Archives de juin 2012

L’open data en bibliothèque départementale

La bibliothèque départementale de Saône-et-Loire est le premier réseau rural à participer au mouvement de l’open data, dont nous avons déjà souligné le caractère fondamental pour rendre nos missions de service public et concourir à la diffusion de la connaissance. Après avoir abordé l’open data dans une très grande structure avec Frédéric Blin de la BNU de Strasbourg, nous nous entretenons donc avec Jérôme Triaud, conservateur des bibliothèques, directeur de la lecture publique de Saône-et-Loire.

Jérome Triaud

Jérome Triaud

RM : La direction de la lecture publique de la Saône-et-Loire met ses données à disposition de tous dans le cadre de l’open data : pouvez-vous nous expliquer comment la décision à été prise ?

Jérôme Triaud : Comme vous le savez, le département de Saône-et-Loire a été le premier département français à s’inscrire dans ce vaste mouvement de libération de données. C’est en septembre 2011 que l’annonce a été faite et que le site opendata71.fr a été ouvert. Depuis, l’ensemble des services collaborent à la fourniture de données de tout type. J’ai pensé que la bibliothèque départementale ne pouvait pas rester à la traîne et qu’elle devait s’engager pleinement dans ce projet départemental. Mettre à disposition les données brutes que nous produisons est le prolongement direct de notre activité de bibliothécaire. Nous collectons des documents, organisons les savoirs, réalisons leur médiation : cela est connu. Mais les bibliothécaires sont de plus en plus conscients qu’ils sont des producteurs de contenus…Et des données nous en produisons au quotidien : les métadonnées de nos catalogues pour commencer, mais aussi nos bibliographies commentées – les fameux coups de cœur – nos dossiers documentaires, nos statistiques etc…Bref, il m’est apparu que nous ne pouvions pas rester en retrait.

RM : En quoi consistent ces données et à quoi peuvent-elles servir ? Y a-t-il déjà des projets ou des réutilisations ?

Jérôme Triaud : Les données de la DLP que vous pouvez retrouver sur le site Opendata71 sont essentiellement issues de son catalogue. Mais nous avons également mis à disposition l’ensemble des statistiques que nous produisons à partir de l’activité de notre réseau de 130 bibliothèques. Ainsi, les données versées par la DLP sur le site Opendata71 concernent la lecture publique sous toutes ses facettes : gestion des bibliothèques, cartographie documentaire, état des prêts, taux d’inscription et répartition des inscrits, mais aussi activité des bibliothèques dans le domaine de l’animation culturelle, et quelques éléments liés à la formation des professionnels qui font vivre la lecture publique en milieu rural, qu’ils soient salariés ou bénévoles.
Ces données peuvent être agrégées à d’autres données. Prenons un exemple : nous avons réalisé un très bon dossier sur le centenaire de la naissance d’Henri Vincenot, auteur bourguignon. On pourrait très bien imaginer une application touristique qui se servirait de ces éléments, ainsi que des données de notre catalogue pour créer un parcours Vincenot en Bourgogne. On trouverait des images et la géolocalisation des lieux liés à l’auteur, mais aussi des éléments de fond concernant sa biographie. Enfin, le touriste pourrait localiser les bibliothèques proposant des oeuvres de Vincenot…
Mais d’autres services pourraient être mis en œuvre : actuellement, nous n’avons pas de catalogue collectif départemental. En agrégeant nos données et celles de nos bibliothèques-partenaires, nous pourrions construire ce service aux usagers.

Non, la Saône-et-Loire, ce n'est pas que ça (photo Félix Potuit CC-BY-SA)

Non, la Saône-et-Loire, ce n’est pas que ça (photo Félix Potuit CC-BY-SA)

RM : Votre action est doublement original puisque à la fois les collectivités rurales et le monde de la culture sont en retard sur l’open data : en quoi ce mouvement vous semble-t-il important pour ces deux mondes ?

Jérôme Triaud : On donne souvent une image peu flatteuse des départements ruraux, éloignés de la modernité. Mais il y a une richesse des données produites par les collectivités rurales qui mérite d’être exploitée et qui permettra à ces collectivités de créer de nouveaux services. Nous avons tout intérêt à ne pas se laisser mettre en place deux pays, l’un qui serait en phase avec les technologies de l’information et de la communication et l’autre, qui s’en tiendrait définitivement éloigné.
Quant au monde de la culture, il est étonnant et pour le moins paradoxal de constater ce peu d’intérêt pour l’opendata. Les acteurs de la culture sont des créateurs mais aussi des passeurs de culture. On glose depuis longtemps sur la menace que font peser les industries culturelles sur la diversité culturelle : l’opendata est une réponse essentielle car il accélère le mouvement de circulation des idées et permet la reprise en mains par les citoyens de leur destin démocratique. Comme le dit Bernard Stiegler, l’opendata est « un événement d’une ampleur comparable à l’apparition de l’alphabet. »

Le Conseil national du numérique recommande la réutilisation des données culturelles

Dans son Avis n° 12 relatif à l’ouverture des données publiques (« Open data »), le Conseil national du numérique revient (comme indiqué) sur la question de l’open data.

[Résumé pour ceux qui n’ont pas suivi : la loi 78-753 (dite loi de 78) indique que toute donnée produite par l’administration est librement réutilisable par tout citoyen SAUF celles des institutions culturelles (même si les données n’ont rien de culturel) et de recherche. C’est la raison pour laquelle la culture est extrêmement en retard concernant l’open data avec toutes les conséquences que ça a pour la diffusion de la culture et l’innovation sur ces thématiques. Actuellement, au niveau de l’Etat, seules la BnF et la BNUS tirent leur épingle du jeu. Rappelons pourtant que l’on parle de données « ordinaires » : le droit d’auteur n’est jamais en cause puisque, selon la loi, un document qui est soumis au droit d’auteur ne peut pas être une donnée publique.]

Rendre la culture accueillante, ouverte et à l'écoute des pratiques de la société

Rendre la culture accueillante, ouverte et à l’écoute des pratiques de la société. Musée du moulin d’Eyendorf (Photo Frank Vincentz – CC-BY-SA)

La proposition n° 3 se lit en effet :

Intégrer les données culturelles dans le régime de la réutilisation commun. Clarifier les questions de propriété intellectuelle relative à la réutilisation des oeuvres numérisées et des données soumises au droit d’auteur des agents publics. Promouvoir l’innovation autour des données culturelles.

Le Conseil souligne fort justement que cela rentre précisément dans les missions du ministère de la Culture, qui doit « rendre accessible au plus grand nombre les oeuvres capitales de l’humanité, et d’abord de la France ».

Je suis surtout particulièrement heureux que soit souligné le fait (que nous clamons sur tous les toits depuis un an mais que beaucoup refusent d’entendre) que le produit d’une numérisation d’un document ancien n’est ni protégeable par le droit d’auteur (le ministère le reconnait depuis longtemps sans aucun problème et la jurisprudence est constante) ni par le droit des données publiques (puisque demeure le droit d’auteur moral, sans limite de temps, de l’artiste). Actuellement, rien dans la loi ne s’oppose donc que chacun réutilise les numérisations effectuées par des institutions publiques (p. 9).

Le CNN appelle donc à une clarification de ce point, de même que celui du droit d’auteur des fonctionnaires (nous sommes à cet égard outrageusement avantagés, au détriment du service rendu au public et au citoyen [certes, c’est un des rares points où un fonctionnaire est avantagé, mais quand même 😉 #troll]).

Une position très saine du CNN, donc, qui laisse une fois de plus penser qu’il est bon que des acteurs qui ne dépendent pas directement de la Culture jettent parfois un œil sur ce qu’il s’y fait !

PS : La formation des agents publics à ces problématiques constitue la proposition n° 8 et, là aussi, il y a du travail à faire, tant les réticences sont dues à une mauvaise connaissance du dossier et une mauvaise appréhension des enjeux, tout particulièrement dans le monde de la culture.


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