Archives de mars 2014

Wikipédia, « fusible médiatique » ?

Au début ou au milieu des années 2000, il était de bon ton dans certaines élites de blâmer ce qui se passe sur Internet au moindre problème. Ainsi la France a-t-elle du coup pris un sérieux retard dans sa transition numérique, Internet étant présenté comme un lieu de danger et de perversion, pendant que d’autres pays y voyaient un outil de diffusion de la connaissance et de développement économique.

Ces réflexes semblent demeurer chez certains. Il est vrai qu’il est plus facile de blâmer des citoyens anonymes que des patrons de télévision. Ainsi, hier, une polémique est née à propos des éventuels diplômes de Christiane Taubira, actuelle ministre de la Justice et garde des sceaux du gouvernement Ayrault.

Selon le magistrat, volontiers polémique, Philippe Bilger, elle aurait dit être titulaire de deux doctorats – ou du moins n’avoir pas nié quand ils lui étaient attribués par erreur par des journalistes.

L’erreur – quel qu’en soit le responsable – est en effet partout, dans la plupart des médias, jusqu’à ceux considérés comme les plus sérieux, du Monde aux principales chaînes de télévision. Depuis au moins 2001, comme le relève Rémi Noyon, de Rue 89.

Mais selon le cabinet de la ministre, la faute ne revient pas aux journalistes qui diffusent une erreur depuis 12 ans sans se poser de questions, ni à la ministre qui n’a jamais publié de communiqué pour mettre les choses au point.

Non, la faute revient à… Wikipédia que les journalistes recopient un peu trop ! ([les journalistes « travaillent un peu trop sur Wikipédia », selon un membre non précisé du cabinet).

Pas de chance néanmoins : sur Wikipédia, chaque version est archivée avec une adresse pérenne, tout l’historique des articles est librement consultable, tout peut être vérifié de manière aisée. Bref, un îlot de rigueur dans un monde de com’, de polémique et de mondanités.

Et que trouve-t-on quand on inspecte l’historique de l’article Christiane Taubira sur Wikipédia ?

RIEN

Il n’a jamais été fait mention d’un éventuel doctorat (avant aujourd’hui même, quand la polémique a été intégrée à l’article). Comme chacun peut le vérifier en étudiant l’historique, ou en utilisant les nombreux outils qui automatisent pareil travail.

Il est fortement déplaisant de voir des politiques qui, en 2014, ont encore comme premier réflexe de crier « c’est la faute à Internet » au moindre problème. Cela peut expliquer certaines difficultés de la France.

Et il est légèrement ironique d’entendre des gens qui demandent aux journalistes plus de sérieux dans le rapport aux sources… tout en accusant des innocents au hasard, et en étant eux-mêmes incapables de vérifier une information pourtant librement disponible !

PS : Affaire qui n’est pas sans rappeler le comportement d’un certain milieu « culturel » également, comme je le soulignais récemment
PPS : Merci à @Desertdesel, qui a utilisé cette formule de « fusible médiatique ».
PPS : Sérieux, les gens, un peu de rigueur, quoi.

C’est qui le plus fort ?

C’est qui le plus fort ? L’éléphant ou l’hippopotame ?

Telles sont les questions qui divisent une société en deux, nous laissant aux prises avec des incertitudes que seules des études scientifiques viennent parfois péniblement lever.

Pline, lui, se demandait plutôt qui était le plus fort entre éléphant et rhinocéros (Histoire naturelle, livre VIII) – le dernier n’étant que le second ennemi de l’éléphant puisque le premier est, comme chacun sait, le dragon.

Tout ceci a laissé des traces dans les imaginaires et les images qui en découlent. En particulier, Antonio Tempesta (1555-1630) a donné une suite d’estampes sur la thème du duel d’animaux, groupant donc diverses bestioles en fonction de leurs animosités supposées.

L'éléphant et le rhinocéros (repris sur celui de Dürer)

L’éléphant et le rhinocéros (repris sur celui de Dürer)

Ce que je trouve intéressant est que le dessinateur Boulet a récemment proposé une série d’oeuvres qui se rapprochent parfaitement de cet imaginaire des combattants « naturels ». Boulet a demandé sur Internet (il est très actif sur Twitter) qu’on lui suggère des idées de combats. Que cela donne-t-il ? Exactement la même chose, en remplaçant les animaux de Pline par les héros de fiction qui façonnent l’imaginaire actuel : Dr Who, Star Wars, Calvin and Hobbes, des héros de cinéma, de séries, de jeux vidéo et de BD…

Dr Who (11e docteur) contre Darth Vader, par Boulet (tous droits réservés)

Dr Who (11e docteur) contre Darth Vader, par Boulet (tous droits réservés)

L’ensemble est publié sur son tumblr : ici et .

Ainsi notre esprit, nos habitudes et notre imaginaire reposent-ils sur une ancienne culture qui demeure et dont nous ne sommes même pas forcément conscients, constamment renouvelée par des créations nouvelles. Ces créations nourrissent notre civilisation comme Pline nourrissait l’imaginaire de la Renaissance – mais les formes (elles-mêmes puissamment culturelles et marquées du sceau d’une civilisation) restent. Les gifs de tumblr jouent le même rôle que (certaines) estampes d’hier. C’est ce qui rend les questions de propriété intellectuelles centrales et passionnantes – car interdire de réutiliser Star Wars dans le fan art reviendrait à supprimer Pline de la culture de la Renaissance : un véritable problème, qui ne possède pas encore de solution, mais qu’il faudra forcément trouver.

Encore tout ceci ne répond-il pas à la question principale : pourquoi le rhinocéros de Dürer n’était-il pas jouable à Street Fighter II, en utilisant simplement le Konami code ?


mars 2014
L M M J V S D
« Nov   Juin »
 12
3456789
10111213141516
17181920212223
24252627282930
31