L’histoire, comme moyen et comme fin. Autour de Lorànt Deutsch

Il est très difficile de parler d’histoire dans les médias et, quand il en est question, c’est souvent pour de mauvaises raisons – avec des arrière-pensées politiques ou idéologiques. Je suis ainsi souvent surpris que des gens avec qui je discute – y compris cultivés – passent complètement à côté de ce qu’est l’histoire et la recherche qui est menée dans ce domaine, n’y voyant qu’une suite de dates à apprendre ou de jugements à apporter sur le comportement de tel acteur du passé, de telle civilisation.

Un épisode qui a eu lieu ces derniers jours est, je pense, assez représentatif de ce problème – à la fois par les personnes impliquées et la manière dont cela s’est passé.

De quoi est-il question ?

Depuis quelques années, un comédien qui officie sous le pseudonyme de Lorànt Deutsch, a écrit plusieurs ouvrages à tonalité historique. Le plus connu, Métronome, est paru en 2009, et l’auteur est actuellement en tournée de promotion du second volume de cet ouvrage.

Ses ouvrages ont fait l’objet de critiques sur deux fronts distincts :

  • d’abord sur leur qualité intrinsèque : de nombreux lecteurs – spécialistes ou pas – ayant fait remarquer que, non seulement ils ne comportaient guère de contenu original, et manquaient de toute profondeur historique mais que des erreurs factuelles énormes parsemaient le texte – certaines tellement grosses qu’elles en devenaient comiques.

Ces critiques sont à remarquer car il est très rare qu’un ouvrage grand public fasse l’objet de critiques. Les universitaires sont habitués aux erreurs et simplifications ordinaires (et en commettent eux-mêmes quand il s’agit de diffuser au grand public) et n’ont pas pour habitude de les faire remarquer. Quand des spécialistes prennent parti sur un livre tel que celui-ci, c’est qu’il y a vraiment un problème grave. Les fronts, ici, ne sont pas politiques mais opposent seulement à l’auteur les tenants d’une vulgarisation de qualité.

  • ensuite sur des questions politiques et d’usage de l’histoire. Lorànt Deutsch ne cache pas ses sympathies royalistes, mais, surtout, il ressort de ses prises de position que l’histoire n’est pour lui nullement une fin en soi mais un outil destiné à une plus haute mission – à promouvoir le « roman national », c’est-à-dire la fictionalisation du passé dans un but politique. La rupture est ici politique et recouvre grosso modo une séparation droite/gauche, voire extrême droite/extrême gauche.
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Lorànt Deutsch au festival d’Angoulême en 2013 (Photo : Myrabella – CC By-SA 3.0)

 

Le dernier rebondissement est le suivant, et se passe donc en pleine tournée promotionnelle de Lorànt Deutsch.

Le salon du livre d’histoire de Versailles invite de nombreux auteurs, dont Lorànt Deutsch. Ce salon est présidé par un journaliste, Étienne de Montety, directeur adjoint de la rédaction du Figaro.

Dans le cadre de ce festival a été organisée une conférence-spectacle (?) dans la salle de spectacle de la ville de Trappes : elle était destinée aux classes de quatrième des trois collèges de la ville.

Deux professeurs ont jugé que perdre une demi-journée de cours pour assister à une conférence d’une personne remise en cause par toute une profession pour la mauvaise qualité de ses écrits n’était pas prioritaire et ont donc choisi de n’y pas emmener leurs classes. Le 12 octobre, ils font part de leur décision sur un carnet de recherche de la plateforme Hypothèses.

Le 18 octobre paraît dans le Figaro un curieux article, où l’on apprend que le spectacle est finalement annulé.

Les termes employés sont très forts : le spectacle a été « saboté » et les deux enseignants ont « contraint » Lorànt Deutsch à annuler. En tant que lecteur, on a du mal à comprendre : un spectacle scolaire est proposé, les professeurs décident s’ils y emmènent leur classe ou pas – c’est ce qui se passe chaque jour dans toutes les villes de France. Que deux profs déclinent la proposition ne semble pas mettre à bas un spectacle… ou alors il n’y aurait plus beaucoup de spectacles scolaires !

Ces attaques radicales deviennent des mises en cause plus viriles encore sur les réseaux sociaux, sous la plume d’un autre journaliste au Figaro.

Dès cet article se pose un autre problème : il n’est précisé nulle part que la conférence était proposée par… le supérieur de l’auteur de l’article.

 

Notre perplexité s’accroît deux jours plus tard, le 20 octobre. Sous prétexte d’interview, il est donné une page à Lorànt Deutsch pour parler de ce qu’il semble considérer comme un incident grave – le fait, donc, que 100% des profs conviés n’aient pas été intéressés par sa conférence. Ce texte est lui-même très curieux dans un journal sérieux car il est publié sans remise en contexte, sans contradiction ni véritable intervention journalistique. Du brut, très émotionnel, avec des questions uniquement destinées à relancer l’interviewé.

Ce dernier affirme alors

  • qu’il a été empêché d’aller à Trappes (par qui ? comment ? pourquoi ?)
  • qu’il s’agit d’une attaque politique contre lui (du Front de gauche où seraient encartés les deux profs – ce qui est possible, je l’ignore et ignore comment Lorànt Deutsch le sait/saurait)
  • tout en affirmant qu’il n’y a rien de politique dans son approche, qui consiste juste à faire aimer l’histoire et qu’il est un simple et honnête passeur (pourquoi des attaques politiques contre lui si son approche est neutre ? pourquoi ne parler que de la remise en cause politique et non celle fondée sur la qualité de ses écrits – qui est pourtant au coeur du problème ?)
  • que les profs ont affirmé que « l’Éducation Nationale n’a pas pour objectif de faire aimer l’histoire de France » (pourtant, on ne lit dans leur tribune qu’une critique de l’émotion et du divertissement « dans une Histoire de France présentée sous la forme d’un roman national », c’est-à-dire du travestissement de l’histoire dans un but politique… ce qui est très différent. Un historien aime évidemment l’histoire de France, mais pas la trafiquer à des buts de manipulation politique ou d’organisation sociale).

Il n’est toujours pas fait mention des liens entre l’organisation de la conférence et le supérieur de l’auteur de l’interview.

Ainsi, en deux jours, on est passé dans le Figaro et dans la bouche de M. Deutsch de :

  • Deux professeurs à qui on propose une conférence d’amateur préfèrent décliner et faire cours

à

  • Lorànt Deutsch censuré par l’Éducation nationale

puis à

  • Les profs, politisés à l’extrême gauche, repoussent l’amour de la France

 

On ne peut que s’étonner qu’un grand journal comme le Figaro se permette de tels écarts intellectuels et éthiques, et se demander si ce dispositif ne fait pas partie de la stratégie de promotion du livre en question – dans la mesure où tout s’est déroulé presque sans aucune intervention des « ennemis » désignés (qui ont juste décliné une invitation – comme il était prévisible qu’ils le fissent).

Créer une affaire à partir de rien, en interne au Figaro (de la conférence au fait de remettre régulièrement de l’huile sur le feu avec une approche et un vocabulaire outrés, dans des articles et sur les réseaux sociaux), créer un martyr du patriotisme mis à mal par les racailles des banlieues soutenus par des prof gauchistes politisés, cela ressemble fort à du story telling.

Ça n’a en tout cas rien à voir avec l’Histoire. Aussi est-il bon de revenir à un peu plus de sérieux est d’aboutir au véritable enjeu de cette histoire :

Le seul élément qui nous fera sourire est le fait qu’un journal de droite comme le Figaro pense que s’opposer aux vues de Lorànt Deutsch est le signe d’une politisation au Front de gauche : ce n’est guère respectueux de leurs lecteurs dont beaucoup, j’en suis sûr, tout en étant souvent de droite, aiment la véritable histoire et respectent, eux, historiens et vulgarisateurs de qualité (qui peuvent eux-mêmes être de gauche, de droite, voire des extrêmes).

Quant à moi, en tant qu’historien, suivant l’exemple du comédien Lorànt Deutsch, je compte proposer aux profs du cours Florent une conférence sur le jeu d’acteur, grâce à mon expérience dans le théâtre amateur. S’ils refusent, ce sera assurément une immonde censure à mon égard, qui prouvera bien leur haine de la cancoillotte !

12 Responses to “L’histoire, comme moyen et comme fin. Autour de Lorànt Deutsch”


  1. 2 Claudius 22 octobre 2016 à 07:30

    C’est un peu étonnant de ne découvrir qu’à cette occasion que ce « grand journal » qu’est le Figaro n’est en fait (comme l’humanité, par exemple) que le porte parole d’un courant de pensée.

  2. 4 Pierrot 22 octobre 2016 à 16:23

    Mouais, toute la haine contre lorant deutsch sent surtout le mepris et la jalousie d’historiens qui peinent à vendre leurs ouvrages.

    • 5 Vincent Django Courtois 22 octobre 2016 à 17:33

      Ou alors la fatigue d’Historiens et de Professeurs qui en ont marre de voir des ouvrages labellisés « Histoire » se vendre comme des petits pains en étant bourrés d’erreur, et empreint d’une ligne idéologique très forte que leur auteur lui-même nie avoir. C’est au choix, personnellement pour discuter avec certains de ces professeurs, c’est clairement cette hypothèse que je privilégierais. Faudrait voir à arrêter d’amener la jalousie financière partout, pour le coup ce type est incompétent et fait son beurre en racontant des conneries, et en chialant quand on le lui fait remarquer aimablement. Ça s’arrête là.

      • 6 Pierrot 23 octobre 2016 à 02:29

        Une ligne politique dans metropolitain? Nous n’avons pas du lire le même exemplaire:/
        Si quelques personnes veulent y voir comme autre chose qu’une tentative sympathique appriche de l’histoire de paris libre à eux. Mais de la à qualifier l’AUTEUR de detournement politique Il y a une escalade que même jacques balmat ne tenterait pas.

      • 7 RM 27 octobre 2016 à 13:36

        Avez-vous lu le billet, qui consiste justement à dire que je me contrefiche des sympathies politiques de Deutsch et que le problème est surtout que le livre est d’une qualité détestable, et pourtant soutenus par des médias avec de véritables problèmes éthiques par derrière.
        C’est assez surprenant cette volonté de toujours tout ramener à la politique. On parle d’histoire, ici.

    • 8 RM 27 octobre 2016 à 13:34

      J’ignore à quel type d’historien ou de publications vous pensez en publiant un commentaire comme celui-ci. Si vous parlez des chercheurs en histoire, leurs publications sont plus souvent des articles que des livres, et ils se trouvent dans des revues universitaires qui ne sont achetées que par les bibliothèques et quelques spécialistes : elles ont pour but de permettre la débat scientifique et la diffusion des idées, pas le profit (d’ailleurs, ces revues appartiennent essentiellement à des sociétés savantes et des institutions – des « not-for-profit » comme on dit en anglais).
      Si vous parlez des gens qui font eux-mêmes de la vulgarisation (et peuvent, là, avoir une volonté de vente et de profit), je remarque (avec intérêt) qu’ils ne sont pas intervenus dans ce débat. Les profs du secondaire peuvent, eux, souvent être considérés comme des vulgarisateurs mais ils publient rarement, ce qui nous sort du cadre intellectuel que vous proposez.

  3. 9 Nat 27 octobre 2016 à 13:18

    Le prof qui a écrit le billet contre Deutsch et un amateur de Todd qui nous a raconté des bobards sur les statistiques sur les mariages mixtes en France pendant plus d’une dizaine d’années. Idéologue contre idéologues.

  4. 11 ST 1 novembre 2016 à 10:15

    J’ai démarré ma scolarité secondaire dans un lycée de Provence en 73/74 et j’étais déjà très attentif à tout se qui touchait à l’histoire, à la politique. C’était l’année de la mort de Pompidou, des grèves dans les établissements contre la loi Fontanet, la fin de la guerre au Viet Nam. Dans mon lycée certains enseignants, s’ils n’affichaient pas ouvertement leurs préférences politiques, ne manquaient jamais une occasion de distiller dans nos jeunes esprits, quelques ferments de la contestation sociale par des petites phrases savamment choisies. Par exemple, ma prof d’histoire qui, à propose d’un pays d’Afrique où sévissait la famine, qui nous a dit (véridique) : « les américains font exprès de leur envoyer du blé pourri pour leur donner l’eau à la bouche ». Je me vois encore à la sortie du cours et m’en étonner auprès d’un copain qui me répond « oh ben si c’est la prof qui le dit c’est que c’est vrai ». Ou le prof de français à propos d’un texte sur Mao qui participait à la construction d’un barrage en tassant la terre avec ses pieds : « c’est pas Giscard qu’on verrait tasser la terre avec ses pieds et d’autres ouvriers ». Alors messieurs les historiens professionnels qui aujourd’hui nous donnent des leçons, pour un livre de Lorant Deutsch, pour un tapage médiatique, combien de petites phrases assassines, des petits mots qui n’ont l’air de rien, dans nos classes, tous les jours ? Combien d’esprits manipulés ? Comment me ferez vous croire que lorsque l’on soutient JL MELENCHON tout en étant prof d’histoire (comme c’est le cas de l’un des profs de Trappes), on a un discours totalement neutre et « scientifique » ? Mais c’est une blague !!! Le pouvoir de nuisance qui est le votre est bien pire que celui d’un Lorant Deutsch qui ne prêche que des convaincus. Et lui au moins son travail est examiné à la loupe mais qu’en est-il du vôtre ?

  5. 12 Anonyme 11 novembre 2016 à 11:45

    Monsieur Mathis vous devriez relire l’article et corriger son orthographe…


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