est le fondateur du projet Gutenberg – que tous reconnaissent comme l’un des premiers projets littéraires qui s’est maintenu sur le long terme sur Internet. Il a souvent raconté comment il avait eu l’idée de l’eBooks. Il avait obtenu l’accès à des ordinateurs très puissants de l’université de l’Illinois, à Urbana-Champaign. Le 4 juillet 1971 [fête nationale américaine], il voit des exemplaires imprimés de la Déclaration d’indépendance que l’on distribue gratuitement et décide de taper le texte à l’ordinateur et de le transmettre à d’autres utilisateurs sur le réseau informatique. C’est à partir de là que la numérisation et la diffusion de la littérature devient l’oeuvre de toute une vie – Hart va y passer plus de quarante ans.

Hart a toujours été passionné par la technologie et a toujours regardé vers l’avenir. Bricoleur depuis toujours, c’est par la pratique qu’il a acquis son expertise, en travaillant sur les technologies du moment : radio, hi-fi stéréo, vidéo et bien sûr ordinateurs. Il avait toujours les yeux tournés vers l’avenir afin d’anticiper les innovations. L’une de ses prédictions préférées était de dire qu’un jour, chacun pourrait posséder son propre exemplaire du projet Gutenberg – ou de tout sous-ensemble de textes. Ce pronostic s’est révélé exact grâce au développement de disques durs bon marché et aux objets nomades comme les téléphones portables.

Hart a aussi prédit l’amélioration des traductions automatiques, capables de rendre disponible toute la littérature mondiale dans plus de cent langues. Ce but n’a pas encore été atteint mais, à la date de sa mort, le projet Gutenberg propose des eBooks en une soixantaine de langues et on souligne souvent qu’il s’agit d’une des meilleures bibliothèques sur internet.

Les parents de Michael Hart ont beaucoup compté dans sa formation d’intellectuel : ils étaient tous deux professeurs à l’université de l’Illinois et lui ont appris à chercher la vérité et a toujours faire preuve d’esprit critique. L’une de ses citations préférées, ces derniers temps – attribuée à Bernard Shaw – correspond bien à cette approche de la vie :

Les gens raisonnables s’adaptent au monde. Les gens déraisonnables adaptent le monde à eux-mêmes. C’est pourquoi tout progrès provient des gens déraisonnables

Michael s’enorgueillissait d’être déraisonnable. Ce n’est que dans les dernières années de sa vie qu’il s’est suffisamment assagi pour s’abstenir d’entrer dans tout débat. Sa passion pour la vie, toutefois, et tout ce que comprend cette dernière, ne s’est jamais atténuée.

Économe jusqu’à l’excès, Michael possédait beaucoup de biens et d’amis, mais en dépensant très peu. Il préférait les remèdes de grand-mère à la visite chez le médecin. Il faisait lui-même les travaux chez lui, réparait sa voiture. Il a monté de nombreux ordinateurs, chaînes hi-fi et autres instruments, souvent à partir de pièces détachées.

Michael Hart a laissé une empreinte majeure sur le monde. Inventer l’eBook ce n’est pas seulement faire preuve d’innovation technologique ou être le précurseur de l’environnement informationnel actuel. Il faut plutôt comprendre l’eBook comme une manière plus efficace de diffuser la littérature sans limite et sans coût. Une possibilité de faire lire les gens. Cette lecture, et les idées contenues dans les livres, créent alors de nouvelles possibilités.

En juillet 2011, Michael a écrit ces quelques mots, qui résument ses objectifs et ce qui restera de lui.

Ce à quoi on ne pense pas assez quand on parle d’eBooks, c’est que, hormis l’air, c’est le premier bien que chacun peut obtenir comme il le veut. Pensez à cela et vous vous rendrez compte que nous faisons ce qu’il faut faire.

À ceux qui cherchaient à faire en sorte que la littérature soit accessible à tous, et particulièrement aux enfants, il donnait ce conseil :

Apprendre constitue sa propre récompense. Je ne peux rien dire de mieux.

On se souviendra de Michael comme d’un très bon ami, ayant sacrifié le bien-être personnel à son combat pour la littérature, pour le domaine public, sa conservation et les textes qu’il nous permet de lire.


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