Archive for the 'Bibliothèques numériques' Category

« Il est de notre mission de service public de rendre ces données et fichiers numériques librement accessibles et réutilisables par les citoyens » : interview de Frédéric Blin (BNU)

Le conseil d’administration de la Bibliothèque nationale et universitaire (BNU) de Strasbourg a décidé le 27 janvier de placer toutes ses productions numérisées sous la Licence ouverte / open licence (étalab).

Ceci marque une avancée considérable car, jusqu’à maintenant, les institutions culturelles utilisaient souvent la loi de 1978 (78-753) sur les données publiques pour restreindre (en tout cas « contrôler ») la diffusion. Pour la première fois, une grande bibliothèque se place dans l’esprit de l’open data pour permettre la réutilisation par tous de ces données dans un cadre juridique clair, prenant en compte les enjeux de manière large et non uniquement bibliothécaire.

Nous proposons aujourd’hui une interview de Frédéric Blin, directeur de la conservation et du patrimoine de la BNU et membre du board de l’IFLA.

Rémi Mathis : La BNU a décidé de placer toutes ses données sous des licences permettant des réutilisations les plus larges qui soient (étalab pour les images et CC0 pour les métadonnées) : pouvez-vous nous expliquer pourquoi et dans quel cadre ?

Frédéric Blin : La BNU a trois missions principales : favoriser la recherche, valoriser nos fonds, les conserver. Notre position de départ est qu’il nous faut lever tous les freins ou complications inutiles à l’accomplissement de ces trois missions.

La décision exacte votée par notre Conseil d’administration est formulée de la manière suivante :

  • les données bibliographiques (dont les métadonnées des documents numériques) produites par la BNU sont considérées comme des données publiques et à ce titre placées sous Licence Ouverte ou autre licence compatible (libre réutilisation, y compris à des fins commerciales, sous réserve de mentionner la source de l’information) ;
  • les fichiers numériques issus de la numérisation par la BNU d’œuvres du domaine public conservées dans ses collections sont considérés comme des données publiques et à ce titre placés sous Licence Ouverte ou autre licence compatible.

Par ailleurs, la décision précise que les cadres réglementaires, normatifs et professionnels n’étant pas figés, la réflexion de la BNU est amenée à se poursuivre sur ces dossiers. Néanmoins, il nous a semblé nécessaire de nous prononcer aujourd’hui sur la réutilisation de nos données, tant pour des raisons internes qu’externes à la BNU.

En ce qui concerne les raisons internes, la BNU est engagée dans une politique ambitieuse de numérisation de ses collections : cette politique se traduit notamment par la conduite de projets d’envergure (numérisation de plusieurs centaines d’ouvrages du 16e siècle, participation au programme européen Europeana Collections 1914-1918, etc.), et par l’objectif de disposer en 2012 d’une bibliothèque numérique moderne et performante. Nous nous devions de définir les usages que nous allions permettre de tous ces documents rendus accessibles sur internet. En les rendant librement réutilisables, nous souhaitons en premier lieu faciliter le travail des chercheurs (terme à entendre naturellement au sens large : étudiants, chercheurs, sociétés savantes, public éclairé, etc.) et les inciter à découvrir et exploiter nos fonds. De même, nous encourageons ainsi les auteurs et éditeurs à recourir à des documents de la BNU pour illustrer leurs productions, contribuant ainsi à la valorisation de nos fonds.
En ce qui concerne le contexte général, la question de la réutilisation des données publiques a abouti ces derniers mois à un certain nombre de réalisations ou de prises de positions. Ainsi : le gouvernement a instauré la mission Etalab en février 2011 et ouvert le portail data.gouv.fr en décembre ; la Bibliothèque nationale de France a inauguré le portail data.bnf.fr en juillet ; la Conférence des Présidents de bibliothèques nationales européennes s’est prononcée en septembre en faveur de l’Open Data ; la Fondation Europeana s’est doté d’un « Data Exchange Agreement », par lequel elle demande à ses fournisseurs de contenus de placer leurs métadonnées sous licence CC0 afin d’en autoriser la libre réutilisation ; dans le dossier de l’état civil numérisé par les archives départementales, le Tribunal administratif de Clermont-Ferrand du 13 juillet 2011 a jugé que « les informations publiques sollicitées [par des sociétés commerciales] peuvent faire l’objet d’une réutilisation à des fins commerciales dès lors qu’elles ont été élaborées par les collectivités publiques dans le cadre de leur mission de service public ». En parallèle, le développement du web sémantique et la question de l’adoption du format RDA en France nous semblent devoir aboutir à terme à une nécessaire libération des données bibliographiques : nous anticipons d’une certaine manière sur ces évolutions prévisibles.

Outre ces éléments de contexte, nous estimons, d’une part, que les données bibliographiques produites par un établissement public sont un bien public, et d’autre part, que l’acte de numériser un document appartenant au domaine public ne crée pas de droit d’auteur spécifique lié à la version numérique de ce document. Par conséquent, il est de notre mission de service public de rendre ces données et fichiers numériques librement accessibles et réutilisables par les citoyens.

 

A la cigogne d'Alsace

À la cigogne d'Alsace, E. Staerck, 7 quai Saint-Jean, Strasbourg. Carte postale, vers 1900. BNUS (domaine public ; licence ouverte)

 

RM : Les institutions (musées, bibliothèques…) qui restreignent les usages qui peuvent être faits des documents numérisés soulignent parfois la nécessité de trouver des fonds propres et donc de valoriser ces documents. Est-ce à dire que vous ne croyez pas à cette source de financement ou que vous pensez qu’il y a d’autres priorités ?

FB : Nous avons bien entendu analysé cette question. Avant notre décision, nous appliquions une redevance d’usage, de l’ordre de 35€ par image. Ce règlement était basique, nous aurions pu l’affiner. Cependant, les sommes récoltées par la BNU chaque année au titre de la redevance d’usage étaient minimes, de l’ordre de 3000€. Elles ne couvraient naturellement pas le temps de travail de la secrétaire chargée de gérer les factures et la correspondance avec les lecteurs, ni le temps des autres personnes – y compris de l’Administrateur – impliquées en cas de demande d’exonération ponctuelle ou systématique. En outre, nous espérons que l’abandon de la redevance d’usage entrainera une augmentation des demandes de numérisation de documents, service qui lui restera payant. Dans notre cas particulier, nous pensons qu’en autorisant la libre réutilisation, l’établissement sera au final bénéficiaire au strict plan financier. Dans le cas d’autres structures, cela pourrait être différent.
D’autre part, nous estimons que la libération des données favorise la créativité artistique et intellectuelle, de même que commerciale : établissement public, il est dans l’intérêt de la BNU de favoriser le dynamisme économique et commercial du pays, créateur d’emplois et générateur de rentrées fiscales. La BNU devient ainsi indirectement une source d’activité économique : le retour sur l’investissement consenti par la Nation pour le financement de la BNU trouve ici une concrétisation potentiellement mesurable.

RM : Une autre crainte réside dans la perte de contrôle de la bibliothèque de l’usage qui est fait de ses fonds. Voire dans la nécessité d’accompagner le lecteur, qui a besoin de la médiation d’un bibliothécaire, ce qui serait perdu en cas de dissémination. Là encore, serait-ce de fausses questions ?

FB : Il est illusoire de croire que nous pourrions contrôler les usages faits de nos images. Nous n’avons pas le temps ni les moyens de consacrer du personnel à cette tâche. Nous sommes néanmoins attachés et attentifs à ce que l’accès libre et gratuit aux données produites par la BNU reste garanti : leur exploitation commerciale potentielle par des tiers ne remet pas en cause l’accès des citoyens à ces données directement auprès de l’établissement, dans une logique de service public. La médiation peut tout à fait se faire dans cette optique, ou dans le cadre de partenariats de recherche. La constitution au printemps de cette année d’un conseil scientifique propre à la BNU vise ainsi à renforcer une implication déjà ancienne dans les activités scientifiques, en Alsace et au-delà, se traduisant par de multiples partenariats, colloques, ou publications. La BNU mène également des partenariats de co-édition de certaines de ses collections inédites : le dernier exemple en date est la coédition avec un éditeur strasbourgeois des partitions de deux concerti pour piano de la compositrice alsacienne Marie Jaëll, dont nous conservons les manuscrits. La bibliothèque est ainsi impliquée de diverses manières dans la diffusion et l’exploitation de ses fonds. Mais elle n’a pas forcément les forces, ni la vocation, de toujours imaginer de nouveaux projets ou de nouveaux usages : l’important reste de ne pas interdire la créativité extérieure en enfermant nos données.

Aedes Eclesiae Cathedralis Argentoratensis (estampe vers 1650, BNU STRG.CC.39 NBI 1 ; domaine public, licence ouverte)

RM : Cette mise à disposition est-elle une fin en soi ou s’accompagnera-t-elle de « push », c’est à dire d’une volonté de dissémination, soit de votre fait, soit passant par des partenariats ?

FB : Nous sommes dans une optique de valoriser le plus largement possible nos richesses documentaires. L’ouverture d’une bibliothèque numérique moderne, le moissonnage prochain par Gallica et Europeana, la participation à des projets collectifs comme la Bibliothèque virtuelle des manuscrits médiévaux de l’IRHT, Calames ou bien sûr le Sudoc, sont autant d’actions volontaristes que mène la BNU depuis de nombreuses années pour certaines d’entre elles. Nous sommes en parallèle régulièrement sollicités pour participer à des projets – locaux ou nationaux – autour de l’e-tourisme par exemple, ou au titre des initiatives d’excellence. En raison de l’opération BNU Nouvelle, qui mobilise fortement l’ensemble du personnel, nos possibilités de dégager les moyens nécessaires à ces participations sont pour l’instant relativement limitées. Nous tâchons cependant d’accompagner au mieux les initiatives présentées, notamment celles issues des communautés universitaires en relation avec les humanités numériques. En 2014, lorsque BNU Nouvelle sera achevée, nous disposerons d’outils nous permettant d’être à la hauteur de notre statut de deuxième bibliothèque de France, et nous pensons que la décision prise en janvier 2012 sur le statut des données que nous produisons y aura contribué.

RM : Merci beaucoup pour ces réponses, Frédéric, et félicitations à vous-même, à l’administrateur de la BNU, M. Albert Poirot, et au CA qui a pris cette décision !

Retenez-Moix ou je fais un malheur

Je n’ai aucun avis sur Yann Moix. Je n’ai lu aucun de ses livres, vu aucun de ses films et aurais été bien en peine d’en citer un il y a quelques jours. Je ne suis guère sensible au battage médiatique dans mes choix de lecture et, si je lis pas mal de littérature contemporaine, rien ni personne ne m’a jamais donné envie de me plonger dans l’oeuvre de ce monsieur. À dire le vrai, il n’était pas plus qu’un nom pour moi – la seule chose dont je me souvenais de lui était un article violent destiné à prendre la défense d’un homme ayant jadis drogué et violé une fillette. On ne saurait juger un homme sur un comportement tel qu’il demanda lui-même dès le lendemain que cet article fût retiré. Bref, c’est donc avec l’oeil neuf et la confiance que j’accorde a priori et par principe à tout individu que j’ai commencé à lire un billet de son blog, prenant pour sujet le livre électronique.

Il est en fait extrêmement difficile de commenter un tel texte. Je suis un chercheur et, circonstance aggravante, un wikipédien. Chaque phrase contenant une affirmation gratuite me fait sursauter ; je n’ai qu’une envie : demander une source, une explication, une référence.

Yann Moix en mai 2011. Photo de Talita1, sous CC-BY-SA

Yann Moix en mai 2011. Photo de Talita1, sous CC-BY-SA

Une telle phrase me laisse donc pantois : « L’e-book s’arrache et on sait bien pourquoi : c’est le livre qu’il s’agissait de tuer ». Reprenons :
*« L’e-book s’arrache » : Moui, Hachette fait 6% de son chiffre d’affaire sur le numérique. Nuançons l’arrachage…
*« on sait bien pourquoi » : on construit une seconde couche sur une 1re bien mal bâtie… J’aimerais savoir qui est ce « on ». Si l’explication du phénomène est si claire, je me demande pourquoi tant de polémiques.
*« c’est le livre qu’il s’agissait de tuer » : Qui veut tuer le livre ? Pourquoi ? Comment ? Un livre électronique ne serait pas un livre ? Surprenant. Que devient Hugo passé sur Kindle ? Il pue soudainement ? Je comprends mal.

Poursuivons :
C’est la revanche de l’analphabétisme et de la barbarie sur ce qui restait de civilisation et de culture ». Là, c’est pour moi amusant car – et on peut s’en désoler ou trouver cela snob – je fréquente un milieu où c’est plutôt les écrivains mondains et à la mode tels que M. Moix qui passent pour « barbares », symboles d’une littérature de consommation marketing, alors que le scientifique, le rigoureux, l’innovant dans l’art, le nouveau à explorer et où prélasser sa créativité se trouve (pour une part non négligeable) dans le numérique.

Des procès qui accompagnent ceux qui (ce sont les derniers) lisent vraiment. Lisent véritablement ». Là, c’est l’historien du jansénisme que je suis qui s’inquiète. Des gens qui expliquent qu’ils savent ce qu’est le Vrai et que tous les autres se trompent doivent avoir une vie confortable, exemptes de ces doutes et ces scrupules incommodes que causent le recul qu’on a sur soi-même.

L’intégralite est une maladie qui consiste à vouloir posséder l’intégralité de quelque chose dans le seul but de sa possession. On télécharge les œuvres complètes de Balzac, de Proust, de Tolstoï, etc., mais c’est dans l’unique intention de les faire taire une bonne fois pour toutes, comme si le simple fait de les télécharger nous les faisait lire et digérer à la vitesse même de ce téléchargement. Implicitement, on demande à la lecture d’avoir lieu autrement, à notre insu, par l’illusion qu’on aura, par la magie numérique, de s’y adonner plus tard, demain, un autre jour, n’importe quel jour pourvu que ce ne soit pas aujourd’hui. ». Oui, comportement un peu ridicule. C’est d’ailleurs sur lui que repose partiellement le modèle économique de la « Bibliothèque de la Pléiade ».

Seul un non lecteur, seul un faux lecteur, seul un pseudo lecteur peu[t] rêver d’avoir à portée de main des millions d’ouvrages à lire ». Evidemment. L’idée de bibliothèque n’est pas du tout constitutive de la culture occidentale. Et ni les Grecs ni les Arabes ni la Renaissance ni les Lumières etc. etc. n’ont jamais rêvé de la bibliothèque universelle.

C’est le nouveau bourgeois : on possède tout sans connaître rien ». Je suis assez réticent devant l’emploi du mot « bourgeois », mis à toutes les sauces pour sa seule valeur péjorative. Ce qui est surtout bizarre, c’est de réifier de la sorte les gens, condamnés à tout jamais pour un comportement qui ne changera pas. En tant que bibliothécaire, je trouve plutôt bien que les gens aient accès à ces textes. Après, charge à eux de se les approprier, à nous de pratiquer des activités de médiation pour que leur utilisation soit effective. Mais de toute façon, encore une fois, j’aimerais savoir sur quelles données se fonde l’auteur pour affirmer que les gens téléchargent tout Balzac pour ne jamais le lire. Et qui s’est embêté à produire une édition électronique de Balzac, ce qui est un travail énorme, sans eux-mêmes la lire. Mon expérience de wikipédien est que les gens (pas tous bien sûr, contribuer à Wikipédia est déjà le signe d’une ouverture d’esprit, d’une culture, d’une capacité à appréhender la technique et l’inconnu) sont curieux et apprennent vite pour peu qu’ils en aient envie. Et le mépris ne donne que bien rarement envie aux autres de vous suivre.

Un véritable amoureux de la littérature préférera ne posséder qu’un seul livre (Ulysse ? La Recherche ? L’Iliade ? ) et le relire en boucle toute sa vie ». Là encore me reviennent des réflexions sur l’histoire du livre et des bibliothèques (Michel Melot, J.-M. Goulemot, A. Manguel etc.). Traditionnellement, on oppose « le livre » et « les livres » ; c’est à dire « le livre » et « la bibliothèque ». LE livre, sans cesse repris, c’est le texte sacré, celui qui n’a d’autre référence que lui-même, celui qui n’évoluera jamais puisque la vérité est interne. On se souvient de l’histoire de ce sultan qui avait paraît-il exigé que ses sujets fissent brûler tous les livres autres que le Coran, car soit ils le confirment et ils sont alors inutiles, soit ils le contredisent et ils sont alors nuisibles. LES livres, c’est le contraire de cela. C’est la confrontation des points de vue, c’est accepter la critique et progresser ensemble, c’est vérifier son information, c’est s’ouvrir à la pluralité et au monde.

Quant au sacro-saint argument du « c’est pratique », je le récuse comme la dernière des choses vulgaires, grossières, pornographiques. Car cela laisse plus de place pour quoi ? Pour la console de jeu ? Les fringues ? Les produits de beauté ? Les lunettes de soleil ? Les ustensiles de la frime ? Combien de livres comptez-vous lire quand vous partez en voyage ? 1 234 ? Cessons la rigolade : vous n’en lisez que deux (mettons : trois) dans une année, et encore : en les frôlant, en surfant dessus » Ce mépris de l’autre me choque profondément. Mais bon, si l’on continue à prendre ce texte au sérieux, sans doute l’erreur de l’auteur est-elle ici de perspective. Il part du principe que la lecture est linéaire et que le livre est une fiction. Sur mon Kindle, j’ai sur moi un livre que je lis dans le long terme (dans le métro, souvent). À côté de cela, j’ai quelques romans qui ont beaucoup compté pour moi et que je garde ; dont je relis des passages périodiquement. J’ai plusieurs recueils de poésie – là encore des one shot et des plus personnels. J’ai des articles scientifiques. Je termine un article de journal que je n’ai pas fini en quittant mon bureau. Peut-être M. Moix croit-il qu’un livre est forcément un roman et qu’on les lit l’un après l’autre dans un ordre bien déterminé. Mais ce n’est plus le cas. Et l’histoire des pratiques de lecture montre que cela ne l’a jamais été, d’ailleurs.

Sur une tablette, le livre fait moins le malin, et avec lui le texte, qui doit se faire une place parmi les liens, l’hypertextualité permanente et les dessins animés ». Oui, les liens, l’hypertextualité. Le livre comme forme est fermé ; le livre est un pli. L’eBook est ouvert, il repose – comme Internet – sur le dialogue. L’eBook est un livre au pluriel, est une bibliothèque, est une rencontre avec le monde. Ce n’est pas mieux, ce n’est pas moins bien – Enfer ou Ciel, qu’importe ? -, c’est une autre forme et cela a des conséquences sur le contenu. En revanche, c’est un changement actuel – si bien qu’il y a énormément à faire, à inventer : on y entrevoit cet inconnu où l’artiste veut plonger pour trouver du nouveau.
Par conséquent, pour écouter des gens qui jubilent et qui créent en profitant de ces possibilités nonpareilles, écoutez plutôt Paul Fournel et ces deux jeunes auteurs. C’est un plaisir.

vous êtes des morts qui jouent aux vivants ». jouez

Une argumentation assez pauvre donc, mais surtout décevante ; car Internet est un endroit où on discute énormément. Sur les blogs, sur Twitter, tout le monde se retrouve, les idées fusent, s’enrichissent, s’approfondissent de l’un à l’autre, des publications de référence en sont tirées. Or, on a l’impression que ce monsieur est passé à côté de tout cela ; qu’il n’écoute pas les autres ; qu’il n’a pas fait de bibliographie sur le sujet ; qu’il se contente d’aligner des idées reçues vieilles de plusieurs années. Je ne mettrais pas une bonne note à un étudiant qui écrirait ainsi ; et un wikipédien de ce niveau serait bien vite mis à l’écart par la communauté.

Tant pis.

Là où ça devient passionnant, c’est que ce monsieur joue parfaitement un rôle dont j’aurais pensé qu’il ne pouvait plus exister. J’ai tendance habituellement à nuancer assez fortement les discours faisant de la concurrence livre électronique/livre sur papier un remake de celle manuscrit/incunable. Mais là, c’est exactement cela. C’en est même surprenant car j’ai peine à croire que cet écrivain n’ait pas pu s’en rendre compte en rédigeant son billet. Mais mon propre billet devient bien long : un second devient nécessaire, publié sous peu.

PS : Vous noterez le titre de ce billet – d’une grande finesse dans sa manière de jouer avec la langue. J’ose avouer que je suis naturellement bien incapable d’un tel humour et que je me suis platement inspiré des catégories du blog sus-commenté, où resplendit tout l’esprit de cet auteur. Quand on a un créateur et intellectuel sous la main, il faut en profiter.

Nécrologie de Michael Hart, par Gregory Newby

Intro du tenancier du blog (jusqu’à l’image) :

Hier encore, je lisais Le Côté de Guermantes dans le métro grâce à lui. Depuis un an, ç’a été Régnier, Rodenbach, Allais, Bussy-Rabutin, Banville, Gourmont, Diderot, Louÿs, Anatole France, etc. en français ; Thackeray, Wodehouse, Thoreau, Wordsworth, etc. en anglais ; Dante ou D’Annunzio en italien ; Catulle ou Tacite en latin, etc. etc.
Depuis quarante ans (40 ans !), le Projet Gutenberg crée des eBooks et les met à disposition du public, de manière gratuite, pour le plaisir de partager et de faire connaître ces auteurs. Il fait revivre ces écrivains qu’aucun éditeur commercial ne veut publier parce qu’ils ne rapportent plus d’argent.
Projet de visionnaire, qui a pris une toute autre dimension depuis l’arrivée du Kindle et autres liseuses.
Projet qui montre que les technologies actuelles sont au service de la connaissance quelle qu’elle soit – et en particulier de la plus pointue, de la longue traîne, de ces superbes textes méprisés de leurs propres éditeurs.
Projet auquel chacun peut participer pour le bien de tous – le « distributed proofreading » étant également en quelque sorte l’ancêtre des méthodes de travail de Wikipédia et du web 2.0.
Projet créé en 1971, donc, par Michael Hart, mort le 6 septembre 2011.

Je publie à cette occasion une traduction de son obituary sur le Projet Gutenberg. Ce texte a été versé dans le domaine public par son auteur, le Dr Gregory B. Newby, ce qui offre la possibilité de le diffuser et le traduire. L’original se trouve ici.

Michael Hart et Gregory Newby en 2006

Michael Hart et Gregory Newby en 2006 (CC-BY-SA ; Marcello / Wikimedia Commons)

Michael Stern Hart est né à Tacoma, dans l’État de Washington le 8 mars 1947. Il est mort le 6 septembre 2011, chez lui, à Urbana (Illinois) à l’âge de 64 ans. Il laisse une mère, Alice, et un frère, Bennett. […]

Hart était surtout connu pour son invention du livre électronique, ou eBooks, en 1971. Il est le fondateur du projet Gutenberg – que tous reconnaissent comme l’un des premiers projets littéraires qui s’est maintenu sur le long terme sur Internet. Il a souvent raconté comment il avait eu l’idée de l’eBooks. Il avait obtenu l’accès à des ordinateurs très puissants de l’université de l’Illinois, à Urbana-Champaign. Le 4 juillet 1971 [fête nationale américaine], il voit des exemplaires imprimés de la Déclaration d’indépendance que l’on distribue gratuitement et décide de taper le texte à l’ordinateur et de le transmettre à d’autres utilisateurs sur le réseau informatique. C’est à partir de là que la numérisation et la diffusion de la littérature devient l’oeuvre de toute une vie – Hart va y passer plus de quarante ans.

Hart a toujours été passionné par la technologie et a toujours regardé vers l’avenir. Bricoleur depuis toujours, c’est par la pratique qu’il a acquis son expertise, en travaillant sur les technologies du moment : radio, hi-fi stéréo, vidéo et bien sûr ordinateurs. Il avait toujours les yeux tournés vers l’avenir afin d’anticiper les innovations. L’une de ses prédictions préférées était de dire qu’un jour, chacun pourrait posséder son propre exemplaire du projet Gutenberg – ou de tout sous-ensemble de textes. Ce pronostic s’est révélé exact grâce au développement de disques durs bon marché et aux objets nomades comme les téléphones portables.

Hart a aussi prédit l’amélioration des traductions automatiques, capables de rendre disponible toute la littérature mondiale dans plus de cent langues. Ce but n’a pas encore été atteint mais, à la date de sa mort, le projet Gutenberg propose des eBooks en une soixantaine de langues et on souligne souvent qu’il s’agit d’une des meilleures bibliothèques sur internet.

Les parents de Michael Hart ont beaucoup compté dans sa formation d’intellectuel : ils étaient tous deux professeurs à l’université de l’Illinois et lui ont appris à chercher la vérité et a toujours faire preuve d’esprit critique. L’une de ses citations préférées, ces derniers temps – attribuée à Bernard Shaw – correspond bien à cette approche de la vie :

Les gens raisonnables s’adaptent au monde. Les gens déraisonnables adaptent le monde à eux-mêmes. C’est pourquoi tout progrès provient des gens déraisonnables

Michael s’enorgueillissait d’être déraisonnable. Ce n’est que dans les dernières années de sa vie qu’il s’est suffisamment assagi pour s’abstenir d’entrer dans tout débat. Sa passion pour la vie, toutefois, et tout ce que comprend cette dernière, ne s’est jamais atténuée.

Économe jusqu’à l’excès, Michael possédait beaucoup de biens et d’amis, mais en dépensant très peu. Il préférait les remèdes de grand-mère à la visite chez le médecin. Il faisait lui-même les travaux chez lui, réparait sa voiture. Il a monté de nombreux ordinateurs, chaînes hi-fi et autres instruments, souvent à partir de pièces détachées.

Michael Hart a laissé une empreinte majeure sur le monde. Inventer l’eBook ce n’est pas seulement faire preuve d’innovation technologique ou être le précurseur de l’environnement informationnel actuel. Il faut plutôt comprendre l’eBook comme une manière plus efficace de diffuser la littérature sans limite et sans coût. Une possibilité de faire lire les gens. Cette lecture, et les idées contenues dans les livres, créent alors de nouvelles possibilités.

En juillet 2011, Michael a écrit ces quelques mots, qui résument ses objectifs et ce qui restera de lui.

Ce à quoi on ne pense pas assez quand on parle d’eBooks, c’est que, hormis l’air, c’est le premier bien que chacun peut obtenir comme il le veut. Pensez à cela et vous vous rendrez compte que nous faisons ce qu’il faut faire.

À ceux qui cherchaient à faire en sorte que la littérature soit accessible à tous, et particulièrement aux enfants, il donnait ce conseil :

Apprendre constitue sa propre récompense. Je ne peux rien dire de mieux.

On se souviendra de Michael comme d’un très bon ami, ayant sacrifié le bien-être personnel à son combat pour la littérature, pour le domaine public, sa conservation et les textes qu’il nous permet de lire.

Pourquoi les éditeurs français courent à leur perte

Une chose est très précieuse quand vous étudiez l’histoire du livre et de l’imprimé. C’est le recul.

Prenons un exemple : à la fin du XIXe siècle, les graveurs sur bois de bout voient leur travail menacé par les nouveaux procédés photomécaniques de reproduction tels que la photogravure. C’est tout un système économique qui risque de s’effondrer, ainsi qu’un important savoir faire technico-artistique.
Ils se débattent, ce qui prend entre autres la forme de la parution d’une revue, L’image, qui obtient le soutien d’un grand nombre d’artistes de l’époque – symbolistes et réalistes mélangés.

Cela n’a bien évidemment jamais empêché la photogravure (puis d’autres procédés) de prendre le pas sur la gravure sur bois. Les questions de diffusion à large échelle telle que demandée par les journaux et celles de sauvegarde d’un savoir-faire artisanal soutenu par l’intelligentsia de l’époque ne se situent pas sur le même plan. Et cela n’a pas empêché la gravure sur bois de survivre, mais dans des utilisations très spécifiques – essentiellement artistiques.

Peut-être en est-il aujourd’hui de même pour le livre sur papier. Pas pour toutes ses utilisations mais pour un certain nombre. Or, le livre amène avec lui tout un écosystème, parmi lesquels les éditeurs. Ces derniers peuvent posséder une véritable utilité dans le processus de mise en forme, d’éditorialisation et de diffusion des textes : il serait dommage qu’ils disparaissent. Et pourtant, on a l’impression que certains agissent dans cet unique but, en refusant de modifier certains modes de fonctionnement qui ne reposent pourtant sur aucune autre justification que l’habitude.

C’est ce que j’ai voulu montrer en coordonnant un dossier à ce sujet pour le site Nonfiction.fr : « Pourquoi les éditeurs français courent à leur perte ».

*Je propose un article montrant combien le comportement des éditeurs vis-à-vis des lecteurs est à l’exact opposé de ce qu’il convient de faire sur Internet, lieu où le succès passe par les réseaux et les relations humaines – pas par les anciennes méthodes de communication ou la médiation mondaine.

*Lionel Maurel, auteur du blog S.I.Lex, démontre que le contrat d’édition est enfermé dans une conception fixiste, qui n’est plus adaptée aux besoins actuels mais que l’on refuse pourtant de modifier.

*Mathieu Pérona, docteur en économie et co-auteur d’un récent livre sur le prix unique, souligne que, en ce qui concerne le prix de vente, l’on tente actuellement encore une fois de plaquer des méthodes anciennes à des problèmes nouveaux – ce qui est contre-productif. Ne serait-il pas plus efficace de réfléchir à un modèle adapté ?

*Constance Krebs, enfin, rappelle que le même problème se pose sur le fond : il est impossible d’éditer un livre électronique comme un livre sur papier. Proposer un pdf (ou même un ePub) comme il est fait actuellement est un très grand appauvrissement de la richesse du texte. Là encore une réflexion devrait être menée par les éditeurs afin de proposer de la véritable édition numérique, non simplement homothétique.

Je vous en souhaite bonne lecture !

Rencontres Wikimedia

Ces deux derniers jours avaient lieu les Rencontres Wikimédia, dans des locaux cordialement mis à disposition par l’Assemblée nationale.

Ces dernières avaient pour thème « Patrimoine culturel et web collaboratif » : wikipédiens de tous les pays et professionnels des bibliothèques, archives et musées se sont retrouvés pour présenter les projets réalisés ou en cours et nouer des liens entre eux.

Sans doute aurai-je l’occasion de revenir sur certaines communications : il s’est dégagé de ces projets une envie, une énergie, une compétence, une capacité d’entreprendre et de mener à bien des projets proprement enthousiasmants.

Je me borne pour l’instant à mettre en ligne la présentation du principal projet que j’ai mené : la collaboration avec la BnF. Ce dernier était présenté à la tribune par Nicolas Vigneron (aspects techniques) et moi-même pour Wikimédia France et Arnaud Beaufort pour la BnF.

[brève] La KB signe à son tour avec Google

Après les récentes annonces annonces des bibliothèques nationales italiennes et autrichienne, c’est la Koninklijke Bibliotheek (Bibliothèque royale des Pays-Bas, à La Haye) qui signe avec Google pour la numérisation d’une partie de son fonds patrimonial.

La Bibliothèque royale des Pays-Bas, à La Haye. Photo de Pieter Musterd sous licence CC-BY-NC-SA

La Bibliothèque royale des Pays-Bas, à La Haye. Photo de Pieter Musterd sous licence CC-BY-NC-SA

Elle annonce avoir signé un accord pour 160 000 ouvrages du domaine public (XVIIIe et XIXe s.).
À terme, la KB désire donner accès à l’ensemble du patrimoine écrit néerlandais en plein texte. Cela constitue la suite logique de son catalogage scientifique au sein du projet STCN, bibliographie nationale rétrospective des Pays-Bas [sur lequel, j’ai fait mon mémoire de conservateur : consultez la version originale, achetez la version mise à jour (ou pas) :-)]

La KB dispose ainsi de ce qui constitue sans doute les meilleures métadonnées du monde pour les ouvrages du XVIIIe siècle. Reste donc à savoir dans quelle mesure ces dernières pourront être utilisées par Google Books.

Les termes du contrat n’étant pas connus, nous en sommes réduits à attendre, désirant comme d’habitude savoir précisément à quoi s’est engagée la KB… espérant qu’aucune exclusive n’ait été donnée à Google, surtout sur l’indexation. Le communiqué de presse indique que les scans seront disponibles sur les sites de la KB mais seulement dans un second temps sur Europeana : solution certes intéressante car on prouve par là qu’Europeana et Google ne s’opposent pas forcément, mais on aimerait connaître les raisons (et la longueur) de ce délai.

Il faudra donc suivre l’affaire de près et – un jour ou l’autre – comparer les différents contrats signés par Google.
Cela montre en tout cas combien l’arrivée de Bas Savenije a pu influer sur la politique et la gestion de la KB.

Europeana n’existe pas

Ben non.

En latin, « Européen » se dit « Europensis ». À la rigueur « Europæa ». Mais pas « Europeana ».

Même Félix le dit.

À moins que le but ne soit de proposer un recueil d’ana, c’est à dire des anecdotes sur l’Europe sur le modèle des Scaligeriana, Furetieriana et autres Naudæana ?


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