Archive for the 'Angleterre' Category

Puzzle numérique

À côté des bibliothèques numériques offrant des ouvrages numérisés par centaines de milliers, certains imprimés ou manuscrits exceptionnels valent d’être présentés tels qu’en eux-mêmes. C’est le cas du Codex Sinaiticus, qui vient d’être mis en ligne dans la cadre d’un programme de recherche international visant à mieux connaître et mettre en valeur ce manuscrit fondamental pour la connaissance des premiers siècles du christianisme et la transmission de ses textes.

*Qu’est-ce manuscrit ?

Il s’agit d’une Bible, prenant la forme d’un codex (et non d’un rouleau), datée du IVe siècle. C’est à dire de la plus ancienne Bible conservée (sauf fragments) avec le Codex Vaticanus. Elle est écrite en langue grecque sur parchemin (un des premiers témoins de la prééminence alors prise par le parchemin sur le papyrus).

On y trouve environ la moitié de l’Ancien Testament dans la version des Septantes et l’intégralité du Nouveau. Le fait qu’on y trouve des textes plus tard considérés comme apocryphes (et deux textes qui n’appartiennent pas à la Bible) et que les livres ne se trouvent pas toujours dans l’ordre canonique postérieur fait de ce manuscrit un témoin capital de la constitution du corpus chrétien.

*Et après le IVe siècle ?

Le manuscrit est longtemps conservé au monastère Sainte-Catherine du Sinaï. Jusqu’à ce qu’au XIXe siècle, un érudit allemand, Constantin von Tischendorf (1815-1874) le découvre et entreprenne de le publier. Son histoire est complexe : il fait plusieurs voyages au monastère et tente à chaque fois d’obtenir de nouvelles parties du manuscrit (alors démembré) tandis que l’attitude des moines vis-à-vis de ce dernier évolue vers une réticence à le voir partir. Cela a une incidence sur la conservation des feuillets :

*43 feuillets obtenus en 1844 lors de sa première visite sont conservés à Leipzig
*347 autres sont obtenus en 1853, lors d’une expédition menée sous la patronage du tsar : ils sont donc conservés à Saint-Petersbourg mais vendus en 1933 à la British Library où ils se trouvent toujours
*Vladimir Beneshevich trouve six feuillets supplémentaires (fragmentaires) dans des défaits de reliures et les dépose à la bibliothèque de Saint-Pétersbourg où ils se trouvent toujours
*les moines de l’abbaye Sainte-Catherine découvrent 12 feuillets et quarante fragments supplémentaires en 1975 et les conservent.

*Le projet

Un partenariat est signé en mars 2005 entre les quatre institutions conservant des fragments du codex (BL, bibliothèque nationale de Saint-Pétersbourg, bibliothèque universitaire de Leipzig, monastère Sainte-Catherine) avec le soutien d’autres établissements.
Il vise à établir une édition scientifique de l’ensemble du codex, étudier son histoire, le faire connaître (conférences, site internet…) et bien sûr en donner une version numérisée afin de regrouper virtuellement l’ensemble du manuscrit.

La numérisation permet de naviguer dans le manuscrit par feuillet ou par cahier, de disposer d’une transcription du texte (et à terme de traductions), de faire le lien entre le texte (par livre de la Bible) et le manuscrit. La qualité est poussée jusqu’à donner deux images de chaque feuillet : en lumière normale et en lumière rasante.

Reste l’inévitable question : à qui cela s’adresse-t-il et quelle sera la fréquentation d’un tel site ?
Bonne question… Aux chercheurs sûrement. Aux curieux également, le sujet semblant passionner les foules si j’en crois la précocité de la création de la page de Wikipédia sur le codex et le nombre de modifications qu’elle a subies. Au-delà de ces questions peut-être n’est-ce pas scandaleux de permettre l’accès aux grands textes de l’humanité et à ses trésors sans autre fin que cet accès, même si cela coûte cher. C’est à cela que sert l’argent. Mais on serait tout de même intéressé par des statistiques de fréquentation…

Sources : BBC ; lemonde.fr et surtout le très riche site dédié : www.codex-sinaiticus.net.
Signalons également que l’article de la Wikipédia anglophone sur le codex est remarquable (avis aux traducteurs).

Numérisation des incunables de Cambridge

Les bibliothèques de l’université de Cambridge ont obtenu un financement de la Andrew W. Mellon Foundation afin de numériser et de mettre en ligne l’ensemble de ses incunables.

Les 427 000 dollars permettront de financer un plan de cinq ans au terme desquels les 4650 incunables seront disponibles avec une description de qualité et des possibilités de recherche fines.

Tout cela est cependant bien flou. On comprend que des journaux grand public ne s’éternisent pas sur les techniques utilisées, sur l’accès (pages spéciales ? lien depuis le catalogue ?), sur l’utilisation (du type exposition virtuelle pour grand public ou seulement destiné aux chercheurs ?). Mais, sauf erreur de ma part, on ne trouve pas plus d’information sur cette entreprise, ni sur le site de la Mellon Foundation, ni sur celui des bibliothèques de Cambridge. Hélas. À suivre donc.

Source : Cambs 24 ; Times online

Blague de bibliothécaires…

Chaque métier, chaque corporation, chaque groupe humain a ses habitudes, son jargon, ses idoles… et son humour.

On pardonnera aisément au lecteur commun de parfois rester dubitatif devant une blague de juriste ou de médecin. La blague de biologiste ou de mathématicien demande une culture spécialisée qu’il est bien malaisé d’acquérir en quelques mois. Les canulars normaliens ont parfois pris des proportions telles qu’ils font partie des classiques de la culture étudiante. L’humour chartiste fleure souvent bon le Moyen-Âge, à base de sceaux apposés sur le registre de présence [voire de signatures plus étranges encore], de formulaires diplomatiques utilisés à tort et à travers (emails, invitations, voire faire-part de mariage), de décoration de Quicherat… Mêlons à cela les habitudes des étudiants en général. Une thèse digne de ce nom doit normalement comporter une référence bibliographique pipeau ou les amis de l’auteur dans l’index.

Et l’humour de bibliothécaire ? Souvent mélange de potacherie, d’érudition et de culture spécialisée, à première vue ? [mais cela demanderait encore une fois un mémoire d’enssib : quand on pense que certains rédigent des mémoires sur des sujets – déjà traités plusieurs fois – d’une rasoiritude sans nom alors que de si beaux thèmes restent intraités, à peu que le coeur ne me fend]

Posons donc une première pierre du corpus à étudier. Il s’agit d’une page de l’ISTC, la bibliographie générale des incunables. La notice sur le plus célèbre d’entre tous, la Bible à 42 lignes (B42) de Gutenberg.

La page de la B42 dans l'ISTC

La page de la B42 dans l'ISTC

L’importance et la renommée du livre fait que l’on connaît depuis longtemps tous les exemplaires. Même ceux incomplets (même si la Bibliothèque du Musée Correr de Venise, où j’ai jadis effectué un stage, n’en possède qu’un feuillet, cela fait quelque chose de le tenir en main…). Pourtant, quand on dénombre les exemplaires répertoriés par l’ISTC, le compte n’y est pas. Est-ce à dire qu’un nouvel exemplaire a été découvert récemment ?

Moui, à peu près. Dans une collection privée. Dans un très ancien château. Très connu des Anglais mais beaucoup moins de nous autres mangeurs de grenouilles, Blandings Castle [si, si, regardez, il apparaît en 2 position de « British Isles »]

Humour anglais ou humour de bibliothécaire ? Pire, humour de bibliothécaire anglais ? Ce petit clin d’oeil sympathique m’a en tout cas donné envie d’aller lire du P. G. Wodehouse

MàJ : La perfide Albion a beau pavaner, c’est en France, à Colmar, que l’on vient de trouver un nouveau fragment dans un défait de reliure. Enfin, soyons franc, l’intérêt scientifique est tout de même assez mince… (source : Cecitueracela)

Mise en ligne du catalogue des incunables de la Bodleian

Le catalogue des incunables de la Bibliothèque bodléienne d’Oxford est désormais en ligne sur le site de l’excellent Centre for the Study of the Book (dont il faudra que je reparle à l’occasion, tiens).

Vous le trouverez ici.

Les notices – d’une très grande précision à la fois codicologique et textuelle – sont organisées par émission, avec description précise du ou des exemplaires conservés à la Bodleian.

Le catalogue reprend également le catalogue des incunables hébreux, publié en 2005 ainsi qu’une partie sur les « blockbooks » et les estampes.

Il est mis en ligne sous la forme de différents fichiers pdf mais il est possible d’y effectuer des recherches en plein texte et on a également accès à trois index des auteurs, des imprimeurs et des provenances.

À défaut d’une véritable base de données, l’expédient est donc ingénieux et pratique. En tout cas utile pour les incunabulistes.

Faut-il diffuser le buzz ?

Une question se pose pour une personne bloggant depuis peu telle que moi : de quoi faut-il parler ? Les sujets doivent-ils refléter des intérêts purement personnels ? Doit-on nécessairement sacrifier aux grandes annonces et relayer les communiqués des grandes bibliothèques mondiales ? Pire, quand les médias se mettent à parler de choses tout à fait sans importance, faut-il en parler ? les taire au risque de passer pour dédaigneux ? en tirer une analyse en les prenant de biais ?

La question se pose à propos d’une étrange affaire. Etrange car très relayée alors que son importance semble minime. Celle des « too high up books » de la Bodléienne.

Résumons. Comme dans la plupart des bibliothèques, certains livres de la Bibliothèque bodléienne d’Oxford (plus précisément dans la salle de lecture « Duke Humfrey ») sont placés en hauteur. Il faut donc utiliser des échelles pour les obtenir. Or, la commission de sécurité de la bibliothèque a décidé que cela constituait un danger pour les lecteurs.

Décision certes étrange mais pas forcément stupide. En tout cas, rien ne permet a priori de prendre position sur cette décision : je ne connais pas les règles de sécurité britanniques ni l’état des échelles de la Bodléienne. Personne n’explique d’ailleurs ce qui était dangereux ni si le remplacement des échelles par des escabeaux résoudrait le problème. Il semble en tout cas que l’incident soit ponctuel puisque des instructions de la commission de sécurité doivent apparemment être prochainement données.

Plus étrange encore, toute cette agitation un peu floue semble ne reposer que sur une seule demande de livre : un étudiant de 21 ans qui voulait consulter un ouvrage du XVIIe siècle et qu’on a dû rediriger vers un autre exemplaire, à Londres.

Bref, much ado about nothing.

Faut-il alors parler de ce genre d’affaires ?

Trop tard…

Sources : Dailymail ; Oxfordmail ; Telegraph ; Actualitté.

Vol de livres : vers la « tolérance zéro » ?

La justice britannique vient de rendre en appel un jugement jugé clément pour un voleur de livre. Ce dernier écope cependant de prison ferme.

Farhad Hakimzadeh est présenté dans les journaux tantôt comme un universitaire (ce qu’il n’est pas) tantôt comme un millionnaire ou un « riche homme d’affaire » (pour en rajouter dans l’horreur du crime – ce qui laisse à penser que si c’est un pauvre qui découpe les livres, le cas est moins grave). Les sources parlent peu de ses activités professionnelles mais le Times indique qu’il dirige une maison d’édition du Moyen-Orient, IB Tauris, qui possède des bureaux à Londres et New York après avoir fait des études commerciales (au MIT puis un MBA de la Harvard Business School)

Cet homme de 61 ans est un Anglo-Américain (ou un Américain vivant à Londres, les sources divergent) d’origine Iranienne. Il a effectué des recherches scientifiques sur les rapports entre l’Occident et son pays d’origine et est notamment l’auteur d’une bibliographie sur les rapports entre Espagne et Portugal d’une part, l’Iran séfévide, le royaume d’Ormuz et Oman d’autre part.
Cet ouvrage est coédité par l’Iran Heritage Foundation, institution non gouvernementale de bon niveau visant à développer la recherche sur l’histoire et le patrimoine culturels persans et iraniens : Farhad Hakimzadeh faisait partie de son conseil d’administration.

Il prend sa première carte à la British Library en 1998 et ses premiers vols à la Bodléienne semblent remonter à 2003. Il découpe alors au scalpel les pages (entre autres des cartes) de certains livres (du XVIe au XIXe siècles) afin de les insérer dans ses propres exemplaires lorsque ces derniers étaient défectueux.

Mais un lecteur signale en 2006 aux conservateurs de la British Library un livre avec des pages manquantes. Le personnel consulte alors 842 ouvrages demandés par Hakimzadeh et détectent des dégradations sur environ 150 livres : la bibliothèque porte alors plainte et le voleur supposé est arrêté à l’été 2007.

La British Library se montre alors très agressive et tente d’obtenir une condamnation exemplaire. Kristian Jensen, conservateur des imprimés anciens, considère le vol comme « an attack on the nation’s collective memory of its own past » et tente d’obtenir l’assentiment de l’opinion publique en présentant les vols comme ceux d’un riche égoïste qui confisque le bien commun pour son plaisir propre, en les doublant en plus de vandalisme irréversible.

Finalement en janvier 2009, Hakimzadeh plaide coupable pour quatorze chefs d’accusation pour vol (dix à la British Library et quatre à la Bodléienne) et est condamné à deux ans de prison ferme. Une procédure au civil est parallèlement lancée par la British Library, qui réclame 300 000 livres.

Le 29 avril, la court réduit finalement en appel la peine à un an de prison, soit une réduction de moitié. Hakimzadeh doit donc sortir de prison pendant l’été.

Quelle morale pour les collections patrimoniales ?

1/ ne faire a priori confiance à personne. Un voleur de manuscrits et de livres anciens ne vient pas habillé de guenilles avec un tatouage sur le bras, des cicatrices et une mine patibulaire mais semble un chercheur comme un autre.

2/ d’où : surveiller les lecteurs en permanence. Ne pas leur permettre de consulter les livres en dehors de la table de consultation, à portée de vue d’une personne présente en permanence. Mais, à la BL, ni les caméras de surveillance, ni les gardiens patrouillant en permanence n’ont rien vu.

3/ ne pas cacher les vols mais au contraire les médiatiser au maximum et faire un certain nombre d’exemples. Le porte-parole de la British Library annonce ainsi après la jugement rendu en appel : « We have zero tolerance of anyone who harms our collections and will pursue anyone who threatens them with utmost vigour. »

Mais la mise à disposition du patrimoine repose sur la confiance. N’importe qui peut détruire les plus grands chefs d’œuvre de l’humanité au Louvre ou dans un grand musée : ils sont pourtant exposés et le risque est pris. Pour le patrimoine écrit, la rapport du lecteur avec le document est d’autant plus proche : on touche et on manipule ce que l’on vient consulter ; et, partant, on l’abîme. Le degré de confiance doit donc être supérieur. Au-delà de la perte ponctuelle, des affaires telles que celles-là viennent remettre en cause la confiance à accorder aux lecteurs et peut avoir une influence sur l’ouverture des bibliothèques patrimoniales à un plus large public.


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