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L’histoire, comme moyen et comme fin. Autour de Lorànt Deutsch

Il est très difficile de parler d’histoire dans les médias et, quand il en est question, c’est souvent pour de mauvaises raisons – avec des arrière-pensées politiques ou idéologiques. Je suis ainsi souvent surpris que des gens avec qui je discute – y compris cultivés – passent complètement à côté de ce qu’est l’histoire et la recherche qui est menée dans ce domaine, n’y voyant qu’une suite de dates à apprendre ou de jugements à apporter sur le comportement de tel acteur du passé, de telle civilisation.

Un épisode qui a eu lieu ces derniers jours est, je pense, assez représentatif de ce problème – à la fois par les personnes impliquées et la manière dont cela s’est passé.

De quoi est-il question ?

Depuis quelques années, un comédien qui officie sous le pseudonyme de Lorànt Deutsch, a écrit plusieurs ouvrages à tonalité historique. Le plus connu, Métronome, est paru en 2009, et l’auteur est actuellement en tournée de promotion du second volume de cet ouvrage.

Ses ouvrages ont fait l’objet de critiques sur deux fronts distincts :

  • d’abord sur leur qualité intrinsèque : de nombreux lecteurs – spécialistes ou pas – ayant fait remarquer que, non seulement ils ne comportaient guère de contenu original, et manquaient de toute profondeur historique mais que des erreurs factuelles énormes parsemaient le texte – certaines tellement grosses qu’elles en devenaient comiques.

Ces critiques sont à remarquer car il est très rare qu’un ouvrage grand public fasse l’objet de critiques. Les universitaires sont habitués aux erreurs et simplifications ordinaires (et en commettent eux-mêmes quand il s’agit de diffuser au grand public) et n’ont pas pour habitude de les faire remarquer. Quand des spécialistes prennent parti sur un livre tel que celui-ci, c’est qu’il y a vraiment un problème grave. Les fronts, ici, ne sont pas politiques mais opposent seulement à l’auteur les tenants d’une vulgarisation de qualité.

  • ensuite sur des questions politiques et d’usage de l’histoire. Lorànt Deutsch ne cache pas ses sympathies royalistes, mais, surtout, il ressort de ses prises de position que l’histoire n’est pour lui nullement une fin en soi mais un outil destiné à une plus haute mission – à promouvoir le « roman national », c’est-à-dire la fictionalisation du passé dans un but politique. La rupture est ici politique et recouvre grosso modo une séparation droite/gauche, voire extrême droite/extrême gauche.
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Lorànt Deutsch au festival d’Angoulême en 2013 (Photo : Myrabella – CC By-SA 3.0)

 

Le dernier rebondissement est le suivant, et se passe donc en pleine tournée promotionnelle de Lorànt Deutsch.

Le salon du livre d’histoire de Versailles invite de nombreux auteurs, dont Lorànt Deutsch. Ce salon est présidé par un journaliste, Étienne de Montety, directeur adjoint de la rédaction du Figaro.

Dans le cadre de ce festival a été organisée une conférence-spectacle (?) dans la salle de spectacle de la ville de Trappes : elle était destinée aux classes de quatrième des trois collèges de la ville.

Deux professeurs ont jugé que perdre une demi-journée de cours pour assister à une conférence d’une personne remise en cause par toute une profession pour la mauvaise qualité de ses écrits n’était pas prioritaire et ont donc choisi de n’y pas emmener leurs classes. Le 12 octobre, ils font part de leur décision sur un carnet de recherche de la plateforme Hypothèses.

Le 18 octobre paraît dans le Figaro un curieux article, où l’on apprend que le spectacle est finalement annulé.

Les termes employés sont très forts : le spectacle a été « saboté » et les deux enseignants ont « contraint » Lorànt Deutsch à annuler. En tant que lecteur, on a du mal à comprendre : un spectacle scolaire est proposé, les professeurs décident s’ils y emmènent leur classe ou pas – c’est ce qui se passe chaque jour dans toutes les villes de France. Que deux profs déclinent la proposition ne semble pas mettre à bas un spectacle… ou alors il n’y aurait plus beaucoup de spectacles scolaires !

Ces attaques radicales deviennent des mises en cause plus viriles encore sur les réseaux sociaux, sous la plume d’un autre journaliste au Figaro.

Dès cet article se pose un autre problème : il n’est précisé nulle part que la conférence était proposée par… le supérieur de l’auteur de l’article.

 

Notre perplexité s’accroît deux jours plus tard, le 20 octobre. Sous prétexte d’interview, il est donné une page à Lorànt Deutsch pour parler de ce qu’il semble considérer comme un incident grave – le fait, donc, que 100% des profs conviés n’aient pas été intéressés par sa conférence. Ce texte est lui-même très curieux dans un journal sérieux car il est publié sans remise en contexte, sans contradiction ni véritable intervention journalistique. Du brut, très émotionnel, avec des questions uniquement destinées à relancer l’interviewé.

Ce dernier affirme alors

  • qu’il a été empêché d’aller à Trappes (par qui ? comment ? pourquoi ?)
  • qu’il s’agit d’une attaque politique contre lui (du Front de gauche où seraient encartés les deux profs – ce qui est possible, je l’ignore et ignore comment Lorànt Deutsch le sait/saurait)
  • tout en affirmant qu’il n’y a rien de politique dans son approche, qui consiste juste à faire aimer l’histoire et qu’il est un simple et honnête passeur (pourquoi des attaques politiques contre lui si son approche est neutre ? pourquoi ne parler que de la remise en cause politique et non celle fondée sur la qualité de ses écrits – qui est pourtant au coeur du problème ?)
  • que les profs ont affirmé que « l’Éducation Nationale n’a pas pour objectif de faire aimer l’histoire de France » (pourtant, on ne lit dans leur tribune qu’une critique de l’émotion et du divertissement « dans une Histoire de France présentée sous la forme d’un roman national », c’est-à-dire du travestissement de l’histoire dans un but politique… ce qui est très différent. Un historien aime évidemment l’histoire de France, mais pas la trafiquer à des buts de manipulation politique ou d’organisation sociale).

Il n’est toujours pas fait mention des liens entre l’organisation de la conférence et le supérieur de l’auteur de l’interview.

Ainsi, en deux jours, on est passé dans le Figaro et dans la bouche de M. Deutsch de :

  • Deux professeurs à qui on propose une conférence d’amateur préfèrent décliner et faire cours

à

  • Lorànt Deutsch censuré par l’Éducation nationale

puis à

  • Les profs, politisés à l’extrême gauche, repoussent l’amour de la France

 

On ne peut que s’étonner qu’un grand journal comme le Figaro se permette de tels écarts intellectuels et éthiques, et se demander si ce dispositif ne fait pas partie de la stratégie de promotion du livre en question – dans la mesure où tout s’est déroulé presque sans aucune intervention des « ennemis » désignés (qui ont juste décliné une invitation – comme il était prévisible qu’ils le fissent).

Créer une affaire à partir de rien, en interne au Figaro (de la conférence au fait de remettre régulièrement de l’huile sur le feu avec une approche et un vocabulaire outrés, dans des articles et sur les réseaux sociaux), créer un martyr du patriotisme mis à mal par les racailles des banlieues soutenus par des prof gauchistes politisés, cela ressemble fort à du story telling.

Ça n’a en tout cas rien à voir avec l’Histoire. Aussi est-il bon de revenir à un peu plus de sérieux est d’aboutir au véritable enjeu de cette histoire :

Le seul élément qui nous fera sourire est le fait qu’un journal de droite comme le Figaro pense que s’opposer aux vues de Lorànt Deutsch est le signe d’une politisation au Front de gauche : ce n’est guère respectueux de leurs lecteurs dont beaucoup, j’en suis sûr, tout en étant souvent de droite, aiment la véritable histoire et respectent, eux, historiens et vulgarisateurs de qualité (qui peuvent eux-mêmes être de gauche, de droite, voire des extrêmes).

Quant à moi, en tant qu’historien, suivant l’exemple du comédien Lorànt Deutsch, je compte proposer aux profs du cours Florent une conférence sur le jeu d’acteur, grâce à mon expérience dans le théâtre amateur. S’ils refusent, ce sera assurément une immonde censure à mon égard, qui prouvera bien leur haine de la cancoillotte !

Retour vers le passé. Ou comment appliquer une loi du 17e siècle au 21e

À qui appartient le droit de montrer un beau paysage ? À qui appartient une vue de Paris ? Le droit de photographier un arbre ? Une abbaye médiévale ? Un château royal ? Jusqu’à présent, la réponse était : à personne et à tout le monde. Tout le monde pouvait photographier et diffuser notre patrimoine commun, qu’il soit naturel ou historique. Mais une nouvelle loi va modifier cela… afin de revenir à une pratique du XVIIe siècle !

La guerre du houblon

En 2012, le château de Chambord avait porté plainte contre une marque de bière, qui avait utilisé une photo du célèbre château dans une de ses réclames. Le château a perdu. En effet, Chambord fait partie de notre patrimoine commun. Bâti il y a cinq siècles par le roi de France, il a depuis lors nourri l’esprit des architectes, des artistes, des écrivains… et des visiteurs. Il a été placé sur la toute première liste des monuments historiques en 1840 et appartient au patrimoine mondial de l’UNESCO. C’est peu dire qu’il incarne à lui seul une partie de la culture non seulement française mais européenne et mondiale. Une culture qui appartient à tous, et pas seulement au propriétaire actuel des murs.

Mais le domaine est administrativement un établissement public à caractère industriel et commercial (et non à caractère scientifique, culturel et professionnel, ni même à caractère administratif). Il a donc très mal pris que ce patrimoine puisse appartenir à tous alors que sa mission est de le « valoriser ». Un procès a donc eu lieu en 2012, avec pour but de faire reconnaître par le tribunal le droit du propriétaire sur l’image de sa propriété. J’avais déjà raconté cette histoire ici. Evidemment, le domaine avait été débouté.

Légende pour gens ordinaires : Chambord, chef d'oeuvre de la Renaissance française.  / Légende pour énarque qui s'improvise gestionnaire : photo gratuite sous licence libre = manque à gagner (Cl. Patrick Clenet - CC-By-SA)

Légende pour gens ordinaires : Chambord, chef d’oeuvre de la Renaissance française.
/ Légende pour énarque qui s’improvise gestionnaire : photo gratuite sous licence libre = manque à gagner (Cl. Patrick Clenet – CC-By-SA)

Mais le gouvernement (sarkozyste) de l’époque avait jugé le cas intolérable. On peinerait à trouver une différence dans la stratégie culturelle du gouvernement actuel.
Et quand la loi vous donne tort, il suffit… de changer la loi. La nouvelle loi création vient donc modifier le droit d’auteur (qu’on nous dit pourtant intouchable quand nous proposons des améliorations destinées à diffuser la culture et à éviter de se trouver en contradiction avec les pratiques sociales) et donne aux domaines nationaux un droit extraordinaire : celui de pouvoir gérer à leur profit leur image. L’image de Chambord n’appartient plus au peuple français ou à la culture générale, mais à l’établissement public du domaine national de Chambord.
Non seulement Chambord mais l’ensemble des domaines nationaux. Une galerie d’estampes qui voudra faire apparaître une vue de Versailles, vieille de trois siècles, sur son catalogue (usage commercial, donc)… devra pour cela obtenir l’autorisation de Versailles, et verser une redevance ! Et, bien sûr, Wikipédia ne pourra plus montrer d’images de Chambord, Versailles, Saint-Germain, etc. : ni des photos pourtant prises par des amateurs qui donnent de leur temps et de leur compétences pour partager la culture, ni même des documents anciens.

Une chose est toutefois amusante dans ce scandale culturel et éthique. Les gouvernements qui se succèdent pensent « valoriser » la culture sur Internet en menant une très naïve politique mercantiliste, aux mains de quelques marchands de Cour. Or, on est arrivé à tel degré dans cette direction que le gouvernement a ni plus ni moins réinventé ce que Colbert avait mis en place !

Colbert reloaded

À l’époque de Colbert, sous Louis XIV, la France prenait la première place en Europe pour la production et la diffusion d’estampes vers le milieu du XVIIe siècle – ce qui a permis à la culture française de s’imposer, donnant des modèles à copier aux artistes et artisans des autres pays. La production d’estampes d’ornements (modèles de cheminées, de tombeaux, de vases, de meubles, d’orfévrerie…) et d’architecture connaît un immense succès. Colbert décide alors de faire passer l’unique texte qui restreint alors la production des graveurs, qui exercent un métier libre.

L’arrêt du Conseil du 22 décembre 1667 dispose que seul le roy fera « graver les plans et elevations des maisons royalles, les ornemens de peinture et sculpture estans en icelles, les tableaux et figures antiques du cabinet de Sa Majesté qui se trouveront ailleurs, comme aussy les figures des plantes et des animaux de toutes espèces et autres choses rares et singulieres ». C’est la création du Cabinet du roi, c’est-à-dire de la « maison d’édition » du pouvoir royal pour exploiter ce droit extraordinaire qu’il se réserve. Mauvaise nouvelle pour nos gouvernants : ce fut un retentissant échec du point de vue commercial, qui aboutit à plusieurs réorganisations puis à un abandon.

Je me permets pour conclure, de faire trois remarques :

    • qu’en est-il des bâtiments jadis situés sur ces domaines mais qui ont disparu ? Peut-on encore montrer sur Wikipédia le château neuf de Saint-Germain-en-Laye ?
    • tant qu’à jouer à Colbert, pourquoi avoir oublié de se réserver l’image « des animaux de toutes espèces » ?
    • je laisse Alain Seban faire la dernière remarque :

L’éléphant, le numérique et l’estampe

Ces dernières semaines a eu lieu l’Automne numérique du ministère de la Culture, clos par un très beau discours de la ministre Aurélie Filippetti : le ministère a pleinement pris acte des pratiques numériques actuelles et a annoncé vouloir les accompagner, les mettre en valeur, voire faire en sorte qu’elles jouissent d’un encadrement juridique favorable (rappelons qu’un remix est actuellement toujours illégal, qualifié de contrefaçon, et puni de 3 ans de prison).

Ceci me réjouit à tous points de vue et je suis très fier d’avoir pu être juré du hackathon qui a récompensé une équipe pour un travail de développement de service/site Internet/application utilisant les données culturelles publiques libérées dans le cadre d’étalab.

Le terrible tableau qui servit de support aux délibérations du jury du hackathon

Le terrible tableau qui servit de support aux délibérations du jury du hackathon

Mais il me semble surtout utile de souligner que les utilisateurs ne demandent rien d’autre qu’une continuité historique, mise en cause par l’émergence des industries culturelles. Les utilisateurs ont toujours réutilisé, modifié, personnalisé les œuvres et documents qui leur tombaient sous la main. Ainsi s’est développé l’art occidental. Ceux qui me suivent sauront que c’est une idée qui me tient à cœur, qui est évidente dans le monde de l’estampe (et dont je parlerai plus au long à l’occasion d’une conférence à l’École des chartes en juin prochain, où j’espère vous voir).

Or, précisément, l’Automne numérique a constitué sa propre pratique en exemple de ces reprises – inception qui est toujours réjouissante. Les documents de présentation et de communication utilisent précisément une estampe, ce qui est un excellent choix, tant ces enjeux de modification, de reprise, de diffusion sont importantes pour ce medium.

L’estampe originale semble un bois (on souhaiterait des reproductions en meilleure définition, et pas en noir et blanc, pour s’assurer que ce n’est pas un burin un peu rude) représentant un homme armé sur un éléphant. Cette image a visiblement été reprise par le designer du ministère sur l’excellent site Public Domain Review, qui met en valeur des œuvres du domaine public afin de les faire connaître d’un large nombre de lecteurs.

L’estampe est anonyme : elle est décrite dans le dossier fourni par le ministère comme issue d’un très célèbre livre de voyage d’un auteur anglais, Thomas Coryat. L’image est en effet utilisée sur la page de titre de son livre Traveller for the English Wits (1616).

Quand nous avons vu l’image, cette description ne nous a guère satisfait, cependant. Il m’a semblé que le style n’était pas du tout anglais et du XVIIe siècle, mais bien plutôt du monde germanique et assez antérieur. Mon ami Romain Wenz, ancien chef de projet de data.bnf.fr (sémantisation et éditorialisation des données issues du catalogue général de la BnF) et spécialiste des armes de la fin du Moyen-Âge, présent avec moi au lancement du Hackathon, a souligné que l’épée portée par l’homme est du XVIe siècle, non du siècle suivant. De plus, l’utilisation d’une telle image ne répond guère aux habitudes éditoriales de l’époque : elle est trop grande, n’a aucun lien avec l’imprimeur-libraire, nous emmène déjà dans le thème du livre : on pense là encore immédiatement à une réutilisation d’une image qui préexistait.

Hélas, la recherche d’un motif iconographique demeure difficile : espérons que la numérisation de plus en plus large des documents et la sémantisation des métadonnées qui permettra de décloisonner les silos de descriptions et de les mettre en relation (mais encore faut-il que ces descriptions existent, c’est-à-dire que des spécialistes en nombre suffisant soient formés et recrutés) nous permettront de plus fines recherches. Je n’ai donc pas trouvé les premières utilisations de cette estampe, qui est certainement une réutilisation d’une matrice plus ancienne. Mes collègues P. Fuhring et S. Lepape n’ont pas non plus trouvé de manière évidente la source, tout en confirmant qu’il s’agit bien certainement d’un travail flamand ou hollandais de la fin du XVIe siècle. P. Fuhring souligne la ressemblance avec British Museum, inv. 1928,0310.97 qui dépeint un éléphant passé à Anvers en 1563.

On ne peut que regretter que n’existe pas pour l’éléphant l’équivalent de ce sont nous disposons pour le rhinocéros (The Rhinoceros from Dürer to Stubbs: 1515–1799 de T.H. Clarck, 1986) : ce livre qui mêlerait les questions de représentations naturalistes et symboliques, en relation avec les connaissances et croyances du temps (à la Pastoureau) n’attend que son doctorant…

Toujours est-il que cette image, qui est déjà une réutilisation, est elle-même réutilisée par le ministère, qui la sort de son contexte (découpage) et la colorie. On retrouve là encore des usages normaux de l’estampe ancienne : des éléments ont toujours été découpés pour des usages très personnels (par exemple découper divers encadrements imprimés pour créer sa propre page de titre d’un manuscrit) et la profession d’enlumineur demeure pendant tout l’Ancien Régime pour mettre en couleurs les estampes.

Enfin, dans le cadre d’un des ateliers, un éléphant a été imprimé sur une imprimante 3D : il a constitué le trophée remis à l’équipe qui a remporté le hackathon, qui l’a nommé(e) Augustine.

Augustine, trophée du Hackathon de l'Automne numérique. Photo : C. Domange

Augustine, trophée du Hackathon de l’Automne numérique. Photo : C. Domange

Ultime avatar d’un motif iconographique passé des Provinces-Unies/Pays-Bas espagnols à l’Angleterre sous la forme d’une estampe ; encore modifié selon des pratiques traditionnelles mais transposées au numérique ; avant de prendre vie sur l’étagère de trois jeunes entrepreneurs culturels.

L’autre « effet Papillon »

Alors qu’elle était florissante au XVIe siècle, la gravure sur bois disparaît pratiquement au cours des deux siècles suivants au profit de la gravure sur cuivre (dite en taille-douce : burin et eau-forte). On ne l’utilise plus guère que pour des travaux bien circonscrits – et encore est-elle souvent de médiocre qualité – bandeaux et culs-de-lampe des livres, certains ex-libris, ou dans l’illustration populaire provinciale à moindre coût.

Si elle est moins fine, elle présente pourtant des avantages importants sur le cuivre. Les deux principaux sont :
*la possibilité de tirer les bois à plusieurs milliers voire dizaines de milliers d’exemplaires sans qu’ils s’usent
*la possibilité d’inclure les bois dans la forme typographique afin d’imprimer en un seul passage le texte et l’image (par opposition, la gravure sur cuivre s’imprime à part sur une presse spéciale, ce qui signifie laisser l’image en blanc quand on imprime le texte, caler l’image en prenant ses repères… ce qui coûte plus cher et donne un résultat moins cohérent).

Ces avantages sont importants. Ils le deviendront encore plus au cours du XIXe siècle avec le développement des journaux, qui tirent à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires et ont besoin d’illustrations effectuées rapidement et qui puissent prendre place dans la maquette d’une feuille tirée en une nuit.

Un seul homme défend bec et ongles la gravure sur bois au XVIIIe siècle : Jean-Michel Papillon. Il publie même pour cela un gros livre en trois volumes, le Traité historique et pratique de la gravure en bois, osant aller à contre-courant de la pensée dominante de l’époque.

Gravure sur bois allemande, XVIIIe s.

Gravure sur bois allemande, XVIIIe s.

On aurait ainsi pu penser que Papillon serait le mieux placé pour être capable de penser les évolutions à apporter à la gravure sur bois pour qu’elle s’impose – ce qu’elle fera effectivement quelques dizaines d’années plus tard.

Car il est deux façons de graver le bois :
*parallèlement aux fibres du bois (« bois de fil », « woodcut » en anglais) : c’est la gravure traditionnelle, plus aisée mais qui ne permet pas une grande finesse dans le rendu
*perpendiculairement aux fibres (« bois de bout », « wood engraving » en anglais) : qui se développe au XIXe siècle et illustre tous les journaux et livres jusqu’aux nouveaux procédés permettant de reproduire la photographie

Pour permettre au bois de s’imposer, il fallait comprendre la nécessité de passer au bois de bout.

Or, comme tout le monde, Papillon pratique le bois de fil – dans la lignée de Dürer et de tous les grands graveurs qu’il cite dans son traité. Il connaît cependant le bois de bout et en parle dans son traité. Mais il le méprise car il envisage uniquement le passé : y a-t-il jamais eu un grand artiste qui l’ait pratiqué ?

Alors qu’il était le mieux placé, Papillon a été incapable d’envisager les évolutions à apporter à la gravure sur bois pour lui redonner la première place car il était recroquevillé sur la défense de la tradition, définie comme la belle gravure, comme la qualité – refusant par avance d’étudier toute modification dans les manières de faire, forcément illégitime. Sans doute précisément car il se place dans une position d’unique défenseur d’une culture ancienne, dont il se sent le gardien.

Le bois de bout, la technique privilégiée de diffusion de l'image au XIXe siècle

Le bois de bout, la technique privilégiée de diffusion de l’image au XIXe siècle

Je parle de ce phénomène car il me semble extrêmement fréquent. On s’abstient d’innover non par manque d’idée mais parce qu’on méprise le nouveau, ou qu’il fait peur, ou n’a pas la légitimité de l’ancien. Des exemples vous viennent sans doute en tête. Je ne parlerai même pas de Wikipédia.

Non, je préfère souligner ici le beau discours d’une personne remarquable : Pierre Mounier. Pierre est une des figures marquantes des digital humanities et de l’open access en France. Lors de la soirée d’OpenEdition (la structure qui gère revues.org et hypothese.org), la semaine dernière, il s’est abstenu de prendre la parole. Quand il l’a prise, c’est pour nous faire part de son expérience. Parcours idéal de l’étudiant brillant : lauréat du concours général de latin, Ecole normale supérieure… et toujours poursuivi par ce discours du dernier des Mohicans, du Giovanni Drogo, du Zangra qui attend les Barbares. Ce discours qui nous fait croire que nous sommes les derniers représentants de la Culture face à une société qui dévore ses enfants. Qui nous appelle à nous recroqueviller sur nous-mêmes afin de protéger la tradition. Quand nous sommes au contraire les mieux placés pour innover, diffuser les nouvelles manières de faire.

Ecoutez Pierre Mounier.

Et refusez l’« effet Papillon », celui qui nous tuera si nous ne savons pas nous montrer conquérants, si nous préférons protéger le passé et non construire l’avenir.

Réponse à M. Agamben, et à ses amis

Monsieur, Messieurs, Mesdames,

Vous nous informez par l’intermédiaire d’une tribune dans le journal Le Monde signée par 137 personnes qu’un « collectif des 451 professionnels de la chaîne des métiers du livre » se réunit pour parler de leurs problèmes professionnels. Saine réaction, il ne faut pas garder cela pour soi. Même si les 314 personnes qui participent à vos réunions mais n’ont pas signé font encore preuve de timidité.

Je suis heureux de lire des textes sur ces problématiques car elles me touchent assez directement. Je suis auteur ; en tant que rédacteur en chef d’une revue, j’édite des textes ; en tant que bibliothécaire, je les diffuse.

J’ai hélas le malheur d’être aussi assez impliqué dans le monde de l’internet. Tout simplement parce c’est un moyen, sans doute le meilleur actuellement, de diffuser cette qualité que vous réclamez.

Mais n’allons pas trop vite et essayons de reprendre votre propos afin de bien le comprendre. Et ce ne sera pas forcément facile.

Commençons peut-être par la conclusion afin de savoir où nous allons : « Nous lançons donc un appel à tous ceux et toutes celles qui se sentent concernés à se rencontrer, en vue d’échanger sur nos difficultés et nos besoins, nos envies et nos projets ». Donc, en 2012, vous vous rendez compte que le modèle économique du livre évolue et désirez commencer à y réfléchir. Si on fait abstraction du fait que certains non seulement y réfléchissent depuis 20 ans mais ont mis en œuvre des modèles économiques extrêmement efficaces depuis 10, c’est une bonne nouvelle. Discutez donc.

Pourtant, vous posez de vrais problèmes : « La valeur d’un livre devient donc fonction de ses chiffres de vente et non de son contenu ». En dehors d’une légende dorée de la littérature, cela a toujours plus ou moins été le cas, mais ce n’est pas faux. Et on peut en effet le regretter.

Cela demande cependant à être nuancé. D’abord car la qualité demeure un modèle économique. Pas le seul : la médiocrité se vend très bien comme elle s’est toujours vendue. De même que des « produits » ni bons ni mauvais, mais divertissants : pas de mal à cela. La qualité est donc un des modèles économiques de l’édition. Entre les aides du CNL et la présence d’éditeurs extrêmement pointus (dans mon milieu Droz, Jérôme Millon, etc.), il est possible de publier de la qualité, et possible aux éditeurs d’en vivre. Mon dernier livre est une analyse et une édition de la correspondance entre un ministre du XVIIe siècle et son père janséniste retiré du monde. Pas de quoi faire bander un marketeux ni l’agent de Christine Angot. Mais publié. Disponible.

Pour vous, en revanche, visiblement, le numérique s’oppose directement à la qualité, sans qu’on sache trop bien pour quelle raison vous assimilez nouveau support et « déferlement publicitaire, exploitation salariale et diversité du monopole ». Vous pensez qu’il n’y a nulle différence « entre l’écran et la grande surface ».

Ce discours, on nous le ressasse depuis 20 ans désormais dans le monde de la Culture. Je suis jeune il est vrai mais depuis que je suis ado, je n’entends que lui. Vous me permettrez donc de ne pas répondre à pareil discours : faites votre boulot en construisant une bibliographie avant de prendre la parole. Vous me permettrez juste de rappeler que pendant que vous vous plaigniez, certains ont agi et ont créé revues.org, persée, publienet, PLoS. Je ne parle pas de Wikipédia, puisque c’est sans doute, ce que vous appelez du haut de vos méprisantes certitudes « pseudo-démocratisation de la culture, qui continue de se faire par le bas, et se réduit à l’appauvrissement et l’uniformisation des idées et des imaginaires ». Mais il est des centaines d’autres sites qui ont révolutionné en quelques années la diffusion de la connaissance et ont permis, pour certains, de contourner l’arbitraire d’intermédiaires persuadés d’être très importants, pour enfin permettre au plus grand nombre de se cultiver et d’apprendre.

Vous posez assurément de vraies questions et vos valeurs ne sont même peut-être pas toujours si éloignées des miennes. Mais vos réponses laissent à penser que vous n’êtes plus de ce monde. Que vous ne le comprenez plus. Un texte tel que celui-ci fera esquisser un sourire plein de compassion à n’importe quel politique.
Vous restez sur des schémas vieux de 50 ans : la chaîne du livre, dont vous vous réclamez, on ne l’a pas beaucoup entendue quand la loi sur les livres indisponibles a privatisé au profit des éditeurs ce qui aurait pu appartenir à tous, géré pour le seul intérêt commun. Quand osera-t-on publiquement avouer que cela fait (au bas mot) 20 ans que la « chaîne du livre » prétendument solidaire et tournée vers le même but, n’existe plus ? On a seulement entendu protester les bibliothécaires, par l’intermédiaire de l’IABD. Pas étonnant qu’ils ne soient que 4 (dont deux magasiniers et deux collègues que je n’ai jamais eu l’honneur de croiser ni de connaître) à signer votre manifeste flou dans ses idées, confus dans sa mise en œuvre et erroné dans ses conclusions.
À l’inverse, le fait que vos difficultés coïncident avec la montée d’internet fait que vous pensez que l’un est responsable de l’autre… alors même que c’est internet qui permettra de conserver la qualité de la production et le temps de la réflexion, en tant que média libre et non soumis aux impératifs financiers.

Aussi, si votre seul but est de nous rappeler que c’était mieux avant et qu’il faut revenir aux modèles de votre jeunesse ; si vous pensez qu’une action crédible et efficace pour faire évoluer les choses afin de toujours permettre la création et la diffusion du meilleur soit d’appeler dans une tribune du Monde « à se rencontrer, en vue d’échanger sur nos difficultés », je crains que cela soit perdu d’avance.

Mais, en revanche, venez sur Internet un jour. Vous verrez qu’on y invente plein de choses. Que s’y retrouvent certaines de personnes les plus intelligentes et novatrices que je connaisse. Que les idées fusent. Qu’on envisage l’avenir sans naïveté mais avec confiance. La confiance de ceux qui pensent avoir leur rôle à jouer dans l’édification de cet avenir et être capable de faire en sorte qu’y demeurent des îlots dédiés à la connaissance. Et nous, on le fait pour le plaisir et par altruisme, pas pour devenir l’intellectuel à la mode qui vend des livres sur tout. Venez sur Internet, M. Agamben. On a tout ce que vous cherchez. Et, en plus, on a des cookies et des petits chats.

L’estampe pour chacun

Cela fait un certain temps que je voulais écrire un billet sur les initiatives destinées à ouvrir le patrimoine imprimé aux enfants car des choses très intéressantes se font, par exemple à Troyes ou Toulouse.

Mais j’ai pu dans l’entretemps expérimenter par moi-même et je dois avouer que le résultat est à la hauteur des espérances. Peut-être ne le savez-vous pas mais le département des estampes classe ses fonds dans des séries. Il existe des œuvres qui n’ont jamais été intégrées (par manque de temps ; car il s’agit de doubles, etc.) à ces séries et qui forment les « suppléments non reliés » (SNR) et la « matière ».

J’ai donc pu obtenir l’autorisation d’utiliser ces estampes pour nouer un partenariat avec des écoles de Seine-Saint-Denis. Il ne sert vraiment à rien de conserver des doubles d’images déjà conservées par ailleurs, surtout dans les séries thématiques où les œuvres sont souvent de mauvaise qualité artistique. L’idée était bien sûr de sensibiliser les enfants à la gravure ancienne mais cela allait bien au-delà grâce à la transversalité d’un projet combinant plusieurs approches et faisant appel à la fois à la prof d’histoire et à celui d’arts plastiques.

Les estampes (en double) ont donc été le support de créations (feutre et peinture à l’eau essentiellement, pour que la technique ne vienne pas contraindre la créativité) qui montrent toute l’actualité de l’estampe ancienne. Voici par exemple l’œuvre de Théo à partir de Chauveau

Banal Chauveau

Banal Chauveau

Chauveau par Théo

Chauveau par Théo

Je suis surtout très heureux que mon estimée collègue de la Réserve du département ait accepté de jouer le jeu. Il n’y avait aucune raison que les chefs d’œuvres de l’histoire de l’art soient réservés à quelques retraités du centre de Paris alors que les enfants du 9-3 seraient confinés à des maîtres du second rang : nous ne devons pas faire la même erreur que les musées, récemment soulignée par la Cour des comptes.

Plusieurs estampes de Callot et Rembrandt (pour le XVIIe s.) ont ainsi eu la chance de connaître une seconde vie (nous avons aussi utilisé 2 incunables, quelques estampes italiennes du XVIe, des estampes japonaises du XIXe, 1 Matisse et 2 Picasso).

Rembrandt en bête Noir&Blanc

Rembrandt en bête Noir&Blanc

Rembrandt revivifié par Lucas

Rembrandt revivifié par Lucas

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Je suis surtout très content que la belle-soeur du cousin du professeur d’arts plastiques connaisse une secrétaire d’Art Press, ce qui nous a permis d’obtenir un article sur une entreprise qui leur a semblé très intéressante (à paraître), et en tout cas à mille lieux de l’idée que l’on se fait de ces vieux papiers en noir et blanc représentant de vieilles perruques : l’auteur de l’article y voit

Une fraîcheur qui interroge nos pratiques en ce qu’elle diffuse un méta-discours sur l’art considéré à la fois en tant que recréation permanente et comme interface des cultures savantes et populaires.

Elle a même parlé d’une éventuelle exposition à la Maison Rouge.

Vous avez deux minutes, pour une petite enquête ?

Exceptionnellement, un billet qui n’est pas de ma blanche main mais de celle de Silvère, charismatique leader du groupe de veille collaborative auquel j’appartiens, le « Bouillon des bibliobsédés » – que vous suivez tous afin d’être tenu au courant de l’actualité des bibliothèques et du traitement de l’information, bien sûr…

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Le 29 septembre 2009 ce fut la naissance du Bouillon des Bibliobsédés, agrégation et redistribution de la veille d’une vingtaine de volontaires autour des thématiques de l’information documentation grâce à l’indispensable Lully.

Voilà maintenant un an que cette veille partagée fonctionne, il est temps de faire un bilan. Nous vous proposons donc de répondre à cette enquête en ligne destinée aux utilisateurs du bouillon et/ou du nectar. Elle a été réalisée de manière collaborative par les veilleurs grâce à l’excellent logiciel libre Limesurvey mis à disposition par Olivier Le Deuff, merci à lui.

Nous avons souhaité cette enquête anonyme, pas trop longue et largement ouverte à vos suggestions, n’hésitez pas à vous y exprimer et soyez sûr que toutes vos remarques seront lues par les veilleurs ! Nous vous proposerons bien entendu tous les résultats dans les prochaines semaines. Merci d’avance pour vos réponses et n’hésitez pas à disséminer largement cette enquête pour que nous ayons le plus de réponses possibles !


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