Posts Tagged 'Wikipédia'

Les ravages d’une source mal choisie ?

Aujourd’hui sur Twitter, le journaliste et romancier Pierre Assouline a écrit :

M. Assouline n’avait pas parlé de Wikipédia depuis plusieurs années et il est réconfortant de voir que le projet lui tient toujours à coeur.

Sur le fond, cependant, cette dénonciation est étonnante. Je ne suis pas journaliste mais il me semblait que le travail consistait précisément à recueillir des sources, choisir les plus intéressantes et en tirer un texte qui les mette en oeuvre afin d’informer les lecteurs. Dès lors, il est difficile de comprendre comment une source peut provoquer de tels ravages. Sauf si on part du principe que les journalistes recopient sans vérifier, sans comprendre, sans connaître leur sujet… mais ce serait alors une rude charge de la part de M. Assouline envers ses collègues.

D’autant que Wikipédia – et certains le dénoncent pour cette raison – est souvent plus visible et en tout cas plus lu que les journaux : ce serait une drôle d’idée de copier-coller une ressource gratuite et visible sans apporter de valeur ajoutée et vendre le résultat.

Mais encore ceci vaudrait-il si les contributeurs de Wikipédia avaient été pris en défaut. Or, que lisait-on alors dans l’article Maurice Nadeau à cette date ?

Nadeau

Les noms avancés sont donc ceux de personnes éditées par Nadeau ou d’auteurs dont Nadeau a contribué à la découverte en France (et non de la seule découverte comme avancé dans le tweet suscité).

Il n’y a toutefois pas de sources à ce passage de l’article, ce qui est *mal*.

Dès lors, plus qu’une chose à faire : vérifier. C’est apparemment les noms de Beckett et de Soljénitsyne qui ont choqué M. Assouline : il s’agissait donc de savoir quelles ont été les relations de Maurice Nadeau avec ces deux auteurs.

Pierre Maury, qui a connu Maurice Nadeau, écrit (dans un billet de blog qui laisse à penser qu’il a lui-même lu un peu trop rapidement ledit article de Wikipédia, d’ailleurs) :

Cela ne l’a [Nadeau] pas empêché, très vite, d’écrire des articles sur le futur prix Nobel de littérature, de se rapprocher de lui, de publier de nombreux textes inédits dans Les Lettres nouvelles, et de lui donner plus d’une page, pour un autre inédit, dans le premier numéro de La Quinzaine littéraire.

Maurice Nadeau a donc bien édité Beckett.

Qu’en est-il de Soljénitsyne ? Nous nous sommes posé la question tous ensemble sur Twitter, pendant l’heure de midi :

Bibo el Mago a donné des éléments de réponse précis, sur le rôle de Nadeau dans la promotion de l’écrivain soviétique en France :

Sauf erreur, l’information était donc elle aussi pertinente : Nadeau a été un des premiers à faire connaître et reconnaître l’oeuvre de Soljénitsyne en France. Les erreurs sont néanmoins toujours possibles et personne ne doute que M. Assouline soit un bon connaisseur de la vie littéraire du XXe siècle : il était donc important qu’il pût répondre, afin que la critique ne soit pas stérile mais aboutisse à une meilleure information sur le travail de Maurice Nadeau.

Hélas, à cette heure, M. Assouline n’a pas répondu. Nous ignorons donc pour l’instant quels éléments lui semblaient erronés et valaient de parler de « ravage ».

Mais son tweet, lui, a été lu par plusieurs dizaines de milliers de personnes – qui ont pu prendre pour argent comptant une attaque virulente, dont la pertinence nous échappe encore. Ce qui rappelle encore une fois la nécessité de lire de manière précise, de critiquer ses sources et de savoir en vérifier la pertinence.

Non, Wikipédia n’a pas tué Britannica

Cette tribune a d’abord été publiée sur ecrans.fr (Libération internet).

Le 13 mars 2012 a été annoncée la fin de la publication sur papier de l’Encyclopaedia Britannica, la plus vieille encyclopédie du monde, fruit d’un travail éditorial mené sans interruption depuis 1768. Aussitôt se sont élevées des voix pour affirmer : « C’est Wikipédia qui l’a tuée ! » Ce jugement me semble hâtif.

Le modèle économique de Britannica, reposant sur des volumes sur papier vendus très chers et des représentants de commerce chargés de convaincre des clients d’en faire l’acquisition, est jugé obsolète depuis près de vingt ans. Bien qu’elle se soit mise au numérique par le biais de CD-ROM puis d’Internet, son marché a été fragilisé dès les années 1990 par l’apparition des encyclopédies multimédia à bas coût, telles qu’Encarta. N’oublions pas que le chiffre d’affaire de Britannica est divisé par deux entre 1990 et 1996… soit cinq ans avant que Wikipédia ne soit fondée !

Aussi n’est-ce pas Britannica qui est morte il y a quelques jours, mais sa version papier. L’encyclopédie continuera à exister en ligne et, surtout, recentre son modèle économique sur des services éducatifs, à plus forte valeur ajoutée. On ne peut que se réjouir que la connaissance soit désormais beaucoup mieux diffusée et que l’on valorise les services d’accompagnement – les données brutes devant, elles, être accessibles à tous.

Encyclopædia Britannica, 3e édition (1797)

Encyclopædia Britannica, 3e édition (1797) - Digby Dalton (Sur Wikimedia Commons) CC-BY-SA

L’abandon du papier n’est que la conséquence naturelle des avantages du numérique : liens permettant de naviguer d’un article à l’autre, ressources multimédias, mises à jour fréquentes, consultation en tout lieu, gain de place, etc. On peut finalement plutôt se demander pourquoi des gens achetaient encore des encyclopédies sur papier en 2011 tant les avantages du numérique sont éclatants pour consulter ce type d’ouvrage.

Pourquoi ? Les historiens du livre ont depuis longtemps montré combien cet objet est bien loin de n’être qu’un texte. À cet égard, une encyclopédie fait figure de parangon, tant elle est chargée de symbolisme, de valeurs. Soyons francs, combien de fois par mois vos parents ou grands-parents ouvrent-ils leur vieille encyclopédie papier ? Sert-elle vraiment à autre chose que de décor dans un salon, de signifiant social, de symbole de culture – en tout cas d’une certaine place accordée à la culture dans les valeurs familiales ?

C’est cette symbolique de la culture obligatoirement contenue dans un livre qui tend à disparaître actuellement. Quoi de plus naturel ? Cela fait bien longtemps que, en dehors des sciences humaines, aucun chercheur ne publie plus sur papier. La connaissance se situe désormais dans l’ordinateur et les réseaux : avec un temps de retard, les représentations sociales en prennent acte. L’autre force symbolique de l’encyclopédie tournait autour de l’éducation. Quand des parents, a fortiori de milieu modeste, voulaient tout faire pour que leur enfant réussisse à l’école, ils lui achetaient une encyclopédie – rappelez-vous Tout l’Univers et le discours de ses vendeurs en porte-à-porte.

Aujourd’hui, ces symboles sociaux connaissent des mutations. Lors d’un déménagement, l’encyclopédie papier, obsolète depuis bien longtemps, est descendue à la cave. Les parents achètent un ordinateur à leur enfant (en spécifiant bien que c’est pour travailler, pas seulement pour jouer). L’encyclopédie-décor laisse place à la « recherche d’information » sur Internet ; le fond prend le pas sur la forme. L’intérêt pour la connaissance n’est plus une apparence que l’on se donne mais une véritable pratique – que ce soit par l’intermédiaire d’une encyclopédie au modèle éditorial classique ou de Wikipédia. Ce n’est pas l’encyclopédie libre qui a tué Britannica, mais la société tout entière qui évolue. Et pas forcément dans le mauvais sens, en ce qui concerne les possibilités d’accès à la connaissance.

Bibliothèques et bibliothécaires dans Wikipédia

La publication d’un article que j’ai co-écrit avec Olivier Morand, conservateur du fonds ancien de la bibliothèque d’Orléans, pour le Bulletin des bibliothèques de France me donne l’occasion de revenir sur la question de la représentation des sciences de l’information et des bibliothèques dans la Wikipédia francophone.

Notre corpus de départ, d’environ 600 articles, repose sur le contenu du portail Sciences de l’information et des bibliothèques. Nous avons entièrement dépouillé ce portail afin de nous constituer une base de données comprenant pour chaque article un certain nombre de renseignements qui nous avaient semblé pertinents :
*poids de la page ;
*date de création ;
*année avec le maximum de modifications ;
*poids de la page de discussion liée ;
*nombre de contributions (dont modifications mineures) sur la page
*nombre de contributeurs uniques ;
*nombre de notes de bas de page ;
*nombre de références citées en bibliographie ;
*évaluation et avancement dans le cadre du projet Wikipédia 1.0 ;

La constitution de cette base a permis une première analyse, approfondie par un traitement statistique des données dans le logiciel « R » : quelques figures significatives sont données dans l’article.

Je ne mentionnerai ici que quelques idées :

Au sujet de Wikipédia en général
*le travail collaboratif semble fonctionner dans la mesure où il existe une corrélation nette entre nombre de contributeurs (et nombre de contributions) et qualité de l’article

Au sujet des bibliothèques
*les articles sont dans l’ensemble de qualité assez faible, courts, franco-centrés, manquant de références fiables
*peu de personnes contribuent sur ces articles – d’où leur piètre qualité. Une communauté – souhaitable – de bibliothécaires wikipédiens n’a jamais vu le jour, alors qu’on aurait pu penser que ce mélange de contenu encyclopédique et de nouvelles technologie intéresse la profession
*l’absence totale d’article est rare mais des manques criants demeurent
*cette sous-représentation des bibliothécaires est dommageable dans la mesure où les valeurs et références de la profession sont mal comprises par la communauté des wikipédiens

Je suis sans doute trop allusif, mais pour les développements, les démonstrations et les exemples, je me permets de vous renvoyer à l’article lui-même.

PS : Je remercie encore ici Marie-Alice Gariel, doctorante en neurosciences à Lyon et Amsterdam, qui a bien voulu quitter ses matrices de connexions entre les aires du cortex pour nous faire profiter de son excellente connaissance du Logiciel R et réaliser les graphiques dont nous avions besoin, à partir de nos données.

Histoire du livre et bibliothèques sur Wikipédia

Bibliothèques et bibliothécaires sont très sous-représentés sur Wikipédia. À cela une raison principale : le peu de contributeurs soucieux de traiter de ces thématiques.

Je ne vais pas m’embarquer ici dans une analyse car c’est ce que nous avons fait avec Olivier Morand, conservateur du fonds anciens de la Bibliothèque municipale d’Orléans, dans un article à paraître prochainement dans le Bulletin des bibliothèques de France (« Les sciences de l’information et des bibliothèques au prisme de Wikipédia », 2009-4).

Mais, outre l’utilité pour tous d’avoir accès à des renseignements clairs et sûrs, il est important que nos matières soient présentes sur WP afin de gagner en reconnaissance.

En attendant, je vous propose donc de compléter certains articles.

Un que je viens de créer exprès pour vous sur Michel Garel

Et un article de fond qui évolue très peu et qui aurait pourtant besoin d’oeils experts : Histoire du livre

Rappelons que les articles doivent être neutres, citer leurs sources (sources sérieuses) et faire le point sur les connaissances actuelles.

Vous n’êtes pas obligés de vous créer un compte pour contribuer (mais ça facilite la discussion). En cas de problème, vous pouvez me laisser un message ici : je suivrai de toute façon ces deux articles [sauf ce week-end, loin d’internet :-)]


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