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C’est qui le plus fort ?

C’est qui le plus fort ? L’éléphant ou l’hippopotame ?

Telles sont les questions qui divisent une société en deux, nous laissant aux prises avec des incertitudes que seules des études scientifiques viennent parfois péniblement lever.

Pline, lui, se demandait plutôt qui était le plus fort entre éléphant et rhinocéros (Histoire naturelle, livre VIII) – le dernier n’étant que le second ennemi de l’éléphant puisque le premier est, comme chacun sait, le dragon.

Tout ceci a laissé des traces dans les imaginaires et les images qui en découlent. En particulier, Antonio Tempesta (1555-1630) a donné une suite d’estampes sur la thème du duel d’animaux, groupant donc diverses bestioles en fonction de leurs animosités supposées.

L'éléphant et le rhinocéros (repris sur celui de Dürer)

L’éléphant et le rhinocéros (repris sur celui de Dürer)

Ce que je trouve intéressant est que le dessinateur Boulet a récemment proposé une série d’oeuvres qui se rapprochent parfaitement de cet imaginaire des combattants « naturels ». Boulet a demandé sur Internet (il est très actif sur Twitter) qu’on lui suggère des idées de combats. Que cela donne-t-il ? Exactement la même chose, en remplaçant les animaux de Pline par les héros de fiction qui façonnent l’imaginaire actuel : Dr Who, Star Wars, Calvin and Hobbes, des héros de cinéma, de séries, de jeux vidéo et de BD…

Dr Who (11e docteur) contre Darth Vader, par Boulet (tous droits réservés)

Dr Who (11e docteur) contre Darth Vader, par Boulet (tous droits réservés)

L’ensemble est publié sur son tumblr : ici et .

Ainsi notre esprit, nos habitudes et notre imaginaire reposent-ils sur une ancienne culture qui demeure et dont nous ne sommes même pas forcément conscients, constamment renouvelée par des créations nouvelles. Ces créations nourrissent notre civilisation comme Pline nourrissait l’imaginaire de la Renaissance – mais les formes (elles-mêmes puissamment culturelles et marquées du sceau d’une civilisation) restent. Les gifs de tumblr jouent le même rôle que (certaines) estampes d’hier. C’est ce qui rend les questions de propriété intellectuelles centrales et passionnantes – car interdire de réutiliser Star Wars dans le fan art reviendrait à supprimer Pline de la culture de la Renaissance : un véritable problème, qui ne possède pas encore de solution, mais qu’il faudra forcément trouver.

Encore tout ceci ne répond-il pas à la question principale : pourquoi le rhinocéros de Dürer n’était-il pas jouable à Street Fighter II, en utilisant simplement le Konami code ?

La retouche d’image avant Photoshop

L’estampe – qui se trouve au confluent de l’artisanat, du commerce et de l’art – est le support des activités, des envies, des besoins, des représentations des hommes. C’est ce qui la rend passionnante, car bien plus complexe que la plupart des autres médias et faisant intervenir une grande variété d’acteurs.

Un petit exemple amusant dont on ne sait à peu près rien, mais sur lequel je suis tombé aujourd’hui en faisant du pré-inventaire. Pour réaliser une estampe, vous gravez une plaque de cuivre, qui est ensuite encrée : vous posez une feuille de papier humide sur cette matrice, passez le tout sous une presse, l’encre vient alors imprimer le motif gravé sur la feuille. Mais il est toujours possible de modifier le motif gravé sur la plaque et d’alors tirer de nouvelles épreuves. On obtient alors un nouvel « état » de la même gravure.

Ces états peuvent servir à vérifier l’avancement du travail, à approfondir son travail, à modifier la lettre (changement d’adresse de l’éditeur…)… ou à mettre à jour un portrait.

On a donc là un graveur qui représente le tout jeune sultan ottoman : la lettre indique qu’il a 10 ans.

Le sultan a dix ans

Le sultan a dix ans

Mais le temps passe et les petits garçons grandissent. Ce qui est dans l’ordre des choses mais contrariant quand votre gagne-pain est de vendre des portraits et que vos clients préfèrent des représentations exactes et à jour.

Que faites vous alors ? Vous demandez au graveur (ou à un autre) de reprendre la plaque. Il est trop compliqué de vieillir le sujet, on va donc faire au plus simple. On change le fond et… on lui ajoute simplement une moustache.
Bien sûr, la lettre parle de ses « 10 ans », il faut arranger cela, ce qui n’est pas pratique car le mot « Turcs » est sur la même ligne que la mention de l’âge. On fait donc remonter ce mot à la ligne supérieure, de manière pas très propre car la place manque, et on recoupe purement et simplement la plaque pour supprimer la seconde ligne, où figurent les « 10 ans ».

Le petit sultan moustachu

Le petit sultan moustachu

On a ainsi un parfait sultan devenu jeune adulte à la virile moustache, que l’on s’arrachera sur le marché parisien !

Comparaison des deux états

Comparaison des deux états

Epreuves : BnF, département des Estampes et de la Photographie, N2 (Ahmed II), D069200-D069201. Je n’ai pas creusé ni fait de biblio mais l’éditeur est sans doute Balthazar Moncornet, vers 1653-1655.

Transmission, Wikipédia et estampes… Interview au Magazine littéraire

À lire dans le Magazine littéraire d’avril 2012. Entretien avec Maxime Rovère.

De la difficulté d’appréhender l’estampe (et l’imprimé en général)

Depuis un an que je m’occupe professionnellement d’estampes, j’ai pu constater combien le discours dominant dans ce milieu consiste à déplorer le manque de considération de ce qui est à la fois un art et un média fondamental de ces cinq derniers siècles. Il y aurait un article à rédiger sur ce discours (vraiment, je suis preneur pour les Nouvelles de l’estampe !). On me pardonnera, j’espère, de sacrifier à mon tour à cette pratique, donc. J’ai honte d’être si mainstream mais je suis en effet surpris de certaines pratiques.

Au cours de ces dernières semaines, j’ai pu visiter deux expositions d’un grand intérêt pédagogique et scientifique. Leur qualité générale montre que des gens compétents ont accompli un véritable travail et pris leur tâche à cœur. Impossible donc d’incriminer le dilettantisme de certains musées ou des expositions « prêtes à accrocher ». Pourtant, à chaque fois, on peut s’interroger sur l’appréhension que des conservateurs ont eu de l’imprimé et de son importance

Au Louvre, Le Papier à l’œuvre présente plus de soixante œuvres sur papier. Il faut bien être conscient que l’estampe représente un pourcentage non pas majoritaire mais hégémonique des œuvres d’art anciennes. Tirées à de multiples exemplaires, d’un coût relativement bas, présentes partout pendant cinq siècles, elles sont absolument fondamentales si l’on veut comprendre l’art ancien, sa diffusion, sa réception. Au XXe siècle encore, la plupart des grands artistes en ont tâté, des considérations sociales (l’art pour tous) venant parfois se surajouter à l’appréhension purement esthétique pour en faire un objet d’une réjouissante complexité – où l’innovation technique vient encore enrichir la création artistique.
Pourtant, malgré ce caractère fondamental, l’exposition du Louvre sur les œuvres sur papier ne présentait… pas d’estampes du tout (peut-être en ai-je loupé une ou deux ?) ! On peut sans doute y voir une appréhension de l’art coupée des conditions de sa création, de sa diffusion, du regard qu’on peut porter sur elle ; une appréhension uniquement tournée vers le « créateur » et l’« œuvre unique ». C’était en tout cas très surprenant et extrêmement trompeur pour le visiteur, à qui on cache 95% des œuvres sur papier et des possibilités qu’offre ce support.

Art-ception. Litho de Daumier. Oeuvre d'art montrant des gens qui regardent une oeuvre d'art. We have to go deeper.

Art-ception. Litho de Daumier. Oeuvre d'art montrant des gens qui regardent une oeuvre d'art. We have to go deeper.

L’autre exposition était celle consacrée à l’épée au musée de Cluny. Superbe sujet et fort intéressant traitement, n’hésitant pas à convoquer des témoins d’une grande diversité – jusqu’aux chevaliers Playmobil ou au « None shall pass » des Monty Python – afin d’étudier la symbolique de l’épée médiévale des origines à nos jours. C’est un micro-détail qui m’intéresse ici : des imprimés décrits sur le cartel comme étant « encre sur papier ». Réflexe de conservateur du patrimoine habitués aux « huile sur toile », sans doute. Mais précisément, signe d’une incapacité à s’adapter aux méthodes de description de ce qui ne relève pas directement de sa spécialité et de l’histoire de l’art en général. Le cas est rare pour le livre mais combien de fois lit-on « burin sur papier », « eau-forte sur vergé » et autres formules n’ayant aucun sens ?

En ce beau siècle où l’information est plus que jamais disponible, il est fondamental de nous intéresser aux spécificités de chaque technique et d’être capables de mettre chacune d’entre elles en perspective et en contexte, sans faire de notre appréhension personnelle l’aune de toute histoire.


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