Archive for the 'Constitution des collections' Category

Mort aux voleurs de livre !

C’est en tout ce que laisse entendre ce gribouillis (fin XVIIIe s. ?) trouvé au hasard d’une page de garde de livre ancien.

Videsne Pierrot pendu
Qui hunc librum n’a pas rendu ?
Si Pierrot reddidisset
Pendu non fuisset !
Sed quia non reddidit
Pendu fuit…

[Excellent moyen de réviser sa concordance des temps en latin en même temps…]

À glisser entre les pages des livres que vous prêtez à un ami…

De la difficulté d’appréhender l’estampe (et l’imprimé en général)

Depuis un an que je m’occupe professionnellement d’estampes, j’ai pu constater combien le discours dominant dans ce milieu consiste à déplorer le manque de considération de ce qui est à la fois un art et un média fondamental de ces cinq derniers siècles. Il y aurait un article à rédiger sur ce discours (vraiment, je suis preneur pour les Nouvelles de l’estampe !). On me pardonnera, j’espère, de sacrifier à mon tour à cette pratique, donc. J’ai honte d’être si mainstream mais je suis en effet surpris de certaines pratiques.

Au cours de ces dernières semaines, j’ai pu visiter deux expositions d’un grand intérêt pédagogique et scientifique. Leur qualité générale montre que des gens compétents ont accompli un véritable travail et pris leur tâche à cœur. Impossible donc d’incriminer le dilettantisme de certains musées ou des expositions « prêtes à accrocher ». Pourtant, à chaque fois, on peut s’interroger sur l’appréhension que des conservateurs ont eu de l’imprimé et de son importance

Au Louvre, Le Papier à l’œuvre présente plus de soixante œuvres sur papier. Il faut bien être conscient que l’estampe représente un pourcentage non pas majoritaire mais hégémonique des œuvres d’art anciennes. Tirées à de multiples exemplaires, d’un coût relativement bas, présentes partout pendant cinq siècles, elles sont absolument fondamentales si l’on veut comprendre l’art ancien, sa diffusion, sa réception. Au XXe siècle encore, la plupart des grands artistes en ont tâté, des considérations sociales (l’art pour tous) venant parfois se surajouter à l’appréhension purement esthétique pour en faire un objet d’une réjouissante complexité – où l’innovation technique vient encore enrichir la création artistique.
Pourtant, malgré ce caractère fondamental, l’exposition du Louvre sur les œuvres sur papier ne présentait… pas d’estampes du tout (peut-être en ai-je loupé une ou deux ?) ! On peut sans doute y voir une appréhension de l’art coupée des conditions de sa création, de sa diffusion, du regard qu’on peut porter sur elle ; une appréhension uniquement tournée vers le « créateur » et l’« œuvre unique ». C’était en tout cas très surprenant et extrêmement trompeur pour le visiteur, à qui on cache 95% des œuvres sur papier et des possibilités qu’offre ce support.

Art-ception. Litho de Daumier. Oeuvre d'art montrant des gens qui regardent une oeuvre d'art. We have to go deeper.

Art-ception. Litho de Daumier. Oeuvre d'art montrant des gens qui regardent une oeuvre d'art. We have to go deeper.

L’autre exposition était celle consacrée à l’épée au musée de Cluny. Superbe sujet et fort intéressant traitement, n’hésitant pas à convoquer des témoins d’une grande diversité – jusqu’aux chevaliers Playmobil ou au « None shall pass » des Monty Python – afin d’étudier la symbolique de l’épée médiévale des origines à nos jours. C’est un micro-détail qui m’intéresse ici : des imprimés décrits sur le cartel comme étant « encre sur papier ». Réflexe de conservateur du patrimoine habitués aux « huile sur toile », sans doute. Mais précisément, signe d’une incapacité à s’adapter aux méthodes de description de ce qui ne relève pas directement de sa spécialité et de l’histoire de l’art en général. Le cas est rare pour le livre mais combien de fois lit-on « burin sur papier », « eau-forte sur vergé » et autres formules n’ayant aucun sens ?

En ce beau siècle où l’information est plus que jamais disponible, il est fondamental de nous intéresser aux spécificités de chaque technique et d’être capables de mettre chacune d’entre elles en perspective et en contexte, sans faire de notre appréhension personnelle l’aune de toute histoire.

Nécrologie de Michael Hart, par Gregory Newby

Intro du tenancier du blog (jusqu’à l’image) :

Hier encore, je lisais Le Côté de Guermantes dans le métro grâce à lui. Depuis un an, ç’a été Régnier, Rodenbach, Allais, Bussy-Rabutin, Banville, Gourmont, Diderot, Louÿs, Anatole France, etc. en français ; Thackeray, Wodehouse, Thoreau, Wordsworth, etc. en anglais ; Dante ou D’Annunzio en italien ; Catulle ou Tacite en latin, etc. etc.
Depuis quarante ans (40 ans !), le Projet Gutenberg crée des eBooks et les met à disposition du public, de manière gratuite, pour le plaisir de partager et de faire connaître ces auteurs. Il fait revivre ces écrivains qu’aucun éditeur commercial ne veut publier parce qu’ils ne rapportent plus d’argent.
Projet de visionnaire, qui a pris une toute autre dimension depuis l’arrivée du Kindle et autres liseuses.
Projet qui montre que les technologies actuelles sont au service de la connaissance quelle qu’elle soit – et en particulier de la plus pointue, de la longue traîne, de ces superbes textes méprisés de leurs propres éditeurs.
Projet auquel chacun peut participer pour le bien de tous – le « distributed proofreading » étant également en quelque sorte l’ancêtre des méthodes de travail de Wikipédia et du web 2.0.
Projet créé en 1971, donc, par Michael Hart, mort le 6 septembre 2011.

Je publie à cette occasion une traduction de son obituary sur le Projet Gutenberg. Ce texte a été versé dans le domaine public par son auteur, le Dr Gregory B. Newby, ce qui offre la possibilité de le diffuser et le traduire. L’original se trouve ici.

Michael Hart et Gregory Newby en 2006

Michael Hart et Gregory Newby en 2006 (CC-BY-SA ; Marcello / Wikimedia Commons)

Michael Stern Hart est né à Tacoma, dans l’État de Washington le 8 mars 1947. Il est mort le 6 septembre 2011, chez lui, à Urbana (Illinois) à l’âge de 64 ans. Il laisse une mère, Alice, et un frère, Bennett. […]

Hart était surtout connu pour son invention du livre électronique, ou eBooks, en 1971. Il est le fondateur du projet Gutenberg – que tous reconnaissent comme l’un des premiers projets littéraires qui s’est maintenu sur le long terme sur Internet. Il a souvent raconté comment il avait eu l’idée de l’eBooks. Il avait obtenu l’accès à des ordinateurs très puissants de l’université de l’Illinois, à Urbana-Champaign. Le 4 juillet 1971 [fête nationale américaine], il voit des exemplaires imprimés de la Déclaration d’indépendance que l’on distribue gratuitement et décide de taper le texte à l’ordinateur et de le transmettre à d’autres utilisateurs sur le réseau informatique. C’est à partir de là que la numérisation et la diffusion de la littérature devient l’oeuvre de toute une vie – Hart va y passer plus de quarante ans.

Hart a toujours été passionné par la technologie et a toujours regardé vers l’avenir. Bricoleur depuis toujours, c’est par la pratique qu’il a acquis son expertise, en travaillant sur les technologies du moment : radio, hi-fi stéréo, vidéo et bien sûr ordinateurs. Il avait toujours les yeux tournés vers l’avenir afin d’anticiper les innovations. L’une de ses prédictions préférées était de dire qu’un jour, chacun pourrait posséder son propre exemplaire du projet Gutenberg – ou de tout sous-ensemble de textes. Ce pronostic s’est révélé exact grâce au développement de disques durs bon marché et aux objets nomades comme les téléphones portables.

Hart a aussi prédit l’amélioration des traductions automatiques, capables de rendre disponible toute la littérature mondiale dans plus de cent langues. Ce but n’a pas encore été atteint mais, à la date de sa mort, le projet Gutenberg propose des eBooks en une soixantaine de langues et on souligne souvent qu’il s’agit d’une des meilleures bibliothèques sur internet.

Les parents de Michael Hart ont beaucoup compté dans sa formation d’intellectuel : ils étaient tous deux professeurs à l’université de l’Illinois et lui ont appris à chercher la vérité et a toujours faire preuve d’esprit critique. L’une de ses citations préférées, ces derniers temps – attribuée à Bernard Shaw – correspond bien à cette approche de la vie :

Les gens raisonnables s’adaptent au monde. Les gens déraisonnables adaptent le monde à eux-mêmes. C’est pourquoi tout progrès provient des gens déraisonnables

Michael s’enorgueillissait d’être déraisonnable. Ce n’est que dans les dernières années de sa vie qu’il s’est suffisamment assagi pour s’abstenir d’entrer dans tout débat. Sa passion pour la vie, toutefois, et tout ce que comprend cette dernière, ne s’est jamais atténuée.

Économe jusqu’à l’excès, Michael possédait beaucoup de biens et d’amis, mais en dépensant très peu. Il préférait les remèdes de grand-mère à la visite chez le médecin. Il faisait lui-même les travaux chez lui, réparait sa voiture. Il a monté de nombreux ordinateurs, chaînes hi-fi et autres instruments, souvent à partir de pièces détachées.

Michael Hart a laissé une empreinte majeure sur le monde. Inventer l’eBook ce n’est pas seulement faire preuve d’innovation technologique ou être le précurseur de l’environnement informationnel actuel. Il faut plutôt comprendre l’eBook comme une manière plus efficace de diffuser la littérature sans limite et sans coût. Une possibilité de faire lire les gens. Cette lecture, et les idées contenues dans les livres, créent alors de nouvelles possibilités.

En juillet 2011, Michael a écrit ces quelques mots, qui résument ses objectifs et ce qui restera de lui.

Ce à quoi on ne pense pas assez quand on parle d’eBooks, c’est que, hormis l’air, c’est le premier bien que chacun peut obtenir comme il le veut. Pensez à cela et vous vous rendrez compte que nous faisons ce qu’il faut faire.

À ceux qui cherchaient à faire en sorte que la littérature soit accessible à tous, et particulièrement aux enfants, il donnait ce conseil :

Apprendre constitue sa propre récompense. Je ne peux rien dire de mieux.

On se souviendra de Michael comme d’un très bon ami, ayant sacrifié le bien-être personnel à son combat pour la littérature, pour le domaine public, sa conservation et les textes qu’il nous permet de lire.

Fusion de la BIUM et de la BIUP

Il était inéluctable que la loi LRU sur l’autonomie des universités ait des répercussions sur le paysage des bibliothèques. En première ligne, le statut complexe des bibliothèques inter-universitaires.
Déjà, on voyait des OPA rampantes de certaines universités sur ces bibliothèques : le SCD médical de Paris 6 (pardon, la youpihémci) a ainsi fusionné avec la Bibliothèque inter-universitaire scientifique de Jussieu (BIUSJ) pour créer la BUPMC.
Et il est évident que les Bibliothèques inter-universitaires de médecine (BIUM) et de pharmacie (BIUP) sont considérées avec une grande sollicitude par l’université Paris Descartes…

Viennent se surajouter à ces problématiques des questions de gestion des établissements, avec le souhait de rationaliser certains fonctionnements et de mutualiser certains services.
Et enfin, des questions purement ponctuelles de personnes ou d’opportunité.

Siège de l'université Paris Descartes. Au fond, la BIUM. Photo : iz.mendoza sous CC-BY-NC-SA

Siège de l'université Paris Descartes. Au fond, la BIUM.
Photo : iz.mendoza sous CC-BY-NC-SA


Ce sont sans doute ces trois raisons qui jouent aujourd’hui si la processus de fusion de la BIUM et de la BIUP est entamé. Car si la BIUM possède un public nombreux et propose des services modernes, il y a sans doute des choses à améliorer dans le fonctionnement de la BIUP et surtout dans les liens à établir entre les deux maisons. C’est ce que souligne Axel Kahn, président de l’université Paris Descartes, dans la lettre qu’il a envoyée au personnel des deux bibliothèques concernées : « La création d’une seule bibliothèque interuniversitaire de santé, compétente dans les domaines de la médecine, de la pharmacie et de l’odontologie, est à l’évidence de nature à améliorer la visibilité nationale et internationale de notre dispositif. De plus, la coordination des efforts dans tous les domaines permettra sans aucun doute de dégager des moyens nouveaux »

Mais aussi car la fusion intervient à l’occasion de la mutation de la directrice de la BIUP, partie prendre la tête du SCD de l’université de Rouen, ce que souligne également Axel Kahn.

Le directeur de la BIUM, Guy Cobolet, va donc prendre la direction de la nouvelle entité et deux directeurs adjoints seront chargés de ce qu’on appellera désormais les deux sites (celui de l’ancienne BIUM, rue de l’Ecole de médecine, dit « le Siège » car c’est le siège de la direction de l’université Paris Descartes ; et celui de l’ancienne BIUP, avenue de l’Observatoire). La réorganisation sera menée sous son autorité afin que la fusion soit effective au 1er janvier 2011.

Les fonds patrimoniaux des deux bibliothèques sont à la fois très importants et complémentaires ; Axel Kahn souligne leur « leur remarquable richesse patrimoniale ». L’éventuel rattachement du service de la BIUP au Service d’histoire de la médecine dirigé par Jean-François Vincent ne peut qu’être très bénéfique au travail scientifique sur les fonds, à la numérisation et au travail de signalement. La bibliothèque numérique Médica, qui est signalée dans Gallica, gagnerait ainsi en largeur thématique ; ce pourrait également être l’occasion de la repenser afin que de nouveaux outils (notamment d’accessibilité) ainsi que le mode texte systématique soient proposés, et l’interface rénovée.

Quand l’Inspection des finances veut vendre les livres de la BnF

Veuillez me pardonner ce titre un peu racoleur…

L’Inspection générale des finances mène chaque année un certain nombre d’audits, entre autres dans les établissements publics. En 2008, ç’a été le tour de la BnF. L’IGF a donc remis un très intéressant rapport, complété a posteriori par les réponses dudit établissement – par la voix de son président Bruno Racine – et les réponses aux réponses, des inspecteurs des finances.

On apprend beaucoup à cette lecture et les suggestions de l’IGF sont parfois très pertinentes ; elles permettent au moins d’obtenir un regard extérieur sur les pratiques de la BnF, ce qui est fécond.

Certaines suggestions sont plus inquiétantes, voire très inquiétantes. On lit ainsi à la page 27, c’est à dire dans le récapitulatif des principales propositions (repris de la p. 24) :

Envisager la cession de pièces détenues en plusieurs exemplaires par la BnF (y compris à la bibliothèque de l’Arsenal) pour financer de nouvelles acquisitions.

C’est à dire tenter d’introduire pour la énième fois la pratique de l’aliénation des collections publiques (deaccessioning) en France, à travers l’une de ses plus prestigieuses bibliothèques !

Rappelons que le récent rapport Rigaud ne se montrait pourtant pas favorable à ces pratiques – tout en étant plus nuancé en ce qui concerne le « délicat problème des « doublons » ».

La chasse à la chimère étant ouverte, permettons-nous de rappeler quelques évidences : dans le domaine du livre ancien, le doublon n’existe pas et vendre des livres est une très mauvaise idée car :

1/ Une bibliothèque patrimoniale ne conserve pas seulement des textes mais des exemplaires d’un livre

La notion d’exemplaire n’est pas réservée au bibliophile ou au snob en quête de grandes provenances. Un exemplaire possède un « état civil », une reliure, des ex-libris, des marques de lecture, un état de conservation : autant de marques des pratiques intellectuelles, des modes de lecture, du rapport ancien au livre qui doivent être étudiés et conservés.

Cette question est déjà prégnante dans le cadre d’exemplaires isolés. Mais bien souvent, une bibliothèque possède des collections qui ont été réunies dans une vue précise et qui sont elles-mêmes la marque de pratiques. Cette notion de collection, déjà importante en soi, devient fondamentale dès lors que l’on parle des livres de la bibliothèque royale ou des fonds à très forte cohérence tels que ceux de la bibliothèque de l’Arsenal. Le non-respect des fonds serait alors une hérésie intellectuelle.

En dehors de cette approche intellectuelle, la question de la reliure comme art appliqué vient également plaider en faveur de l’intérêt porté à l’exemplaire.

2/ La mission de la BnF n’est pas la conservation absolue : elle est au service d’un public

Un livre s’abîme quand il est consulté. En l’absence de collections patrimoniales de référence dans la plupart des universités françaises, la BnF est surfréquentée par les chercheurs et ses collections se détériorent donc extrêmement vite. Posséder plusieurs exemplaires d’un livre ancien est donc la moindre des choses si l’on veut encore les conserver dans quelques siècles.

Assimiler les magasins d’une bibliothèque à une réserve dormante et inutile revient à faire preuve de son incompréhension des missions de conservation, de divulgation et de diffusion du patrimoine écrit.

3/ Pour vendre un exemplaire d’une édition/émission, encore faut-il savoir quel exemplaire appartient à quelle édition/émission

C’est peut-être une obsession chez moi mais vous m’excuserez de répéter qu’en l’état actuel du catalogue et en l’absence de l’utilisation d’empreinte typographique, personne ne peut savoir quelle émission est possédée en double à la BnF.

Je ne jette la pierre à personne, l’histoire des bibliothèques françaises est ce qu’elle est, mais les chercheurs du monde entier ne peuvent que déplorer l’absence de bibliographie nationale rétrospective en France – pays qui fait bien pâle figure à côté des ESTC, STCN, STCV, Edit 16 ou VD 16/17.

Il serait assez piquant que le retard français dans ce domaine permette que l’on évite de s’adonner à la pratique du deaccessioning mais je crains que ce genre de petit détail (vendre des unica) n’arrête pas un inspecteur des finances.

4/ Vendre des livres anciens, c’est faire des économies de bouts de chandelle

Un livre ordinaire du XVIIIe siècle se vend 30 euros sur eBay. Un livre exceptionnel par sa condition, sa rareté ou sa provenance, quelques dizaines de milliers d’euros – et on peut espérer que de tels ouvrages ne seraient pas vendus. Nous ne nous situons nullement sur le marché de l’art ou des toiles de maître. Un conservateur peut s’acheter lui-même les livres nécessaires à ses recherches, c’est dire s’ils sont bon marché…

Est-on alors prêt à revendre des livres de la Réserve des livres rares pour payer quatre mois de salaire d’un magasinier ? Est-ce une gestion saine ?

Messieurs les inspecteurs, il y a sans doute beaucoup à faire pour rationaliser le fonctionnement de la BnF – comme toute organisation d’une telle taille. J’ose croire que vous avez des compétences en gestion économique et financière : vous n’hésitez pas à émettre des propositions et c’est très bien comme ça. Mais vendre des livres anciens des collections de la BnF, c’est vraiment une très mauvaise idée, que ce soit d’un point de vue scientifique, culturel, démocratique, citoyen ou financier.

Sauf erreur de ma part, Bruno Racine ne relève pas cette proposition, qui ne figure pas non plus dans les réponses aux réponses.

Il y a sans doute beaucoup à dire sur d’autres passages de ce rapport (par exemple la « rationalisation » des éditions de la BnF) – peut-être écrirai-je d’autres billets – mais sur cela, il faut être particulièrement vigilants.

Désherbage : réponses à la réponse de D. Rykner

Après avoir tardé à réagir – pour cause de vacances et de travail personnel à avancer – je reprends la parole pour répondre aux commentaires de Didier Rykner, sans que ceci constitue une relance du débat.

1. Définition du patrimoine.
La définition élargie me semble dangereuse dans la mesure où tout serait alors patrimoine avec les conséquences que l’on sait. Surtout, plus surprenant pour un historien, adopter cette définition, c’est faire du moment actuel la référence absolue : tout ce qui existe actuellement (car, en fonction des intérêts de chacun, « l’ensemble des biens, des richesses matérielles ou immatérielles qui appartiennent à une communauté, une nation et constituent un héritage commun », cela désigne à peu près tout) doit être conservé. L’histoire n’a existé et effectué un tri que pour nous, hommes de 2009, qui devrons tout garder en l’état pour les générations qui viennent. Il existe bien des ouvrages sur l’inflation patrimoniale, je ne m’y arrête pas.

Je ne pense en tout cas pas que le moindre risque plane sur la conservation de ce type de périodiques, même si l’on en supprime quelques exemplaires.

3-4. Question du travail et du coût
La question n’est pas de travailler ou de ne rien faire. Il est de faire ce travail de don – qui n’entre pas dans les missions de la bibliothèque et qui ne bénéficie pas au public de la bibliothèque dont l’État et la nation nous ont confié la charge et la responsabilité – ou un autre travail. Dans ma modeste bibliothèque – fusion récente de plusieurs bibliothèques préexistantes et où un gros travail reste donc à faire sur les collections – mon agenda de travail sur les collections va jusqu’en 2012, sans que je sache même si je parviendrai à le tenir. Se rajoutent à cela les acquisitions courantes, les relations avec les lecteurs, l’enseignement, les activités scientifiques, la création et la mise en place de nouveaux services (en ce moment les livres électroniques), le travail administratif, la gestion du personnel.

De la même manière, la question que se posera la bibliothécaires n’est pas : « ai-je envie de conserver The Art Bulletin ? ». C’est « Il y a 1200 ouvrages qui sortiront cette année, que je DOIS absolument proposer parce qu’il répondent aux besoins premiers des lecteurs de ma bibliothèque ; après un premier désherbage de base (retrait de documents délabrés, obsolètes, ne correspondant pas au niveau du lectorat etc.), j’ai de la place pour 600 ouvrages. Que puis-je retirer pour gagner de la place ? » Refuser de retirer The Art Bulletin, c’est aussi refuser de proposer des livres correspondant aux attentes fondamentales de ses lecteurs. Comme le rappelle Cecitueracela, « la question n’est pas « faut-il conserver cet ouvrage ? », mais « faut-il conserver cet ouvrage, ou cet autre ? » » : ce choix ne se fait pas selon les lubies du conservateur mais selon 1/ les usages constatés (la présence d’un livre non lu depuis vingt ans et présent dans une autre bibliothèque parisienne – sauf exemplaire ou texte ayant un intérêt particulier – n’est pas forcément fondamentale et la question de son retrait peut être envisagée) 2/ l’environnement documentaire – on aura moins de scrupule à désherber si un exemplaire est librement consultable à deux rues de là.

Je tiens cependant à préciser que si l’association dont je parlais (L’École sous l’arbre) est heureuse d’obtenir nos monographies, elle refuse les périodiques. Sans que j’aie creusé la question, j’ai par ailleurs entendu dire que ce type de dons – qui donnent certes bonne conscience – a des effets pour le moins ambigus sur place, dans la mesure où ils empêchent une industrie locale de l’édition de se développer et qu’ils remplissent les universités d’ouvrages obsolètes et en mauvais état, que ces dernières n’ont souvent même pas le temps de trier ; sans même parler de possibilité de revente ou de corruption.
Bref, en l’absence de données plus sûres je retiens mon jugement, mais il est évident que ce type de don ne constitue pas la panacée.

Le blog cecitueracela souligne que la prise de position de Didier Rykner risque d’amener à des dérives. Vu les réponses passionnées – religieuses ? – qu’amène toute destruction de livre, un élu aura beau jeu de permettre que les ouvrages soient revendus – afin de couvrir les frais de traitement et de gérer au mieux les impôts de ses concitoyens (etc. – air connu). On risque rapidement de passer de l’activité encadrée de désherbage – concernant uniquement les livres obsolètes ou ne répondant pas à la mission de la bibliothèque, sans gain pour quiconque, ce qui assure la neutralité du tri – à celle « deaccessioning ». On commence par vendre incidemment – « pour pas gâcher » – et on finit par vendre pour le gain financier – il est des périodes de vache maigre où on trouve toutes les bonnes raisons pour cela (cf un précédent billet). Espérons que de telles pratiques ne s’acclimatent pas en France car, en dehors même des considérations sur la nécessaire présence des ouvrages dans des bibliothèques accessibles au public, rappelons – les lecteurs de ce blog trouveront que je me répète – qu’il n’y a AUCUN moyen en France de relier un exemplaire d’un livre ancien à une édition précise en l’absence de bibliographie nationale rétrospective. Exemple trouvé avant-hier au fil de mes pérégrinations bibliographiques : cet ouvrage et celui-là apparaissent comme semblables sur les catalogues ? Ils n’ont RIEN à voir entre eux. Tout livre qui serait vendu, jeté ou simplement échangé peut être un unica. Ou pas. Personne n’en sait rien et personne ne peut le savoir.

7. Missions de la bibliothèque
Encore une fois, je ne pense pas que nous ayons de désaccord de fond. Tout garder (c’est-à-dire tout ce qui vaut le coup d’être gardé, même pour un usage exceptionnel) et présenter de manière agréable, j’en rêve et on peut penser qu’Emmanuel Toulet également. Mais ce n’est matériellement pas possible. Il faut penser en contexte sans prendre ses rêves pour des réalités. On peut incriminer la Ville de Paris, le(s) ministère(s), les bibliothécaires eux-mêmes (piètres lobbyistes)… tout cela n’empêche pas qu’il faut en attendant trouver des solutions pragmatiques. La conservation partagée en est une.

Je tiens à préciser que mon PS n’était pas moqueur : je me suis permis de rebondir sur le billet de La Tribune de l’art précisément parce que le sujet me touche au premier chef. Il n’est agréable pour personne de jeter des livres, même si la chose doit être considérée sans passion.
Je suis actuellement en vacances mais je ne manquerai pas de mettre en ligne (voire de contacter l’université de Saõ Paulo) pour les périodiques en double que nous offrons (car ce sont des séries assez longues). Pour nos numéros isolés, je crains qu’ils ne finissent en effet à la benne – tout simplement parce que nous n’avons même pas assez de place pour les stocker quelques semaines.

Offense au dieu Livre ?

Cela a déjà été dit dans bien des livres, mais je suis toujours frappé de voir combien les liens que l’on peut entretenir avec la culture et la religion sont semblables. On va voir les expositions temporaires comme on va à l’office, un certain romantisme amène à voir tout « auteur » comme un demi-dieu créateur (but suprême : publier un roman (oublié dans deux mois bien sûr, comme la plupart des romans)) et tout injure faite au Livre est un blasphème irréparable. J’aime les livres (pas tous), j’ai même décidé d’en faire mon métier mais je n’apprécie outre mesure ni les simplifications allégoriques gnan-gnan (livre = culture= Bien) ni les antiennes sempiternellement rechantées afin d’être sûr que le lecteur soit bien rassis dans ses jugements moraux.

Aussi, quand un article parle d' »actes de destructions massives » ou qu’un autre commence par « À certaines époques, on brûlait les livres » (aaah, la méchante Inquisition contre les gentils savants, la lutte séculaire des gentils lettrés contre les méchants barbares, comme tout cela est pratique), on se dit que l’affaire est bien mal engagée et que rien de bon ne risque de sortir de tout cela.

Heureusement, l’affaire qui nous occupe ici est publiée dans La Tribune de l’art. Son responsable, Didier Rykner possède (au moins) deux qualités : il dit des choses intéressantes (et cohérentes) et il fait preuve d’honnêteté intellectuelle. Son article de départ est donc l’occasion d’échanges entre personnes intéressées par la question du désherbage – essentiellement lecteurs (chercheurs) et conservateurs – de façon à éviter les sables mouvants qui menaçaient.

Quelle est donc la question ?
-1/ Un plan de conservation partagé entre bibliothèques de la Ville de Paris décide que les fonds en histoire de l’art devraient se trouver à la bibliothèque Forney
0/ L’équipe de la Bibliothèque historique de la Ville de Paris (et sa directrice, anciennement en poste à Chantilly) met ce plan en oeuvre et désherbe les revues en histoire de l’art possédées par Forney afin de gagner en capacité de stockage.
1/ Didier Rykner (ou plutôt un de ses indicateurs) se rend à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris et trouve que l’on y jette des périodiques en bon état (et même reliés de frais). Ils se trouvent dans des bennes, prêts à être emportés.
2/ Il dénonce ce fait dans un billet, après avoir mené une petite enquête sur les tenants et les aboutissants de l’affaire

La question roule sur plusieurs thèmes :
*ces collections sont-elles patrimoniales ?
*dans quelle mesure faut-il supprimer les doublons entre deux bibliothèques ?
*si l’on désherbe des ouvrages, que faut-il en faire ?

À la première question, on peut d’ores et déjà répondre non, sauf à s’engager dans la voie risquée de la pan-patrimonialisation.

La position maximaliste de D. Rykner est bien belle, il est vrai qu’il peut être utile de conserver ces revues et qu’elles pourraient être utilisées. Le problème, dans toutes les bibliothèques parisiennes, c’est la place. Et quand il n’en reste plus – plus du tout – il faut bien faire un choix. Et j’ose alors préférer un fonds basé sur un véritable choix documentaire que sur l’antériorité de présence – ce qui signifie qu’il faut désherber. Surtout, fonder ce choix sur la possibilité d’un accès aux mêmes collections dans des conditions semblables à proximité et au sein d’un fonds plus spécialisé ne semble pas scandaleux. Sauf s’il n’y a pas de concertation et que tout le monde compte sur son petit voisin, mais ce n’est pas le cas ici.

Que faire des ouvrages désherbés ? Une page de réactions diverses qui sortent des trippes du coeur regrettent que les ouvrages ne soient pas donnés ou revendus. Cela se fait (dans ma bibliothèque, nous les donnons à une association qui les envoie en Afrique – j’ai des doutes sur l’intérêt de la chose). Mais il faut être conscient que c’est un très gros travail de traitement des collections (démagnétiser les antivols, pose de tampons annulant la propriété etc.) et de démarchage pour un bénéfice minime (sauf pour le soldeur qui les revend : la mission de la BHVP est-elle d’entretenir le petit commerce ?). La société est-elle prête à payer plusieurs milliers d’euros pour avoir la satisfaction que les anciens ouvrages de la BHVP se trouvent chez un particulier et pas à la poubelle ?
Je ne me ferai pas l’avocat du diable, il aurait certainement été plus judicieux de donner ces revues à une université intéressée mais le coût (traitement + recherche d’un établissement intéressé + transport) et l’absence d’outils dédiés (je ne sache pas que grand monde suive la liste de diffusion Euroback) n’ont pas fait retenir cette solution. D’ailleurs, comme le fait remarquer Alfred Caron, coordinateur des collections patrimoniales de la Ville de Paris, dans un message sur la liste Bibliopat, dans un contexte de numérisation rétrospective rapide des revues, y aura-t-il encore des universités intéressées par de telles collections dans quelques années ?

Nous ne pouvons donc qu’acquiescer quand D. Rykner appelle à une réflexion commune des bibliothécaires et des lecteurs, mais sauf à mettre en place de véritables silos permettant de stocker de grandes quantités de livre avec un système de navette qui permette de les consulter très rapidement après demande, la conservation partagée est la seule solution. Un pis-aller, sans doute. Mais le seul expédient possible étant donné les possibilités financières ridicules des bibliothèques de recherche françaises et le peu de sollicitude dont elles font l’objet.

P.S. : j’aime beaucoup la mention « droits réservés » sur les photos : cela signifie que M. Rykner ne sait pas qui a pris ces photos ?
P.P.S. : sur le même thème (encore plus personnalisé), un billet de François Bon à propos de la bibliothèque de Bagnolet.
P.P.P.S. : je donne des collections de périodiques en sciences sociales, reliés et en bonne condition. Ce sont des doubles et une bonne partie de mon imagination est employée à trouver de la place pour les nouveaux ouvrages que j’achète. Liste sur demande. Don gratuit aux institutions d’enseignement et de recherche.

MàJ : correction de fautes sur le nom de M. Rykner, à la suite de son commentaire. Qu’il veuille bien accepter mes excuses.


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