L’éléphant, le numérique et l’estampe

Ces dernières semaines a eu lieu l’Automne numérique du ministère de la Culture, clos par un très beau discours de la ministre Aurélie Filippetti : le ministère a pleinement pris acte des pratiques numériques actuelles et a annoncé vouloir les accompagner, les mettre en valeur, voire faire en sorte qu’elles jouissent d’un encadrement juridique favorable (rappelons qu’un remix est actuellement toujours illégal, qualifié de contrefaçon, et puni de 3 ans de prison).

Ceci me réjouit à tous points de vue et je suis très fier d’avoir pu être juré du hackathon qui a récompensé une équipe pour un travail de développement de service/site Internet/application utilisant les données culturelles publiques libérées dans le cadre d’étalab.

Le terrible tableau qui servit de support aux délibérations du jury du hackathon

Le terrible tableau qui servit de support aux délibérations du jury du hackathon

Mais il me semble surtout utile de souligner que les utilisateurs ne demandent rien d’autre qu’une continuité historique, mise en cause par l’émergence des industries culturelles. Les utilisateurs ont toujours réutilisé, modifié, personnalisé les œuvres et documents qui leur tombaient sous la main. Ainsi s’est développé l’art occidental. Ceux qui me suivent sauront que c’est une idée qui me tient à cœur, qui est évidente dans le monde de l’estampe (et dont je parlerai plus au long à l’occasion d’une conférence à l’École des chartes en juin prochain, où j’espère vous voir).

Or, précisément, l’Automne numérique a constitué sa propre pratique en exemple de ces reprises – inception qui est toujours réjouissante. Les documents de présentation et de communication utilisent précisément une estampe, ce qui est un excellent choix, tant ces enjeux de modification, de reprise, de diffusion sont importantes pour ce medium.

L’estampe originale semble un bois (on souhaiterait des reproductions en meilleure définition, et pas en noir et blanc, pour s’assurer que ce n’est pas un burin un peu rude) représentant un homme armé sur un éléphant. Cette image a visiblement été reprise par le designer du ministère sur l’excellent site Public Domain Review, qui met en valeur des œuvres du domaine public afin de les faire connaître d’un large nombre de lecteurs.

L’estampe est anonyme : elle est décrite dans le dossier fourni par le ministère comme issue d’un très célèbre livre de voyage d’un auteur anglais, Thomas Coryat. L’image est en effet utilisée sur la page de titre de son livre Traveller for the English Wits (1616).

Quand nous avons vu l’image, cette description ne nous a guère satisfait, cependant. Il m’a semblé que le style n’était pas du tout anglais et du XVIIe siècle, mais bien plutôt du monde germanique et assez antérieur. Mon ami Romain Wenz, ancien chef de projet de data.bnf.fr (sémantisation et éditorialisation des données issues du catalogue général de la BnF) et spécialiste des armes de la fin du Moyen-Âge, présent avec moi au lancement du Hackathon, a souligné que l’épée portée par l’homme est du XVIe siècle, non du siècle suivant. De plus, l’utilisation d’une telle image ne répond guère aux habitudes éditoriales de l’époque : elle est trop grande, n’a aucun lien avec l’imprimeur-libraire, nous emmène déjà dans le thème du livre : on pense là encore immédiatement à une réutilisation d’une image qui préexistait.

Hélas, la recherche d’un motif iconographique demeure difficile : espérons que la numérisation de plus en plus large des documents et la sémantisation des métadonnées qui permettra de décloisonner les silos de descriptions et de les mettre en relation (mais encore faut-il que ces descriptions existent, c’est-à-dire que des spécialistes en nombre suffisant soient formés et recrutés) nous permettront de plus fines recherches. Je n’ai donc pas trouvé les premières utilisations de cette estampe, qui est certainement une réutilisation d’une matrice plus ancienne. Mes collègues P. Fuhring et S. Lepape n’ont pas non plus trouvé de manière évidente la source, tout en confirmant qu’il s’agit bien certainement d’un travail flamand ou hollandais de la fin du XVIe siècle. P. Fuhring souligne la ressemblance avec British Museum, inv. 1928,0310.97 qui dépeint un éléphant passé à Anvers en 1563.

On ne peut que regretter que n’existe pas pour l’éléphant l’équivalent de ce sont nous disposons pour le rhinocéros (The Rhinoceros from Dürer to Stubbs: 1515–1799 de T.H. Clarck, 1986) : ce livre qui mêlerait les questions de représentations naturalistes et symboliques, en relation avec les connaissances et croyances du temps (à la Pastoureau) n’attend que son doctorant…

Toujours est-il que cette image, qui est déjà une réutilisation, est elle-même réutilisée par le ministère, qui la sort de son contexte (découpage) et la colorie. On retrouve là encore des usages normaux de l’estampe ancienne : des éléments ont toujours été découpés pour des usages très personnels (par exemple découper divers encadrements imprimés pour créer sa propre page de titre d’un manuscrit) et la profession d’enlumineur demeure pendant tout l’Ancien Régime pour mettre en couleurs les estampes.

Enfin, dans le cadre d’un des ateliers, un éléphant a été imprimé sur une imprimante 3D : il a constitué le trophée remis à l’équipe qui a remporté le hackathon, qui l’a nommé(e) Augustine.

Augustine, trophée du Hackathon de l'Automne numérique. Photo : C. Domange

Augustine, trophée du Hackathon de l’Automne numérique. Photo : C. Domange

Ultime avatar d’un motif iconographique passé des Provinces-Unies/Pays-Bas espagnols à l’Angleterre sous la forme d’une estampe ; encore modifié selon des pratiques traditionnelles mais transposées au numérique ; avant de prendre vie sur l’étagère de trois jeunes entrepreneurs culturels.

1 Response to “L’éléphant, le numérique et l’estampe”



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