Archive for the 'Ressource électronique' Category

Diffuser la culture française ou aider Télé Z ?

Le journal Owni a récemment écrit un article sur les aides publiques reçues par la presse. On y rappelle que les grands quotidiens sont très aidés (de 6 millions pour l’Humanité à 17 pour Le Monde). L’argument souvent avancé est qu’une démocratie a besoin d’une presse pluraliste : je veux bien l’entendre.

Plus surprenant en revanche sont les sommes accordées à une presse dont l’utilité sociale ou culturelle est plus faible, en particulier les journaux qui donnent les programmes de télévision (souvent agrémentés, je crois, d’articles sur les starlettes du moment, les modes et autres ephemera) : Télé 7 Jours, Télé Star, Télé Loisirs, Télé Z et Télé Cable Sat Hebdo touchent chacun entre 3 et 7 millions d’euros (23,5 millions d’euros au total pour les 5 répertoriés).

On ne parle donc pas là de sommes mineures. Nous sommes bien loin des quelques milliers d’euros d’aides accordées annuellement (par l’intermédiaire du CNL) aux revues qui publient des articles de fond.

Puisque même au plus haut niveau de l'Etat, on promeut plutôt cela que la patrimoine national, pourquoi me gêner ?

Puisque même au plus haut niveau de l’Etat, on promeut plutôt cela que la patrimoine national, pourquoi me gêner ? (Diana – CC-BY)

Ce qui est ironique là-dedans, c’est que, quand on explique qu’il serait bon de permettre la libre utilisation par le citoyen des photos/scan du domaine public des institutions publiques (donc ne posant pas de problèmes de droit d’auteurs, et déjà payées par nos impôts), on nous répond que lesdites institutions doivent trouver des fonds propres, et donc vendre.

Ces ventes de photo, pour la RMN (prise en exemple car elle centralise les fonds de nombreux musées), cela représente (d’après son dernier rapport d’activité) un chiffre d’affaire de 2,9 millions d’euros.

Largement moins que les aides publiques au seul Télé Z, donc.

Bien sûr, cette situation a des raisons historiques. Mais, comme nous ne saurions penser que le refus de la libération des œuvres de la RMN ne repose pas sur une analyse sérieuse de la situation, cela signifie que le choix a été fait, entre continuer à aider Télé Z et permettre que chacun ait accès aux 500 000 œuvres de la base de la RMN pour ses recherches et sa dilection personnelle, de favoriser la première solution.

PS : Comme il serait injuste de pénaliser Télé Z par rapport à Télé Star etc., disons plutôt baisser l’aide publique de 23,5 à 20 millions pour ces magazines qui sont les fleurons de la culture française…

PPS : Je me place dans l’hypothèse où il serait impossible à la RMN de gagner de l’argent avec ces photos si elles étaient librement disponibles. C’est bien évidemment faux : l’expérience prouve que mettre à disposition les données et vendre des services autour est plus efficace que vendre les données elles-mêmes.

PPPS : Juste au moment où – comme cela arrive sans cesse – un chercheur de mon entourage renonce à intégrer une reproduction (pourtant utile à sa démonstration scientifique) à son article scientifique car la RMN la vend trop chère pour que la revue puisse se permettre de l’acheter. Bel exemple où tout le monde est perdant.

Non, Wikipédia n’a pas tué Britannica

Cette tribune a d’abord été publiée sur ecrans.fr (Libération internet).

Le 13 mars 2012 a été annoncée la fin de la publication sur papier de l’Encyclopaedia Britannica, la plus vieille encyclopédie du monde, fruit d’un travail éditorial mené sans interruption depuis 1768. Aussitôt se sont élevées des voix pour affirmer : « C’est Wikipédia qui l’a tuée ! » Ce jugement me semble hâtif.

Le modèle économique de Britannica, reposant sur des volumes sur papier vendus très chers et des représentants de commerce chargés de convaincre des clients d’en faire l’acquisition, est jugé obsolète depuis près de vingt ans. Bien qu’elle se soit mise au numérique par le biais de CD-ROM puis d’Internet, son marché a été fragilisé dès les années 1990 par l’apparition des encyclopédies multimédia à bas coût, telles qu’Encarta. N’oublions pas que le chiffre d’affaire de Britannica est divisé par deux entre 1990 et 1996… soit cinq ans avant que Wikipédia ne soit fondée !

Aussi n’est-ce pas Britannica qui est morte il y a quelques jours, mais sa version papier. L’encyclopédie continuera à exister en ligne et, surtout, recentre son modèle économique sur des services éducatifs, à plus forte valeur ajoutée. On ne peut que se réjouir que la connaissance soit désormais beaucoup mieux diffusée et que l’on valorise les services d’accompagnement – les données brutes devant, elles, être accessibles à tous.

Encyclopædia Britannica, 3e édition (1797)

Encyclopædia Britannica, 3e édition (1797) - Digby Dalton (Sur Wikimedia Commons) CC-BY-SA

L’abandon du papier n’est que la conséquence naturelle des avantages du numérique : liens permettant de naviguer d’un article à l’autre, ressources multimédias, mises à jour fréquentes, consultation en tout lieu, gain de place, etc. On peut finalement plutôt se demander pourquoi des gens achetaient encore des encyclopédies sur papier en 2011 tant les avantages du numérique sont éclatants pour consulter ce type d’ouvrage.

Pourquoi ? Les historiens du livre ont depuis longtemps montré combien cet objet est bien loin de n’être qu’un texte. À cet égard, une encyclopédie fait figure de parangon, tant elle est chargée de symbolisme, de valeurs. Soyons francs, combien de fois par mois vos parents ou grands-parents ouvrent-ils leur vieille encyclopédie papier ? Sert-elle vraiment à autre chose que de décor dans un salon, de signifiant social, de symbole de culture – en tout cas d’une certaine place accordée à la culture dans les valeurs familiales ?

C’est cette symbolique de la culture obligatoirement contenue dans un livre qui tend à disparaître actuellement. Quoi de plus naturel ? Cela fait bien longtemps que, en dehors des sciences humaines, aucun chercheur ne publie plus sur papier. La connaissance se situe désormais dans l’ordinateur et les réseaux : avec un temps de retard, les représentations sociales en prennent acte. L’autre force symbolique de l’encyclopédie tournait autour de l’éducation. Quand des parents, a fortiori de milieu modeste, voulaient tout faire pour que leur enfant réussisse à l’école, ils lui achetaient une encyclopédie – rappelez-vous Tout l’Univers et le discours de ses vendeurs en porte-à-porte.

Aujourd’hui, ces symboles sociaux connaissent des mutations. Lors d’un déménagement, l’encyclopédie papier, obsolète depuis bien longtemps, est descendue à la cave. Les parents achètent un ordinateur à leur enfant (en spécifiant bien que c’est pour travailler, pas seulement pour jouer). L’encyclopédie-décor laisse place à la « recherche d’information » sur Internet ; le fond prend le pas sur la forme. L’intérêt pour la connaissance n’est plus une apparence que l’on se donne mais une véritable pratique – que ce soit par l’intermédiaire d’une encyclopédie au modèle éditorial classique ou de Wikipédia. Ce n’est pas l’encyclopédie libre qui a tué Britannica, mais la société tout entière qui évolue. Et pas forcément dans le mauvais sens, en ce qui concerne les possibilités d’accès à la connaissance.

L’édition numérique en histoire de l’art

Anne-Laure Brisac-Chraïbi, ingénieur de recherche à l’Institut national d’histoire de l’art et à InVisu organise une journée d’études sur le devenir de l’édition en histoire de l’art au temps du numérique

Que devient l’édition d’histoire de l’art, avec le numérique ?

Les chercheurs et les amateurs écrivent/lisent l’histoire de l’art en prenant comme point de départ les objets visuels :

– comment les nouvelles formes de publications que fait naître le numérique se présentent-elles ?

– quels types d’ouvrages et de lecture sont-ils proposés ?

– quels liens s’établissent-ils avec les catalogues de musées, d’exposition en ligne ?

– de quelle façon les éditeurs prennent-ils en compte cette discipline particulière – quels modèles économiques imaginent-ils, quels aspects juridiques doivent-ils envisager ?

Telles seront certaines des questions soulevées, parmi d’autres, lors de la journée d’étude du 13 janvier 2012 : Signes et balises. L’édition numérique en histoire de l’art, réalisations, projets, enjeux.

J’aurai l’honneur d’intervenir à une des tables rondes afin de parler de la politique des Nouvelles de l’estampe à cet égard et de sa présence (très bientôt !) sur revues.org.

Le programme complet se trouve ici.

L’entrée est libre et gratuite et cela se passe vendredi 13 janvier à l’auditorium de la galerie Colbert (2, rue Vivienne ; 75 002)

Pourquoi les éditeurs français courent à leur perte

Une chose est très précieuse quand vous étudiez l’histoire du livre et de l’imprimé. C’est le recul.

Prenons un exemple : à la fin du XIXe siècle, les graveurs sur bois de bout voient leur travail menacé par les nouveaux procédés photomécaniques de reproduction tels que la photogravure. C’est tout un système économique qui risque de s’effondrer, ainsi qu’un important savoir faire technico-artistique.
Ils se débattent, ce qui prend entre autres la forme de la parution d’une revue, L’image, qui obtient le soutien d’un grand nombre d’artistes de l’époque – symbolistes et réalistes mélangés.

Cela n’a bien évidemment jamais empêché la photogravure (puis d’autres procédés) de prendre le pas sur la gravure sur bois. Les questions de diffusion à large échelle telle que demandée par les journaux et celles de sauvegarde d’un savoir-faire artisanal soutenu par l’intelligentsia de l’époque ne se situent pas sur le même plan. Et cela n’a pas empêché la gravure sur bois de survivre, mais dans des utilisations très spécifiques – essentiellement artistiques.

Peut-être en est-il aujourd’hui de même pour le livre sur papier. Pas pour toutes ses utilisations mais pour un certain nombre. Or, le livre amène avec lui tout un écosystème, parmi lesquels les éditeurs. Ces derniers peuvent posséder une véritable utilité dans le processus de mise en forme, d’éditorialisation et de diffusion des textes : il serait dommage qu’ils disparaissent. Et pourtant, on a l’impression que certains agissent dans cet unique but, en refusant de modifier certains modes de fonctionnement qui ne reposent pourtant sur aucune autre justification que l’habitude.

C’est ce que j’ai voulu montrer en coordonnant un dossier à ce sujet pour le site Nonfiction.fr : « Pourquoi les éditeurs français courent à leur perte ».

*Je propose un article montrant combien le comportement des éditeurs vis-à-vis des lecteurs est à l’exact opposé de ce qu’il convient de faire sur Internet, lieu où le succès passe par les réseaux et les relations humaines – pas par les anciennes méthodes de communication ou la médiation mondaine.

*Lionel Maurel, auteur du blog S.I.Lex, démontre que le contrat d’édition est enfermé dans une conception fixiste, qui n’est plus adaptée aux besoins actuels mais que l’on refuse pourtant de modifier.

*Mathieu Pérona, docteur en économie et co-auteur d’un récent livre sur le prix unique, souligne que, en ce qui concerne le prix de vente, l’on tente actuellement encore une fois de plaquer des méthodes anciennes à des problèmes nouveaux – ce qui est contre-productif. Ne serait-il pas plus efficace de réfléchir à un modèle adapté ?

*Constance Krebs, enfin, rappelle que le même problème se pose sur le fond : il est impossible d’éditer un livre électronique comme un livre sur papier. Proposer un pdf (ou même un ePub) comme il est fait actuellement est un très grand appauvrissement de la richesse du texte. Là encore une réflexion devrait être menée par les éditeurs afin de proposer de la véritable édition numérique, non simplement homothétique.

Je vous en souhaite bonne lecture !

Rencontres Wikimedia

Ces deux derniers jours avaient lieu les Rencontres Wikimédia, dans des locaux cordialement mis à disposition par l’Assemblée nationale.

Ces dernières avaient pour thème « Patrimoine culturel et web collaboratif » : wikipédiens de tous les pays et professionnels des bibliothèques, archives et musées se sont retrouvés pour présenter les projets réalisés ou en cours et nouer des liens entre eux.

Sans doute aurai-je l’occasion de revenir sur certaines communications : il s’est dégagé de ces projets une envie, une énergie, une compétence, une capacité d’entreprendre et de mener à bien des projets proprement enthousiasmants.

Je me borne pour l’instant à mettre en ligne la présentation du principal projet que j’ai mené : la collaboration avec la BnF. Ce dernier était présenté à la tribune par Nicolas Vigneron (aspects techniques) et moi-même pour Wikimédia France et Arnaud Beaufort pour la BnF.

Partager l’expertise

« Can you help? » n’est pas seulement le cri du touriste à la sortie du métro Palais-Royal – Musée du Louvre.

C’est également celui du bibliothécaire/bibliographe/chercheur qui a épuisé l’ensemble de la littérature spécialisée, est allée jusqu’à dépouiller les périodiques finnois de l’Entre-deux-guerres et se trouve obligé de confesser son impuissance. Et de faire appel à la cantonade afin de trouver de l’aide. Encore faut-il que la cantonade soit suffisamment nombreuse afin d’augmenter les chances de tomber sur la personne qui possède la réponse.

C’est pourquoi le site d’une grande association internationale est un endroit idéal. Cerl a donc depuis un certain temps mis en place une page spéciale destinée à ce type de requêtes.

Un exemple : vous tombez sur un tampon de ce type

Tampon G avec couronne (Photo : Renae Satterley)

La partie est bien mal engagée car, quand bien même vous pouvez indiquer dans quel livre vous avez tiré la photo, les indices sont minces et nombreux les noms de famille commençant par « G ». En désespoir de cause, vous postez la requête sur Cerl et là, miracle, il existe à la British Library un Guilford Project qui travaille sur les manuscrits de Frederick North, 5th Earl of Guilford, bibliophile et lettré romantique. John Goldfinch, qui s’occupe de l’ISTC à la British, met la personne sur cette voie et le tampon est rapidement identifié comme celui de la bibliothèque des comtes de Guilford (probablement Frederick).

Le système, qui fonctionne déjà depuis un certain temps, a récemment pris une nouvelle forme (2.0, si j’ose dire) avec possibilité pour les personnes intéressées de se créer un compte afin de se loguer et de participer à une discussion. Le système inclut une recherche en plein texte sur l’ensemble des pages et des discussions. Il s’agit finalement ni plus ni moins que d’un service de référence en ligne spécialisé et en vase clos.

Comme tous les systèmes communautaires, cela ne peut fonctionner que si le nombre de personnes jouant le jeu est suffisamment élevé mais, à l’heure où on accorde de plus en plus d’importance aux provenances, il serait dommage de n’y jeter pas un oeil de temps en temps.

Voilà, c’est fini…

Je ne dois pas avoir les mêmes priorités que certains de mes collègues mais, autant l’arrêt de la liste de diffusion Biblio-fr au printemps dernier ne m’a fait ni chaud ni froid, autant je suis peiné de ce qui se passe aujourd’hui.

Biblio-fr était sans doute une affaire de génération, un symbole, un motif de fierté qui ne pouvait être compris que par les plus de 30/35/40? ans. Pour un jeune conservateur, c’était un mélange de tout et n’importe quoi où une chatte ne retrouvait pas ses petits, où les mêmes discussions trollesques revenaient une fois par an et où les informations/débats vraiment pertinents étaient à la fois bien rares et bien cachés. En tout cas en 2006-2007 : j’étais trop jeune avant et je me suis désabonné après.

Mais on annonce en revanche aujourd’hui l’arrêt de la base de données Book History Online (BHO), proposée sur le site de la Koninklijke Bibliotheek et dont s’occupait principalement Marieke van Delft.

La Bibliothèque royale des Pays-Bas, à La Haye. Photo de Pieter Musterd sous licence CC-BY-NC-SA

La Bibliothèque royale des Pays-Bas, à La Haye. Photo de Pieter Musterd sous licence CC-BY-NC-SA


BHO était une base de données bibliographique recensant tous les travaux portant sur l’histoire du livre de 1990 à nos jours, grâce au dépouillement systématique de la littérature scientifique (périodiques, actes, etc.). C’est à dire la version en ligne et aisément interrogeable de l’Annual Bibliography of the History of the printed Book and libraries. La recherche était pratique et permettait des recherches fines (par siècle et pays du thème de l’article, année de publication, auteur, mot clef, etc.).

Le nombre de travaux référencés avait baissé depuis 2002 et on sentait une volonté de se concentrer sur la livre néerlandais, notamment en lien avec l’excellent portail de référence, Bibliopolis : cette décision a été officiellement prise et le fait que le travail de dépouillement se poursuive uniquement au plan national se justifie selon Matthijs van Otegem, Head of Expert Services & Collections Division de la KB, par le manque de proportion entre le coût de l’opération et l’utilisation de la base.

Certaines personnes de SHARP (Society for the History of Authorship, Reading & Publishing) émettent le souhait de continuer à nourrir la base mais il y a peu de chances que ce travail soit mené à bien.

Nous allons donc encore une fois vers une externalisation du travail. Même les bibliothèques les plus en pointe à la fois dans le traitement des collections patrimoniales et les technologies de l’information, comme la KB, se détournent de mise en forme et de diffusion de l’information scientifique. Ou plutôt se concentre sur un coeur de cible précis. Entre Bibliopolis, le STCN et plusieurs bases locales, les Néerlandais s’en sortent bien ; ce n’est pas le cas dans bien d’autres pays, à commencer par la France.
Certains s’y retrouveront grâce à des abonnements (hors de prix) à des bases bibliographiques (WOS, Historical Abstracts, Current Content, etc.). D’autres non.


février 2017
L M M J V S D
« Oct    
 12345
6789101112
13141516171819
20212223242526
2728