Archive for the 'Etats-Unis' Category

[brève] Accord Google/BM de Lyon : l’essentiel

Ceci est un petit résumé du CCTP, à destination des personnes étranges qui ne prendraient aucun plaisir à la lecture des cahiers des charges…

*Généralités
Le contrat porte sur 450 000 à 500 000 ouvrages (= titres ou =volumes ?) sur 10 ans (art.2)
La numérisation doit commencer dans les 18 mois suivant la notification du marché et les 200 000 premiers ouvrages doivent être numérisés dans les 4 ans (art.3)
Elle a lieu dans un lieu secret situé à moins de 50km de Lyon (art.4)

*Traitement de l’opération

*Google ne numérisera pas une partie des pages, elle peut notamment laisser de côté les pages déchirées et les cartes et documents dépliants (art. 14). Sauf si la BML compte effectuer des scans supplémentaires, cela voudrait dire que la consultation de l’exemplaire numérisé ne suffira pas à une personne intéressée et qu’il faudra tout de même parfois recourir à l’original… qu’on nous refusera puisque l’ouvrage aura été numérisé.

*Les documents seront numérisés à la fois en mode image et texte. Problème : il est seulement indiqué que le logiciel d’OCR doit être « performant ». Le flou dans le vocabulaire, alors qu’il est aisé de parler en pourcentage de caractères reconnus, laisse craindre que ce ne soit guère le cas. En tout cas, pour l’instant, les résultats sont très mauvais sur les typographies du XVIIe s. (art.14)

*Les ouvrages ne seront pas absents plus d’un mois de la BML, ce qui limitera leur indisponibilité pour les lecteurs (art.8)

*Les conditions habituelles de conservation devront être respectées et des précautions sont prises lors du transport et de la numérisation elle-même (art.5-7 et 12)

*La BML accepte étrangement que les fichiers ne leurs soient pas forcément donnés en format TIFF. Le JPEG est accepté !

*Les fichiers remis à la BML ne devront pas comporter de filigrane ou de marque de Google

*Google paye 0,64 euros pour création de méta-données bibliographiques dans la limite de 25 000 titres (art. 16). Manière de pallier les éventuelles insuffisances du catalogue de la BML ?

*Un contrôle qualité a lieu mais il n’est pas contraignant : Google ne renumérise que si les deux parties en sont d’accord (art. 18), de même pour la qualité de la mise en ligne.

*Absolument tous les coûts sont à la charge de Google (art. 19)

*Consultation de la bibliothèque numérique

*Google remet à la Ville de Lyon un exemplaire des fichiers créés, accompagnés des métadonnées afférentes.

*La consultation est prévue selon deux modalités (art. 20). D’une part les fichiers seront intégrés à Google Recherche de livres. D’autre part Google propose à la BML une solution clef en main pour la consultation sur internet des ouvrages numérisés. L’entreprise états-unienne décide alors de tout : « Les fonctionnalités, le design et le contenu de ce service hébergé restent entièrement sous le contrôle du titulaire [Google] »
Seule assurance, une recherche avancée est prévue et l’on pourra rechercher à la fois en plein texte et par les métadonnées bibliographiques. Ce portail doit fonctionner 6 mois après le début des opérations de numérisation, donc en 2010.

*Un lien sera établi vers le catalogue de la BML (art. 21)

*Clauses juridiques

*Google a l’exclusivité de la numérisation sur les livres qui lui sont confiés (sauf exception, au cas par cas, dans le cadre des services habituels au lecteur) (art. 24). Il a également l’exclusivité de leur exploitation commerciale pour un temps donné.

*La Ville de Lyon dispose librement des fichiers et des métadonnées attachées, et peut en faire ce qu’elle veut, notamment créer sa propre bibliothèque numérique. Elle peut permettre des téléchargements de pages à l’unité mais doit mettre en oeuvre des solutions pour s’opposer au téléchargement de « parties substantielles » de la base.
Cela pose le problème du statut juridiques des scans. Si des droits existent sur les métadonnées et sur l’ensemble de la bibliothèque en tant que base de données, je ne vois pas de quels droits Google pourrait disposer sur les scans eux-mêmes.

*La Ville de Lyon peut conclure des partenariats à des fins éducatives ou de recherche. Si elle veut coopérer à plus grande échelle, elle doit demander l’accord de Google

Ventes de livres en catimini à San Francisco (suite)

Revenons sur le scandale de la bibliothèque de l’université de San Francisco. Petit rappel : le président de l’université jésuite
*a vendu aux enchères des estampes anciennes conservées à la bibliothèque (dont une d’Albrecht Dürer)
*a établi des listes d’ouvrages anciens pouvant éventuellement être vendus pour apporter de l’argent frais

Ce qui choque n’est pas tant la vente d’objets que
1/ le manque total de concertation
2/ les conséquences de telles ventes, étant donné que les collections viennent essentiellement de dons de particuliers

Je vous avais dit que j’avais écrit à Martin Claussen, professeur d’histoire à l’USF en pointe dans la fronde contre le président Privett. Selon lui, les bibliothécaires furent bien sûr les premiers au courant de ce qui se tramait mais n’ont pas publié l’affaire. Elle s’est en revanche rapidement diffusée et Martin Claussen a immédiatement écrit à la bibliothèque, au président, au « Board of Trustees » et au journal des étudiants (qui a lui-même beaucoup fait pour ébruiter l’affaire).

Après la vente des estampes, le président organisa une réunion à laquelle il convia le corps enseignant et les bibliothécaires et au cours de laquelle il précisa ses projets [toujours selon le récit de M. Claussen]. Il dit avoir consulté un architecte qui a évalué les travaux nécessaires à la salle de la réserve à un million de dollars. Il s’est engagé à réserver l’argent de la vente des livres anciens à ces travaux, « seule bonne nouvelle de ce triste (ghastly) spectacle ».

Nicholas Basbanes, auteur d’ouvrages de vulgarisation sur l’histoire du livre et de l’écrit, a rédigé un billet au titre plus qu’évocateur, San Francisco Earthquake, dans lequel il revient notamment sur la figure de William J. Moynihan, lui aussi s.j. (ils sont décidément partout). Ce bibliothécaire (1914-1996), ancien directeur de la bibliothèque de l’université de San Francisco, passe apparemment pour aussi compétent que charmant. Il est en tout cas à l’origine d’une initiative intéressante, la Sir Thomas More Medal for Books Collecting. Cette distinction est créée au sein même de l’USF pour honorer les professionnels qui auront permis à des bibliothèques ouvertes au public de recueillir des collections privées, et d’ainsi mettre à la disposition de la collectivité les richesses qui n’étaient destinées qu’à quelques-uns.

Bref, vous aurez compris : vendre en catimini des estampes de la bibliothèque – c’est à dire renvoyer dans des collections privées ce qui était public – quand on est président de l’université qui remet cette médaille, pour parler vulgairement, ça la fout mal.

Pour Basbanes, une telle vente n’est pas seulement une bêtise (« quand un administrateur commence à justifier ce qu’il pense en disant que les collections spécialisées sont un luxe inutile, vous vous trouvez déjà sur une pente glissante »), c’est aussi une erreur de politique pouvant avoir des conséquences néfastes pour la bibliothèque et l’université qui perdent en crédit, surtout auprès des éventuels donateurs : « nous rappellerons [au président] que ces pièces ont été données à l’USF avec la pensée explicite que cette dernière en serait un gardien fidèle – et nous pouvons être assurés que la noble institution jésuite a accepté le don dans ce même esprit » [traduction un peu libre de ma part, l’original est dans le lien donné plus haut]

Les réactions sont souvent violentes, comme celles de Peter Stansky (Professeur émérite d’histoire à Stanford), dans un mail envoyé au P. Privett : « non seulement cela trahit la confiance des donateurs mais cela confine au vandalisme et au philistinisme »

Quant à Terry Belanger, ancien conservateur des collections spécialisées de l’université de Virginie, professeur des universités et directeur de la Rare Book School, il souligne la décadence progressive de la bibliothèque sous l’administration du P. Privett et condamne bien sûr ce qui s’est passé : « j’ai suivi le monde du livre ancien depuis la fin des années 1960 mais je ne me rappelle pas que jamais aux Etats-Unis des pièces de valeurs aient été retirées des collections d’une bibliothèque pour être vendues en secret, sans la moindre discussion préalable avec la communauté affectée par cette vente. Ce qu’a fait l’USF amènera des nombreux donateurs (effectifs ou potentiels) à réfléchir plus avant. Nous verrons apparaître des changements dans les conventions, ce qui pourrait donner : « si jamais l’université de X ne voulait ou ne pouvait plus conserver mon don, je désire qu’il soit vendu aux enchères au profit de la SPA »…

« Brûler ses meubles pour avoir chaud »

La question de l’inaliénabilité des oeuvres d’arts revient régulièrement sur le tapis. Encore récemment à l’occasion du rapport Rigaud (voir ces très bonnes analyses à propos des bibliothèques et des musées). Rares sont en France les professionnels favorables à la possibilité de revendre une partie des collections et, contrairement à ce qu’on dit parfois, la pratique est souvent très contrôlée et restreinte dans les pays qui l’autorisent.

On parle toutefois la plupart du temps des musées, sans prendre en compte la spécificité des fonds anciens de bibliothèques, où les « oeuvres » sont à la fois uniques (notion d’exemplaire), de vulgaires reproductions à un grand nombre d’exemplaires (en tout cas pour les imprimés) et des parties d’une collection qui possède (espérons-le) sens et cohérence et est elle-même unique. Noëlle Balley rapporte que le mot « bibliothèque » n’est cité qu’une seule fois dans le rapport Rigaud et la question du désherbage des ouvrages anciens est une question complexe sur laquelle nous aurons l’occasion de revenir.

Les prises de position à propos de la revente d’éléments de la collection d’une bibliothèque patrimoniale sont sans doute plus nuancées aux Etats-Unis où la pratique existe malgré tout. Encore faut-il qu’elle soit encadrée et se passe dans de bonnes conditions, ce qui n’est pas le cas à l’université de San Francisco (USF) où scandale et colère grondent. Cette université privée et confessionnelle (tenue par des jésuites) possède une bibliothèque (la Gleeson Library), comprenant elle-même une partie patrimoniale (la Donahue Rare Book Room). Or, l’université et son président, Stephen Privett, s.j. craignent d’être touchés par des difficultés financières, rendues encore plus aiguës par la crise économique actuelle. Au mois d’avril 2009, la rumeur se répand qu’une partie des collections va être confiée à une maison de vente aux enchères.

Plusieurs professeurs, parmi lesquels Martin Claussen, demandent alors des comptes au président qui nie tout projet en ce sens avant d’affirmer que s’il devait y avoir des ventes, ce serait des non-livres, des doubles ou des volumes dépareillés. Ce qui ne rassure par les professeurs. Claussen a cette comparaison : « Vendre une partie des fonds de la bibliothèque pour couvrir les frais courants, cela revient à brûler ses meubles pour avoir chaud ». Il souligne de plus que certains des ouvrages qui seraient revendus pourraient provenir de legs ou de dons ; la revente pourrait alors aller à l’encontre de la volonté du bienfaiteur et ainsi invalider le don.

Finalement, le 11 mai, la maison de vente aux enchères Bonhams met en vente plusieurs estampes dont des oeuvres de Dürer et une gravure de Rembrandt : Privett affirme que cette vente est normale puisque l’université n’est pas un musée et que l’argent servira à abonder un fonds réservé à la bibliothèque. Non seulement il semble avoir confié ces oeuvres à la maison de vente de son seul chef mais ces oeuvres ont été retirées de l’importante collection d’images religieuses (le fonds Timken-Zinkann) à laquelle elles appartenaient, contrairement à la règle du respect des fonds. Le seul « saint Jérôme dans son étude » a atteint 67 100 dollars. Pire, ce n’est apparemment pas la première fois que l’USF vend en catimini et de manière anonyme une partie de son patrimoine puisque des peintures de Maynard Dixon ont connu le même sort il y a quelques années.

La question du « deaccessioning » est complexe, particulièrement aux Etats-Unis où elle est légale et où une grande partie des fonds anciens se trouvent dans des bibliothèques privées (universités…) – je vais lire des choses et vous faire un petit billet – mais dans le cas de l’USF, autant que la vente, ce sont les conditions dans lesquelles elle s’est passée et les menaces imprécises qui pèsent encore sur un certain nombre de livres – sans jamais que l’intérêt scientifique des collections ni l’avis des spécialistes soit pris en compte – qui ont choqué. Entre utilité effective (statistiques d’utilisation, emploi pour l’enseignement…) et conservation du patrimoine de l’humanité, les fonds anciens des universités américaines posent décidément des questions originales.

J’ai écrit à Martin Claussen et vous tiendrai au courant des suites de cette affaire.

Source : Foghorn, journal étudiant de l’USF ; discussions.


février 2017
L M M J V S D
« Oct    
 12345
6789101112
13141516171819
20212223242526
2728