Archive for the 'Représentation du livre et des bibliothèques' Category

C’est qui le plus fort ?

C’est qui le plus fort ? L’éléphant ou l’hippopotame ?

Telles sont les questions qui divisent une société en deux, nous laissant aux prises avec des incertitudes que seules des études scientifiques viennent parfois péniblement lever.

Pline, lui, se demandait plutôt qui était le plus fort entre éléphant et rhinocéros (Histoire naturelle, livre VIII) – le dernier n’étant que le second ennemi de l’éléphant puisque le premier est, comme chacun sait, le dragon.

Tout ceci a laissé des traces dans les imaginaires et les images qui en découlent. En particulier, Antonio Tempesta (1555-1630) a donné une suite d’estampes sur la thème du duel d’animaux, groupant donc diverses bestioles en fonction de leurs animosités supposées.

L'éléphant et le rhinocéros (repris sur celui de Dürer)

L’éléphant et le rhinocéros (repris sur celui de Dürer)

Ce que je trouve intéressant est que le dessinateur Boulet a récemment proposé une série d’oeuvres qui se rapprochent parfaitement de cet imaginaire des combattants « naturels ». Boulet a demandé sur Internet (il est très actif sur Twitter) qu’on lui suggère des idées de combats. Que cela donne-t-il ? Exactement la même chose, en remplaçant les animaux de Pline par les héros de fiction qui façonnent l’imaginaire actuel : Dr Who, Star Wars, Calvin and Hobbes, des héros de cinéma, de séries, de jeux vidéo et de BD…

Dr Who (11e docteur) contre Darth Vader, par Boulet (tous droits réservés)

Dr Who (11e docteur) contre Darth Vader, par Boulet (tous droits réservés)

L’ensemble est publié sur son tumblr : ici et .

Ainsi notre esprit, nos habitudes et notre imaginaire reposent-ils sur une ancienne culture qui demeure et dont nous ne sommes même pas forcément conscients, constamment renouvelée par des créations nouvelles. Ces créations nourrissent notre civilisation comme Pline nourrissait l’imaginaire de la Renaissance – mais les formes (elles-mêmes puissamment culturelles et marquées du sceau d’une civilisation) restent. Les gifs de tumblr jouent le même rôle que (certaines) estampes d’hier. C’est ce qui rend les questions de propriété intellectuelles centrales et passionnantes – car interdire de réutiliser Star Wars dans le fan art reviendrait à supprimer Pline de la culture de la Renaissance : un véritable problème, qui ne possède pas encore de solution, mais qu’il faudra forcément trouver.

Encore tout ceci ne répond-il pas à la question principale : pourquoi le rhinocéros de Dürer n’était-il pas jouable à Street Fighter II, en utilisant simplement le Konami code ?

Portrait du bibliothécaire en émancipateur

Le 27 août 2012 a été annoncé que notre ami Jérémie Zimmermann était lauréat d’un très prestigieux EFF Pioneer Award. Ce prix est remis chaque année à deux ou trois personnes pour leur « contribution importante à l’émancipation des individus par l’informatique ». Jérémie est, entre autres, récompensé pour l’énorme travail d’information qui a permis que le Parlement européen repousse le traité ACTA, qui sacrifiait les libertés individuelles et le partage de la connaissance sur l’autel de la « protection de la propriété intellectuelle » (entendre la protection d’un privilège monopolistique accordé à quelques multinationales). Jérémie est le premier Français à recevoir pareil honneur.

Le premier ? Oui et non.

Car en 2000, l’EFF a accordé son prix aux « Librarians Everywhere », aux « bibliothécaires, où qu’ils se trouvent ».

Pour l’EFF, les bibliothécaires méritent d’être honorés car « les bibliothécaires du monde entier se battent pour la liberté d’expression de tous dans le cyberespace. Ils ont été en première ligne pour éviter la censure de l’internet en bibliothèque, respecter la vie privée des utilisateurs et permettre un accès égal à toutes les informations contenues dans la bibliothèque. Ils agissent selon une éthique professionnelle forte. Leurs actions individuelles dénotent un courage admirable : ils s’engagent en faveur de la liberté de pensée et de la démocratie alors même que c’est leur emploi qui est en jeu« .

Lieu d'émancipation intellectuelle et de liberté individuelle (photo : Marie-Lan Nguyen - Wikimedia Commons - CC-BY)

Lieu d’émancipation intellectuelle et de liberté individuelle (photo : Marie-Lan Nguyen – Wikimedia Commons – CC-BY)

Bel hommage auquel il convient de penser à l’heure où les missions fondamentales de la bibliothèque sont attaquées par les représentants marchands de l’industrie du livre (droit de prêt allant jusqu’à mettre en cause l’existence même des bibliothèques ; prix unique du livre numérique ; loi sur les indisponibles privatisant des oeuvres qui pourraient appartenir à tous ; extrémisme du droit d’auteur utilisé contre les auteurs eux-mêmes ou contre les handicapés, etc.) Il reste tant à faire pour que les bibliothèques demeurent des lieux de partage de la connaissance et de l’art.

Honorer la même année les bibliothécaires et l’inventeur du web, Tim Berners-Lee, car ils contribuent pareillement à l’émancipation de l’homme grâce à l’outil informatique ; voir ces mêmes valeurs de liberté et de partage se rencontrer au-delà des faux jugements sur ce qui est « moderne » ou ne l’est pas, n’est-ce pas un beau symbole ?

Portrait Le Figaro – Madame

Non, Wikipédia n’a pas tué Britannica

Cette tribune a d’abord été publiée sur ecrans.fr (Libération internet).

Le 13 mars 2012 a été annoncée la fin de la publication sur papier de l’Encyclopaedia Britannica, la plus vieille encyclopédie du monde, fruit d’un travail éditorial mené sans interruption depuis 1768. Aussitôt se sont élevées des voix pour affirmer : « C’est Wikipédia qui l’a tuée ! » Ce jugement me semble hâtif.

Le modèle économique de Britannica, reposant sur des volumes sur papier vendus très chers et des représentants de commerce chargés de convaincre des clients d’en faire l’acquisition, est jugé obsolète depuis près de vingt ans. Bien qu’elle se soit mise au numérique par le biais de CD-ROM puis d’Internet, son marché a été fragilisé dès les années 1990 par l’apparition des encyclopédies multimédia à bas coût, telles qu’Encarta. N’oublions pas que le chiffre d’affaire de Britannica est divisé par deux entre 1990 et 1996… soit cinq ans avant que Wikipédia ne soit fondée !

Aussi n’est-ce pas Britannica qui est morte il y a quelques jours, mais sa version papier. L’encyclopédie continuera à exister en ligne et, surtout, recentre son modèle économique sur des services éducatifs, à plus forte valeur ajoutée. On ne peut que se réjouir que la connaissance soit désormais beaucoup mieux diffusée et que l’on valorise les services d’accompagnement – les données brutes devant, elles, être accessibles à tous.

Encyclopædia Britannica, 3e édition (1797)

Encyclopædia Britannica, 3e édition (1797) - Digby Dalton (Sur Wikimedia Commons) CC-BY-SA

L’abandon du papier n’est que la conséquence naturelle des avantages du numérique : liens permettant de naviguer d’un article à l’autre, ressources multimédias, mises à jour fréquentes, consultation en tout lieu, gain de place, etc. On peut finalement plutôt se demander pourquoi des gens achetaient encore des encyclopédies sur papier en 2011 tant les avantages du numérique sont éclatants pour consulter ce type d’ouvrage.

Pourquoi ? Les historiens du livre ont depuis longtemps montré combien cet objet est bien loin de n’être qu’un texte. À cet égard, une encyclopédie fait figure de parangon, tant elle est chargée de symbolisme, de valeurs. Soyons francs, combien de fois par mois vos parents ou grands-parents ouvrent-ils leur vieille encyclopédie papier ? Sert-elle vraiment à autre chose que de décor dans un salon, de signifiant social, de symbole de culture – en tout cas d’une certaine place accordée à la culture dans les valeurs familiales ?

C’est cette symbolique de la culture obligatoirement contenue dans un livre qui tend à disparaître actuellement. Quoi de plus naturel ? Cela fait bien longtemps que, en dehors des sciences humaines, aucun chercheur ne publie plus sur papier. La connaissance se situe désormais dans l’ordinateur et les réseaux : avec un temps de retard, les représentations sociales en prennent acte. L’autre force symbolique de l’encyclopédie tournait autour de l’éducation. Quand des parents, a fortiori de milieu modeste, voulaient tout faire pour que leur enfant réussisse à l’école, ils lui achetaient une encyclopédie – rappelez-vous Tout l’Univers et le discours de ses vendeurs en porte-à-porte.

Aujourd’hui, ces symboles sociaux connaissent des mutations. Lors d’un déménagement, l’encyclopédie papier, obsolète depuis bien longtemps, est descendue à la cave. Les parents achètent un ordinateur à leur enfant (en spécifiant bien que c’est pour travailler, pas seulement pour jouer). L’encyclopédie-décor laisse place à la « recherche d’information » sur Internet ; le fond prend le pas sur la forme. L’intérêt pour la connaissance n’est plus une apparence que l’on se donne mais une véritable pratique – que ce soit par l’intermédiaire d’une encyclopédie au modèle éditorial classique ou de Wikipédia. Ce n’est pas l’encyclopédie libre qui a tué Britannica, mais la société tout entière qui évolue. Et pas forcément dans le mauvais sens, en ce qui concerne les possibilités d’accès à la connaissance.

The Writer – prix Goncourt 2085

Extraits du Journal L’Univers, 28 novembre 2085 – journal francophone vedette du groupe leader de la presse en Europe, NPDP (Native Public Domain Publications).

C’est un triomphe qu’a encore obtenu l’ouvrage The Writer lors du prix Goncourt. En cette période de changements technologiques angoissants pour certains (les polémiques autour du Plometé, considéré par certains comme une avancée culturelle majeure, mais par ses détracteurs comme un gadget technologique), le roman traite d’une autre période jadis vécue comme un tournant difficile à prendre. On a peine à le croire aujourd’hui, mais parlez-en à vos grands-parents, dont certains sont peut-être nés au XXe siècle, s’ils sont encore en vie ! Oui, au début de notre siècle encore, certains pensaient que le livre sur papier était irremplaçable et devait être protégé. Des années et des années après l’apparition du livre numérique, des grands classiques étaient encore indisponibles (du moins légalement…) et les arguments roulaient réellement sur l’odeur du livre !

The Writer revient sur ces temps héroïques, comme le montre le résumé ci-dessous. Mais l’auteur a surtout eu l’excellente idée de lier forme et thème de l’ouvrage : c’est donc dans un livre sur papier que vous pourrez lire la belle histoire de Valentin et Emilie ! Forme inhabituelle qui est largement à l’origine du succès de ce roman : à moins d’être historien ou amateur de la chose, sans doute n’avez-vous jamais lu dans un livre sur papier. On ne peut parler de nostalgie car bien peu d’entre nous ont connu le livre papier, mais, en ces temps de changements rapides de la fin du XXIe siècle, sans doute est-il bon de parfois nous tourner vers le passé et ses interrogations, qui répondent étrangement aux nôtres.

Résumé de The Writer

Paris, VIe arrondissement, 2008. Valentin Georges est un écrivain célèbre et mondain, dont le succès est monté à la tête. De son côté, Emilie Peppy est une jeune auteur, qui tente sa chance après avoir été prise en photo avec V. Georges au salon du Livre et fait la une de Livres Hebdo. Elle réussit à placer une nouvelle dans une revue de création littéraire et recroise le chemin de Georges dans les couloirs de la maison d’édition. Il obtient alors qu’on publie son premier roman – la présence d’Emilie le trouble. Les deux se retrouvent plus tard au Flore, où chacun manque de succomber aux charmes de l’autre.

Le temps passe, Peppy publie plusieurs petits romans de plus en plus remarqués par la critique, tandis que Valentin continue à voir placer ses romans à plat sur les tables des libraires, mais son éditeur, Albert de La Chambre, lui montre alors un livre numérique sur une liseuse. La Chambre est enthousiaste (NDLR : un des écarts avec la réalité historique qui a fait dire à la critique qu’une meilleure documentation des réalités de l’édition au début du XXIe siècle aurait été bienvenue), Georges est moqueur, ne croyant pas au succès du livre numérique. Qui achèterait des fichiers qui n’ont pas la bonne odeur du papier ? Quel Auteur accepterait de publier pareil livre alors qu’il ne pourra envoyer un exemplaire signé aux journalistes parisiens ? Cependant, la possibilité de voir le livre numérique triompher lui donne des cauchemars. Et ses peurs deviennent réelles : du jour au lendemain, en 2016, Zimmer arrête la production de tout livre papier pour miser sur le numérique et choisit plusieurs jeunes auteurs pour lancer la vague, dont Emilie Peppy. Georges, par fierté, quitte les bureaux de l’éditeur, en annonçant éditer et distribuer lui-même son prochain livre, toujours sur papier. Il se lance donc dans son projet.

La sortie du livre de Georges, Les Larmes de l’amour, est prévue le 25 octobre 2016. Valentin a la mauvaise surprise de voir que le premier livre de Peppy programmé pour être un best-seller, Grain de beauté, sortira le même jour, et la critique applaudit la jeune femme. La veille de la sortie des livres a lieu la Grande Crise de l’euro (2016), qui ruine Valentin Georges, à moins que son livre ne soit un succès. Plus tard, il surprend Emilie Peppy en pleine interview pour une webradio, où elle est très critique envers le livre papier, remarque que Georges ne laisse pas passer. Finalement, le public est enthousiaste devant Grain de beauté et délaisse totalement Les Larmes de l’amour. En une soirée, Valentin Georges perd sa fortune, sa notoriété et sa femme, qui le quitte. Quand Emilie Peppy, qui a lu et adoré Les Larmes de l’amour, vient à sa rencontre, il la repousse.

Durant les deux ans qui suivent, la carrière d’Emilie Peppy explose alors que Valentin Georges sombre dans l’oubli et l’alcool. Il chasse son dernier ami, son chauffeur Clifton, qu’il ne peut plus payer car il en est réduit à vendre l’intégralité de ses dernières propriétés aux enchères pour survivre — il ignore qu’un des acheteurs n’est autre qu’Emilie. Georges, désormais lui aussi convaincu que le numérique est l’avenir et qu’il appartient au passé, s’enfonce dans l’alcool et un jour, saoul et dans un état second, il met le feu aux derniers exemplaires de ses livres qu’il gardait chez lui, mais se reprend et tente de sauver un dernier volume avant de s’évanouir, intoxiqué par la fumée. Il ne doit la vie sauve qu’à son chien, qui est parvenu à amener un policier pour le sauver. Quand Emilie Peppy l’apprend, elle se rend à son chevet à l’hôpital et trouve le volume que Georges a sauvée : celui qu’il lui avait signé au Salon du livre. Voyant ce geste, Emilie Peppy décide de ramener George dans son appartement de la rue de Seine.

Georges se remet doucement et se réconcilie avec Emilie Peppy, mais reste jaloux de son succès. Un jour, chez son éditeur, Peppy insiste auprès d’Albert de La Chambre pour qu’il lui commande un roman. Georges appréhende la situation et perd pied quand il retrouve tous les souvenirs de son succès passé chez Emilie Peppy, qui a racheté tous ses objets. Georges fuit l’appartement d’Emilie, et dans la rue, réalise qu’il est terrifié à l’idée de devoir relire des épreuves sur liseuse. Il retourne alors dans son ancien appartement, où il retrouve un pistolet et tente de se suicider. Il est sauvé par le bruit fait par l’accident de voiture d’Emilie, qui est rentrée chez elle et a compris la situation. Georges jette l’arme avant de se jeter dans les bras d’Emilie et de lui confier ses peurs. Elle a alors une idée, qui séduit immédiatement La Chambre : Emilie et Valentin Georges publieront un roman à quatre main, qui constituera le premier roman entièrement dématérialisé, sans support de lecture, grâce à la nouvelle technologie Clack-ET®.

Idée d’Alain Gerlache

Résumé adapté du synopsis de The Artist sur Wikipédia (version du 4 mars 2012), écrit par les auteurs suivants et publié sous licence CC-BY-SA.

Yann Moix, moraliste du XVe siècle ?

[Ceci est la suite du billet précédent, commentant un texte de Yann Moix, écrivain et cinéaste, sur le livre électronique]

Là où le billet de Yann Moix devient passionnant, c’est que ce monsieur joue parfaitement un rôle dont j’aurais pensé qu’il ne pouvait plus exister. J’ai tendance habituellement à nuancer assez fortement les discours faisant de la concurrence livre électronique/livre sur papier un remake de celle manuscrit/incunable. Mais là, c’est exactement cela. C’en est même surprenant car j’ai peine à croire que cet écrivain n’ait pas pu s’en rendre compte en rédigeant son billet.

Peut-être connaissez-vous la Nef des fous, publiée en allemand sous le nom de das Narrenschiff et en latin Stultifera Navis. Il s’agit d’un ouvrage d’un juriste strasbourgeois, nommé Sebastian Brant. Le livre est publié à Strasbourg, en allemand, en 1494.

Cet ouvrage a attiré l’attention des historiens du livre pour plusieurs raisons :
*il s’agit d’un des rares livres écrits par un humaniste majeur, un clerc (Brant est docteur in utroque jure – en droit canon et civil – et professeur de droit à Bâle) pourtant en langue vulgaire
*il s’agit d’un livre très illustré (c’est le cas de toutes les éditions du texte) : la plupart des bois de l’édition originale étant de Dürer
*il s’agit d’un best-seller à l’immense succès, immédiatement traduit en latin (1496), en français (1497), puis en anglais, en flamand, etc.

Au fil de ses 112 chapitres, la Nef des fous passe en revue les folies humaines, décrites en vers. L’appréhension est morale et religieuse, dans une vision proche de la devotio moderna devant amener à la réforme protestante. L’homme est présenté comme fou dans toutes ses activités, toutes plus vaines les unes que les autres. L’homme est fou car il s’aliène à des fausses valeurs au lieu de penser au seul véritable but de la vie : faire son salut. Il s’attache à une fausse connaissance, à la richesse matérielle, à de vains espoirs au lieu de regarder la mort et d’espérer en Dieu – toutes les valeurs sont inversées entre la terre et le Ciel et qui semble sage ou riche en ce monde est en réalité en train de se perdre.

La figure qui nous intéresse est l’une des plus commentée du livre, celle du Büchenarr, le « fou de livres ».

Büchernarr (édition de 1510)

Büchernarr (édition de 1510)

Cette figure place directement le lecteur face à un miroir déformant – on lui montre une vilaine satire de lui-même… tout comme Yann Moix critique la lecture électronique sur un blog, mettant son lecteur en porte-à-faux.

Que Sebastian Brant fait-il dire au fou de livres ?

Je suis bien fol de me fier en grant multitude de livres. Je désire tousjours et appète livres nouveaux ausquelz ne puis rien comprendre substance, ne rien entendre. Mais bien les contregarde honnestement de pouldre et d’ordure, je nettoye souvent mes pulpitres. Ma maison est décorée de livres, je me contente souvent de les veoir ouvers sans rien y comprendre.

Résumons : Une trop grande quantité de livres tue la vraie connaissance. Les pratiques de lecture ancienne sur manuscrit était comprises et contrôlées mais tout va à vau l’eau (ma bonne dame) depuis l’invention de Gutenberg. D’ailleurs, moi, ça va, mais les autres, qui ne sont pas très malins, ils ne comprennent rien et n’ont des livres que pour faire beau.

C’est à dire presque mot pour mot le discours de M. Moix !

Il faut le remettre dans le contexte. Nous nous situons à la veille du XVIe siècle, c’est à dire à une époque d’explosion de la production imprimée. Alors que les manuscrits étaient coûteux et lents à fabriquer, on voit arriver sur le marché une masse de livres énorme, dans tous les styles et toutes les langues. Environ 30 000 éditions incunables, soit 10 à 20 millions d’exemplaires produits avant 1500 en Europe.

Villes où sont imprimés des livres (1452-1500) par NordNordWest - CC-BY-SA

Villes où sont imprimés des livres (1452-1500) par NordNordWest - CC-BY-SA

Ceci a des conséquences sur toute la société mais en premier lieu sur le rapport au livre. La civilité du livre apparaît. On comprend la puissance du livre dans la diffusion des idées scientifiques, morales, philosophiques ou religieuses. On invente une morale de la lecture ; des procédures de contrôle ; une censure bientôt.

C’est dans une certaine mesure là que nous en sommes avec le livre électronique. Et Yann Moix joue remarquablement le rôle ambigu de Sebastian Brant. Celui d’un auteur à succès qui profite pleinement de ces nouvelles inventions et sait en jouer (certainement plus S. Brant, en pointe dans la diffusion imprimée de son oeuvre, que Y. Moix, moins en pointe sur le numérique, certes), qui parle du haut d’un certain pouvoir social et qui se fait le porte-voix de discours moralisants, qui condamnent la nouveauté en ce qu’elle remet en cause l’ordre établi.

Dans les deux cas, nous nous trouvons face à une pensée religieuse qui pointe les « vraies » valeurs. Celles de l’Evangile, bien sûr, pour S. Brant. Celles de la « vraie lecture » pour Yann Moix – présentée comme une lecture lente, prenant le temps de revenir sans cesse sur un unique livre, forcément de littérature. Le livre en papier devient le symbole religieux d’une communion dont l’écrivain est le prêtre et le gardien de la pureté intemporelle.

Le Büchernarr de Brant se perd et risque son salut en mettant sa confiance dans une pseudo-connaissance profane, pâle succédané du livre saint qu’il devrait seul lire. Le « fou numérique » de M. Moix se perd et risque son salut en se perdant dans une lecture forcément dispersée, pâle succédané de la vraie lecture sur papier qu’il devrait seule pratiquer.

L’imitation morale de son modèle est tellement fidèle que j’ai peine à croire que M. Moix ne s’en soit pas rendu compte. Alors : formidable auto-ironie réflexive et historicisante ou simple premier degré moralisant ? Peut-être nous le dira-t-il lui-même.

Retenez-Moix ou je fais un malheur

Je n’ai aucun avis sur Yann Moix. Je n’ai lu aucun de ses livres, vu aucun de ses films et aurais été bien en peine d’en citer un il y a quelques jours. Je ne suis guère sensible au battage médiatique dans mes choix de lecture et, si je lis pas mal de littérature contemporaine, rien ni personne ne m’a jamais donné envie de me plonger dans l’oeuvre de ce monsieur. À dire le vrai, il n’était pas plus qu’un nom pour moi – la seule chose dont je me souvenais de lui était un article violent destiné à prendre la défense d’un homme ayant jadis drogué et violé une fillette. On ne saurait juger un homme sur un comportement tel qu’il demanda lui-même dès le lendemain que cet article fût retiré. Bref, c’est donc avec l’oeil neuf et la confiance que j’accorde a priori et par principe à tout individu que j’ai commencé à lire un billet de son blog, prenant pour sujet le livre électronique.

Il est en fait extrêmement difficile de commenter un tel texte. Je suis un chercheur et, circonstance aggravante, un wikipédien. Chaque phrase contenant une affirmation gratuite me fait sursauter ; je n’ai qu’une envie : demander une source, une explication, une référence.

Yann Moix en mai 2011. Photo de Talita1, sous CC-BY-SA

Yann Moix en mai 2011. Photo de Talita1, sous CC-BY-SA

Une telle phrase me laisse donc pantois : « L’e-book s’arrache et on sait bien pourquoi : c’est le livre qu’il s’agissait de tuer ». Reprenons :
*« L’e-book s’arrache » : Moui, Hachette fait 6% de son chiffre d’affaire sur le numérique. Nuançons l’arrachage…
*« on sait bien pourquoi » : on construit une seconde couche sur une 1re bien mal bâtie… J’aimerais savoir qui est ce « on ». Si l’explication du phénomène est si claire, je me demande pourquoi tant de polémiques.
*« c’est le livre qu’il s’agissait de tuer » : Qui veut tuer le livre ? Pourquoi ? Comment ? Un livre électronique ne serait pas un livre ? Surprenant. Que devient Hugo passé sur Kindle ? Il pue soudainement ? Je comprends mal.

Poursuivons :
C’est la revanche de l’analphabétisme et de la barbarie sur ce qui restait de civilisation et de culture ». Là, c’est pour moi amusant car – et on peut s’en désoler ou trouver cela snob – je fréquente un milieu où c’est plutôt les écrivains mondains et à la mode tels que M. Moix qui passent pour « barbares », symboles d’une littérature de consommation marketing, alors que le scientifique, le rigoureux, l’innovant dans l’art, le nouveau à explorer et où prélasser sa créativité se trouve (pour une part non négligeable) dans le numérique.

Des procès qui accompagnent ceux qui (ce sont les derniers) lisent vraiment. Lisent véritablement ». Là, c’est l’historien du jansénisme que je suis qui s’inquiète. Des gens qui expliquent qu’ils savent ce qu’est le Vrai et que tous les autres se trompent doivent avoir une vie confortable, exemptes de ces doutes et ces scrupules incommodes que causent le recul qu’on a sur soi-même.

L’intégralite est une maladie qui consiste à vouloir posséder l’intégralité de quelque chose dans le seul but de sa possession. On télécharge les œuvres complètes de Balzac, de Proust, de Tolstoï, etc., mais c’est dans l’unique intention de les faire taire une bonne fois pour toutes, comme si le simple fait de les télécharger nous les faisait lire et digérer à la vitesse même de ce téléchargement. Implicitement, on demande à la lecture d’avoir lieu autrement, à notre insu, par l’illusion qu’on aura, par la magie numérique, de s’y adonner plus tard, demain, un autre jour, n’importe quel jour pourvu que ce ne soit pas aujourd’hui. ». Oui, comportement un peu ridicule. C’est d’ailleurs sur lui que repose partiellement le modèle économique de la « Bibliothèque de la Pléiade ».

Seul un non lecteur, seul un faux lecteur, seul un pseudo lecteur peu[t] rêver d’avoir à portée de main des millions d’ouvrages à lire ». Evidemment. L’idée de bibliothèque n’est pas du tout constitutive de la culture occidentale. Et ni les Grecs ni les Arabes ni la Renaissance ni les Lumières etc. etc. n’ont jamais rêvé de la bibliothèque universelle.

C’est le nouveau bourgeois : on possède tout sans connaître rien ». Je suis assez réticent devant l’emploi du mot « bourgeois », mis à toutes les sauces pour sa seule valeur péjorative. Ce qui est surtout bizarre, c’est de réifier de la sorte les gens, condamnés à tout jamais pour un comportement qui ne changera pas. En tant que bibliothécaire, je trouve plutôt bien que les gens aient accès à ces textes. Après, charge à eux de se les approprier, à nous de pratiquer des activités de médiation pour que leur utilisation soit effective. Mais de toute façon, encore une fois, j’aimerais savoir sur quelles données se fonde l’auteur pour affirmer que les gens téléchargent tout Balzac pour ne jamais le lire. Et qui s’est embêté à produire une édition électronique de Balzac, ce qui est un travail énorme, sans eux-mêmes la lire. Mon expérience de wikipédien est que les gens (pas tous bien sûr, contribuer à Wikipédia est déjà le signe d’une ouverture d’esprit, d’une culture, d’une capacité à appréhender la technique et l’inconnu) sont curieux et apprennent vite pour peu qu’ils en aient envie. Et le mépris ne donne que bien rarement envie aux autres de vous suivre.

Un véritable amoureux de la littérature préférera ne posséder qu’un seul livre (Ulysse ? La Recherche ? L’Iliade ? ) et le relire en boucle toute sa vie ». Là encore me reviennent des réflexions sur l’histoire du livre et des bibliothèques (Michel Melot, J.-M. Goulemot, A. Manguel etc.). Traditionnellement, on oppose « le livre » et « les livres » ; c’est à dire « le livre » et « la bibliothèque ». LE livre, sans cesse repris, c’est le texte sacré, celui qui n’a d’autre référence que lui-même, celui qui n’évoluera jamais puisque la vérité est interne. On se souvient de l’histoire de ce sultan qui avait paraît-il exigé que ses sujets fissent brûler tous les livres autres que le Coran, car soit ils le confirment et ils sont alors inutiles, soit ils le contredisent et ils sont alors nuisibles. LES livres, c’est le contraire de cela. C’est la confrontation des points de vue, c’est accepter la critique et progresser ensemble, c’est vérifier son information, c’est s’ouvrir à la pluralité et au monde.

Quant au sacro-saint argument du « c’est pratique », je le récuse comme la dernière des choses vulgaires, grossières, pornographiques. Car cela laisse plus de place pour quoi ? Pour la console de jeu ? Les fringues ? Les produits de beauté ? Les lunettes de soleil ? Les ustensiles de la frime ? Combien de livres comptez-vous lire quand vous partez en voyage ? 1 234 ? Cessons la rigolade : vous n’en lisez que deux (mettons : trois) dans une année, et encore : en les frôlant, en surfant dessus » Ce mépris de l’autre me choque profondément. Mais bon, si l’on continue à prendre ce texte au sérieux, sans doute l’erreur de l’auteur est-elle ici de perspective. Il part du principe que la lecture est linéaire et que le livre est une fiction. Sur mon Kindle, j’ai sur moi un livre que je lis dans le long terme (dans le métro, souvent). À côté de cela, j’ai quelques romans qui ont beaucoup compté pour moi et que je garde ; dont je relis des passages périodiquement. J’ai plusieurs recueils de poésie – là encore des one shot et des plus personnels. J’ai des articles scientifiques. Je termine un article de journal que je n’ai pas fini en quittant mon bureau. Peut-être M. Moix croit-il qu’un livre est forcément un roman et qu’on les lit l’un après l’autre dans un ordre bien déterminé. Mais ce n’est plus le cas. Et l’histoire des pratiques de lecture montre que cela ne l’a jamais été, d’ailleurs.

Sur une tablette, le livre fait moins le malin, et avec lui le texte, qui doit se faire une place parmi les liens, l’hypertextualité permanente et les dessins animés ». Oui, les liens, l’hypertextualité. Le livre comme forme est fermé ; le livre est un pli. L’eBook est ouvert, il repose – comme Internet – sur le dialogue. L’eBook est un livre au pluriel, est une bibliothèque, est une rencontre avec le monde. Ce n’est pas mieux, ce n’est pas moins bien – Enfer ou Ciel, qu’importe ? -, c’est une autre forme et cela a des conséquences sur le contenu. En revanche, c’est un changement actuel – si bien qu’il y a énormément à faire, à inventer : on y entrevoit cet inconnu où l’artiste veut plonger pour trouver du nouveau.
Par conséquent, pour écouter des gens qui jubilent et qui créent en profitant de ces possibilités nonpareilles, écoutez plutôt Paul Fournel et ces deux jeunes auteurs. C’est un plaisir.

vous êtes des morts qui jouent aux vivants ». jouez

Une argumentation assez pauvre donc, mais surtout décevante ; car Internet est un endroit où on discute énormément. Sur les blogs, sur Twitter, tout le monde se retrouve, les idées fusent, s’enrichissent, s’approfondissent de l’un à l’autre, des publications de référence en sont tirées. Or, on a l’impression que ce monsieur est passé à côté de tout cela ; qu’il n’écoute pas les autres ; qu’il n’a pas fait de bibliographie sur le sujet ; qu’il se contente d’aligner des idées reçues vieilles de plusieurs années. Je ne mettrais pas une bonne note à un étudiant qui écrirait ainsi ; et un wikipédien de ce niveau serait bien vite mis à l’écart par la communauté.

Tant pis.

Là où ça devient passionnant, c’est que ce monsieur joue parfaitement un rôle dont j’aurais pensé qu’il ne pouvait plus exister. J’ai tendance habituellement à nuancer assez fortement les discours faisant de la concurrence livre électronique/livre sur papier un remake de celle manuscrit/incunable. Mais là, c’est exactement cela. C’en est même surprenant car j’ai peine à croire que cet écrivain n’ait pas pu s’en rendre compte en rédigeant son billet. Mais mon propre billet devient bien long : un second devient nécessaire, publié sous peu.

PS : Vous noterez le titre de ce billet – d’une grande finesse dans sa manière de jouer avec la langue. J’ose avouer que je suis naturellement bien incapable d’un tel humour et que je me suis platement inspiré des catégories du blog sus-commenté, où resplendit tout l’esprit de cet auteur. Quand on a un créateur et intellectuel sous la main, il faut en profiter.


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