Retenez-Moix ou je fais un malheur

Je n’ai aucun avis sur Yann Moix. Je n’ai lu aucun de ses livres, vu aucun de ses films et aurais été bien en peine d’en citer un il y a quelques jours. Je ne suis guère sensible au battage médiatique dans mes choix de lecture et, si je lis pas mal de littérature contemporaine, rien ni personne ne m’a jamais donné envie de me plonger dans l’oeuvre de ce monsieur. À dire le vrai, il n’était pas plus qu’un nom pour moi – la seule chose dont je me souvenais de lui était un article violent destiné à prendre la défense d’un homme ayant jadis drogué et violé une fillette. On ne saurait juger un homme sur un comportement tel qu’il demanda lui-même dès le lendemain que cet article fût retiré. Bref, c’est donc avec l’oeil neuf et la confiance que j’accorde a priori et par principe à tout individu que j’ai commencé à lire un billet de son blog, prenant pour sujet le livre électronique.

Il est en fait extrêmement difficile de commenter un tel texte. Je suis un chercheur et, circonstance aggravante, un wikipédien. Chaque phrase contenant une affirmation gratuite me fait sursauter ; je n’ai qu’une envie : demander une source, une explication, une référence.

Yann Moix en mai 2011. Photo de Talita1, sous CC-BY-SA

Yann Moix en mai 2011. Photo de Talita1, sous CC-BY-SA

Une telle phrase me laisse donc pantois : « L’e-book s’arrache et on sait bien pourquoi : c’est le livre qu’il s’agissait de tuer ». Reprenons :
*« L’e-book s’arrache » : Moui, Hachette fait 6% de son chiffre d’affaire sur le numérique. Nuançons l’arrachage…
*« on sait bien pourquoi » : on construit une seconde couche sur une 1re bien mal bâtie… J’aimerais savoir qui est ce « on ». Si l’explication du phénomène est si claire, je me demande pourquoi tant de polémiques.
*« c’est le livre qu’il s’agissait de tuer » : Qui veut tuer le livre ? Pourquoi ? Comment ? Un livre électronique ne serait pas un livre ? Surprenant. Que devient Hugo passé sur Kindle ? Il pue soudainement ? Je comprends mal.

Poursuivons :
C’est la revanche de l’analphabétisme et de la barbarie sur ce qui restait de civilisation et de culture ». Là, c’est pour moi amusant car – et on peut s’en désoler ou trouver cela snob – je fréquente un milieu où c’est plutôt les écrivains mondains et à la mode tels que M. Moix qui passent pour « barbares », symboles d’une littérature de consommation marketing, alors que le scientifique, le rigoureux, l’innovant dans l’art, le nouveau à explorer et où prélasser sa créativité se trouve (pour une part non négligeable) dans le numérique.

Des procès qui accompagnent ceux qui (ce sont les derniers) lisent vraiment. Lisent véritablement ». Là, c’est l’historien du jansénisme que je suis qui s’inquiète. Des gens qui expliquent qu’ils savent ce qu’est le Vrai et que tous les autres se trompent doivent avoir une vie confortable, exemptes de ces doutes et ces scrupules incommodes que causent le recul qu’on a sur soi-même.

L’intégralite est une maladie qui consiste à vouloir posséder l’intégralité de quelque chose dans le seul but de sa possession. On télécharge les œuvres complètes de Balzac, de Proust, de Tolstoï, etc., mais c’est dans l’unique intention de les faire taire une bonne fois pour toutes, comme si le simple fait de les télécharger nous les faisait lire et digérer à la vitesse même de ce téléchargement. Implicitement, on demande à la lecture d’avoir lieu autrement, à notre insu, par l’illusion qu’on aura, par la magie numérique, de s’y adonner plus tard, demain, un autre jour, n’importe quel jour pourvu que ce ne soit pas aujourd’hui. ». Oui, comportement un peu ridicule. C’est d’ailleurs sur lui que repose partiellement le modèle économique de la « Bibliothèque de la Pléiade ».

Seul un non lecteur, seul un faux lecteur, seul un pseudo lecteur peu[t] rêver d’avoir à portée de main des millions d’ouvrages à lire ». Evidemment. L’idée de bibliothèque n’est pas du tout constitutive de la culture occidentale. Et ni les Grecs ni les Arabes ni la Renaissance ni les Lumières etc. etc. n’ont jamais rêvé de la bibliothèque universelle.

C’est le nouveau bourgeois : on possède tout sans connaître rien ». Je suis assez réticent devant l’emploi du mot « bourgeois », mis à toutes les sauces pour sa seule valeur péjorative. Ce qui est surtout bizarre, c’est de réifier de la sorte les gens, condamnés à tout jamais pour un comportement qui ne changera pas. En tant que bibliothécaire, je trouve plutôt bien que les gens aient accès à ces textes. Après, charge à eux de se les approprier, à nous de pratiquer des activités de médiation pour que leur utilisation soit effective. Mais de toute façon, encore une fois, j’aimerais savoir sur quelles données se fonde l’auteur pour affirmer que les gens téléchargent tout Balzac pour ne jamais le lire. Et qui s’est embêté à produire une édition électronique de Balzac, ce qui est un travail énorme, sans eux-mêmes la lire. Mon expérience de wikipédien est que les gens (pas tous bien sûr, contribuer à Wikipédia est déjà le signe d’une ouverture d’esprit, d’une culture, d’une capacité à appréhender la technique et l’inconnu) sont curieux et apprennent vite pour peu qu’ils en aient envie. Et le mépris ne donne que bien rarement envie aux autres de vous suivre.

Un véritable amoureux de la littérature préférera ne posséder qu’un seul livre (Ulysse ? La Recherche ? L’Iliade ? ) et le relire en boucle toute sa vie ». Là encore me reviennent des réflexions sur l’histoire du livre et des bibliothèques (Michel Melot, J.-M. Goulemot, A. Manguel etc.). Traditionnellement, on oppose « le livre » et « les livres » ; c’est à dire « le livre » et « la bibliothèque ». LE livre, sans cesse repris, c’est le texte sacré, celui qui n’a d’autre référence que lui-même, celui qui n’évoluera jamais puisque la vérité est interne. On se souvient de l’histoire de ce sultan qui avait paraît-il exigé que ses sujets fissent brûler tous les livres autres que le Coran, car soit ils le confirment et ils sont alors inutiles, soit ils le contredisent et ils sont alors nuisibles. LES livres, c’est le contraire de cela. C’est la confrontation des points de vue, c’est accepter la critique et progresser ensemble, c’est vérifier son information, c’est s’ouvrir à la pluralité et au monde.

Quant au sacro-saint argument du « c’est pratique », je le récuse comme la dernière des choses vulgaires, grossières, pornographiques. Car cela laisse plus de place pour quoi ? Pour la console de jeu ? Les fringues ? Les produits de beauté ? Les lunettes de soleil ? Les ustensiles de la frime ? Combien de livres comptez-vous lire quand vous partez en voyage ? 1 234 ? Cessons la rigolade : vous n’en lisez que deux (mettons : trois) dans une année, et encore : en les frôlant, en surfant dessus » Ce mépris de l’autre me choque profondément. Mais bon, si l’on continue à prendre ce texte au sérieux, sans doute l’erreur de l’auteur est-elle ici de perspective. Il part du principe que la lecture est linéaire et que le livre est une fiction. Sur mon Kindle, j’ai sur moi un livre que je lis dans le long terme (dans le métro, souvent). À côté de cela, j’ai quelques romans qui ont beaucoup compté pour moi et que je garde ; dont je relis des passages périodiquement. J’ai plusieurs recueils de poésie – là encore des one shot et des plus personnels. J’ai des articles scientifiques. Je termine un article de journal que je n’ai pas fini en quittant mon bureau. Peut-être M. Moix croit-il qu’un livre est forcément un roman et qu’on les lit l’un après l’autre dans un ordre bien déterminé. Mais ce n’est plus le cas. Et l’histoire des pratiques de lecture montre que cela ne l’a jamais été, d’ailleurs.

Sur une tablette, le livre fait moins le malin, et avec lui le texte, qui doit se faire une place parmi les liens, l’hypertextualité permanente et les dessins animés ». Oui, les liens, l’hypertextualité. Le livre comme forme est fermé ; le livre est un pli. L’eBook est ouvert, il repose – comme Internet – sur le dialogue. L’eBook est un livre au pluriel, est une bibliothèque, est une rencontre avec le monde. Ce n’est pas mieux, ce n’est pas moins bien – Enfer ou Ciel, qu’importe ? -, c’est une autre forme et cela a des conséquences sur le contenu. En revanche, c’est un changement actuel – si bien qu’il y a énormément à faire, à inventer : on y entrevoit cet inconnu où l’artiste veut plonger pour trouver du nouveau.
Par conséquent, pour écouter des gens qui jubilent et qui créent en profitant de ces possibilités nonpareilles, écoutez plutôt Paul Fournel et ces deux jeunes auteurs. C’est un plaisir.

vous êtes des morts qui jouent aux vivants ». jouez

Une argumentation assez pauvre donc, mais surtout décevante ; car Internet est un endroit où on discute énormément. Sur les blogs, sur Twitter, tout le monde se retrouve, les idées fusent, s’enrichissent, s’approfondissent de l’un à l’autre, des publications de référence en sont tirées. Or, on a l’impression que ce monsieur est passé à côté de tout cela ; qu’il n’écoute pas les autres ; qu’il n’a pas fait de bibliographie sur le sujet ; qu’il se contente d’aligner des idées reçues vieilles de plusieurs années. Je ne mettrais pas une bonne note à un étudiant qui écrirait ainsi ; et un wikipédien de ce niveau serait bien vite mis à l’écart par la communauté.

Tant pis.

Là où ça devient passionnant, c’est que ce monsieur joue parfaitement un rôle dont j’aurais pensé qu’il ne pouvait plus exister. J’ai tendance habituellement à nuancer assez fortement les discours faisant de la concurrence livre électronique/livre sur papier un remake de celle manuscrit/incunable. Mais là, c’est exactement cela. C’en est même surprenant car j’ai peine à croire que cet écrivain n’ait pas pu s’en rendre compte en rédigeant son billet. Mais mon propre billet devient bien long : un second devient nécessaire, publié sous peu.

PS : Vous noterez le titre de ce billet – d’une grande finesse dans sa manière de jouer avec la langue. J’ose avouer que je suis naturellement bien incapable d’un tel humour et que je me suis platement inspiré des catégories du blog sus-commenté, où resplendit tout l’esprit de cet auteur. Quand on a un créateur et intellectuel sous la main, il faut en profiter.

19 Responses to “Retenez-Moix ou je fais un malheur”


  1. 1 simeone 10 février 2012 à 08:00

    merci et bravo, pour cette belle clairvoyance, et cette explication sans appel

  2. 2 Shimegi 10 février 2012 à 08:04

    Vous commentez là les derniers soubresauts d’une vie qui s’éteint, celle d’un système dépassé dont Yann Moix est l’un des représentant.

    Personnellement, j’ai une lecture réelle et manuelle des livres contemporains, SF, Fantasy, et une lecture tout aussi réelle mais numérique des grands classiques et des ouvrages philosophiques auxquels les hyperliens apportent un moyen de mise en contexte et en perspective tout a fait exceptionnel.
    Mise en perspective qui semble manquer à Yann Moix et à sa vérité.

  3. 3 Mounier 10 février 2012 à 08:24

    Je vous trouve bien bon de prendre la peine de commenter ce monsieur Moi-Moi-Moi …
    Très bon, de fait. Très clair. Très fin. Imparable. Vivement la suite !
    (de la part d’une vieille qui n’est pas encore arrivée à user d’une tablette, mais qui se trouve fatiguée de déménager tous les dix ans des cartons pleins de livres -de VRAIS livres, veux-je dire :-))

  4. 4 JBB 10 février 2012 à 08:59

    En vérité, l’article de Moix est symptomatique d’un mal plus grand qui frappent nos (pseudo) intellectuels (autodésignés, cooptés, etc.) : la bêtise et le manque d’envergure. C’est triste mais c’est comme ça, la France n’est plus le pays des lumières depuis longtemps, ce serait plutôt celui des éteigneurs de réverbères.

  5. 5 Sediter 10 février 2012 à 09:25

    Face à un tel condensé de conneries, vous êtes en effet bien gentil d’accorder tant de temps à un tel commentaire.

    L’auteur de ce billet, ce monsieur Noix, ayant une fâcheuse tendance à considérer les internautes comme un analphabète stupide et joueur de console, je me serais contenté à votre place de citer simplement ses passages en ajoutant des « lol » et des « ptdr » bien placés.

    Inutile d’essayer de changer des gens si radicaux, autant les conforter dans leurs idées bornées et primitives.

    Tant de mépris et d’incohérence m’irritent au plus haut point. « Un amoureux de la littérature possède un seul livre » ? Quel auteur peut bien écrire ça ? Pourquoi écrit-il ce bonhomme puisqu’il y a déjà tant de livres sur lesquels « les amoureux de la littérature » ont déjà porté leur choix, et qui sont certainement bien meilleurs que les siens.

    Bref, suivant les conseils de cet auteur digne héritier des Lumières, j’ai porté sur mon choix d’amoureux de la littérature sur un livre : le petit ours brun. Espérons que je ne regrette jamais ce choix !

  6. 6 RAS 10 février 2012 à 09:32

    Un billet sur (enfin contre) Moix et l’un de ses précédents articles dans lequel il fait l’apologie de l’e-autodafé http://actualitte.com/blog/arianecharton/2012/02/le-gloubi-boulga-de-yann-moix/

  7. 8 Pierre Barthelemy (@Ivanoff) 10 février 2012 à 10:11

    Merci ! Superbe argumentation.
    Je n’ai jamais autant lu que depuis mon kindle ! Est ce la preuve d’un manque d’amour du livre ? Je ne pense pas non, et a lire Moix, j’ai l’impression qu’il me prend pour un imbécile.
    Mais une question me taraude…. qui est ce Yann Moix en fait ?😉

  8. 9 deadalnix 10 février 2012 à 10:40

    Je me demande bien pourquoi ce monsieur publie ça sur internet, sous forme électronique. C’est assez incohérent avec le propos tenu.

  9. 11 François Ali Wisard 10 février 2012 à 11:36

    Il faudra que je lise des ouvrages de cet énergumène. Il me semble avoir un talent pour le comique. J’espère qu’il est disponible sur Kindle. A bas prix, à la mesure de son intelligence.

  10. 12 Philarête 11 février 2012 à 14:16

    Juste pour souligner que je vous lis toujours avec autant de plaisir et d’appétit. J’ai beau ne pas avoir de tablette électronique et privilégier la lecture, disons, au format codex, je partage votre sain courroux contre le discours narcissique de M. Moix (au nom prédestiné), qui n’a visiblement d’autre objectif que de se faire plaisir et de flatter les préjugés de ses lecteurs.

  11. 13 Jeff Balek 12 février 2012 à 10:42

    @ François Ali Wisard : oui, tous ses livres sont dispo au format numérique

  12. 14 Cajou 12 février 2012 à 12:56

    Je me demande ce que ce Monsieur dirait de ma PAL qui compte + de 200 livres ou de celles de mes amies qui en comptent 300, 400 ou même 600. Version papier, j’entends. Je dois être une bourgeoise souffrant d’intégralite. Bien que je n’aie pas encore de liseuse =D

    Merci pour votre article très intéressant !

  13. 16 DM 15 février 2012 à 08:33

    Il y a en effet souvent une curieuse assimilation entre « livre » et « roman ». Je suppose qu’un « penseur » comme M. Moix niera le qualificatif de livre à un livre de cuisine, par exemple, mais a-t-il seulement ouvert une monographie ?

  14. 17 hermitecritique 15 février 2012 à 20:15

    Bonjour,

    Je suis tout à fait amusé de voir que nos deux billets, se ressemblent, alors que je n’ai pas du tout lu le vôtre avant !
    Merci, on se sent moins seul
    Mon billet :
    http://hermitecritique.wordpress.com/2012/02/15/quelques-idioties-signees-yann-moix-a-propos-des-liseuses-electroniques/

  15. 18 Margotte 20 février 2012 à 10:36

    Merci pour cet article intéressant mais aussi plein d’humour, ce qui ne gâte rien ! Comme je viens de lire (sur papier…) La Liseuse de Paul Fournel, j’ai savouré encore plus le sujet évoqué et vais bien sûr lire au plus vite la suite…
    Enfin, une telle suite de vérités générales affirmées de manière péremptoire, c’est vrai cela pousse à l’analyse (et voilà un auteur, au moins, dont je n’ai pas envie de mettre l’intégrale sur une liseuse… que je ne possède pas encore, accro que je suis au bon vieux papier)😉
    Bonne journée !


  1. 1 Retenez-Moix ou je fais un malheur « la bibliothèque, et veiller Rétrolien sur 11 février 2012 à 13:15

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