Les conservateurs et la recherche (bis)

Le débat sur les liens entre les métiers de la conservation et la recherche a été particulièrement nourri et commenté, de blog en blog. Débat sur l’idée que les professionnels se font de leur métier, sur sa définition, essentiellement, car nous ne disposons en fait pas d’étude qui permette une appréhension plus rigoureuse des pratiques. Les disciplines dans lesquelles a lieu cette recherche ne rend pas leur recensement aisé : il s’agit essentiellement d’histoire, d’histoire de l’art, d’archéologie, parfois de littérature. Autant de domaines mal recensés dans les bases de données bibliographiques et où l’on publie majoritairement en français. Enfin, ces recherches sont souvent effectuées de manière individuelle (semble-t-il, à vérifier) et non dans une équipe ou un laboratoire de recherche, ce qui ne facilite pas leur mise en valeur ni leur recensement.

Rappelons que si j’avais abordé la question, c’était parce que j’avais rédigé pour le Bulletin des bibliothèques de France un compte rendu d’une intéressante journée d’étude tenue à l’INP en décembre 2008. Journée qui avait eu le mérite de poser des questions et de commencer à baliser la réflexion (notamment à travers des témoignages divers et une discussion nourrie dans la salle), mais qui nous laissait un peu sur notre faim dans la mesure où
1/ nous ne nous fondions que sur des expériences, des impressions et des convictions sans jamais pouvoir se fonder sur des faits, des chiffres, des statistiques, des sources fiables
2/ il s’agissait d’un monologue de conservateurs (certes relevé par quelques administratifs et représentants des tutelles), partant incapable de prendre en compte l’intégration de cette recherche (ou pas) dans le plus large paysage a/de ce que les tutelles dans leur ensemble attendent d’un conservateur b/de la recherche française et internationale

C’est pourquoi l’annonce du lancement d’une étude par la mission ethnologie de la direction de l’architecture et du patrimoine (sous la direction de Christian Hottin) est une excellente nouvelle. Le ministère a publié les clauses administratives et techniques de cette étude qui durera un an. Elle est intitulée : « Les métiers du patrimoine et la recherche. Etude portant sur les pratiques de recherche des personnels scientifiques et de recherche des
métiers du patrimoine
« .

On remarquera d’abord qu’il s’agit d’une étude sur les pratiques de recherche, c’est à dire faisant abstraction de la question du nombre de conservateurs qui font de la recherche ou de la légitimité de cette dernière.

On retrouve en lisant la problématique les idées déjà énoncées. Un lien avec la recherche qui repose sur
* »une formation académique poussée » des conservateurs
* »l’expertise scientifique » dont il font preuve chaque jour. C’est là qu’on ne sera pas d’accord puisque certains prétendent qu’on peut diriger une bibliothèque d’histoire sans avoir entendu parler de Le Goff ou de Daniel Roche, une bibliothèque de recherche en maths avec un bac L. Ca me semble difficile.
* »des relations suivies avec le monde de la recherche académique« . Là encore, les BU se placent en marge. Expliquer à trois étudiants comment fonctionne une base de données ou récupérer une bibliographie de prof pour faire des acquisitions, ce ne sont pas des « relations suivies« .

La manière dont la question est posée me semble éclairante. Parce que pour une fois – peut-être parce que l’idée ne vient pas du milieu bibliothécaire – c’est l’ensemble des métiers du patrimoine qui sont pris en compte : « archéologie, archives, bibliothèques, inventaire général, musées« . Car il est évident que le rapport à la recherche ne sera pas le même en BU de médecine et à la Mazarine [ceux-là ne se veulent que « managers« , ceux-ci le sont tout autant mais ne s’arrêtent pas là…].
C’est bien pour cela que j’emploie le terme de « patrimoine écrit » : il faut admettre que certains bibliothécaires (patrimoniaux) sont – par leur formation, leur culture, leurs habitudes de travail, leurs missions – plus proches des archivistes, voire des conservateurs de musée, que de certains autres bibliothécaires (lecture publique, BU…).

L’enquête sera essentiellement sociologique (ou ethnologique), c’est à dire reposant sur l’étude des pratiques et des discours des agents à travers des études statistiques et des entretiens. D’une part la « réalité » de l’expérience de recherche (nombre de publication, niveau, rapport avec le monde académique etc.), de l’autre sa représentation et les valeurs qui lui sont liées (image de soi-même et du métier, places dans la carrière etc.).
Espérons que l’étude des représentations ne se limitera pas à celle des conservateurs mais comprendra également en retour celle du monde académique (le monde des enseignants-chercheurs est séparé en deux, ceux qui nous donnent du « cher collègue » et les autres…), des tutelles et des employés des institutions (une amie de la lecture publique qui se disait « directrice » s’est fait reprendre par son personnel : « – non, les directeurs, c’est le DGS, la DAC etc… Vous, vous êtes « conservateur » ! ») voire le grand public (pour M. Toutlemonde, un conservateur (lesquels ?) fait de la recherche ou fouette du magasinier ? Il organise des colloques ou clôt son budget ?)
Enfin, la journée d’étude avait souligné que la notion de recherche n’a rien d’univoque : la recherche des conservateurs est-elle la même que celle des professeurs ? Faut-il faire une distinction « recherche personnelle » (c’est quoi ?)/ »recherche professionnelle » ? Au sein même des conservateurs, il faudra faire des distinctions par spécialité, lieu d’exercice, voire formation ? classe d’âge ? sexe ? poste occupé ?

Une chose est sûre, nous attendons le lancement de l’enquête, et plus encore ses conclusions, avec impatience.

Demeure une dernière question, peut-être à poser à Christian Hottin (lui-même issu du monde du patrimoine écrit avant de faire de l’histoire de l’art) : cette enquête, c’est de la recherche ?

3 Responses to “Les conservateurs et la recherche (bis)”


  1. 1 Mandragore 18 juin 2009 à 16:15

    Un débat qui passionne effectivement les foules comme j’ai pu le mesurer plusieurs fois sur mon propre blog ! Pour information, l’INP, par l’intermédiaire de son nouveau directeur, souhaite réformer tant son concours d’entrée que sa scolarité, notamment pour orienter les élèves vers un vrai travail de recherche scientifique, qui pourrait aller jusqu’à prendre la forme d’un contrat de scolarité. Reste à savoir comment la question du temps, fondamentale quand on « cherche », sera réglée et, surtout, si cela aura un impact à long terme sur la carrière des conservateurs.
    Bonne continuation bloguesque!

    • 2 RM 18 juin 2009 à 20:47

      Oui, je m’en rends compte à la fréquentation de ce blog, qui double dès que je parle de ce sujet…

      Ce que tu dis est très intéressant. Je me demande quelle répercussion cela peut avoir sur les bibliothèques.
      *Soit on ira dans le même sens, mais ça m’étonnerait énormément car la recherche n’est pas valorisée en bibli et qu’on aura toujours beaucoup plus besoin de vagues cadres de BU que de chercheurs – sauf si on se rend enfin compte de l’intérêt pédagogique de la recherche (ce que l’Ecole des chartes a découvert en… 1846 je crois…)
      *Soit on continuera comme actuellement (pour plein de « bonnes » raisons : unité du métier, importance que des catégories B puissent passer conservateur en fin de carrière, nombre suffisant de conservateur-chercheur même quand on leur met des bâtons dans les roues etc.) mais on va vers une différenciation claire patrimoine/bibliothèques
      *Soit – et ça me semble la meilleure solution, comme je l’ai déjà dit – on découple les conservateurs des bibliothèques patrimoniales des conservateurs des bibliothèques académiques (les Curators/les Library managers)

      Mais même pour l’INP la question est aussi de savoir comment ces conservateurs seront considérés par les chercheurs professionnels.

  2. 3 Florian 29 juin 2009 à 23:16

    A une petite nuance près ; on peut aussi faire des recherches qui ne sont pas patrimoniales et qui peuvent néanmoins concerner en profondeur le métier des conservateurs. Ma thèse de philo qui (à n médiation près) s’intéresse aux questions de temporalité/spatialité (dans la postérité d’un certain nombre de philosophes comme Foucault) trouve de fait des répercussions tout à fait concrètes dans des questions de type « quel modèle du sens le livre propose-t-il », etc.). Mesquinement, je dirais même qu’à partir du moment où ce type de questions colonisent assez nettement le BBF, il pourrait n’être pas mauvais que des conservateurs aient une maîtrise « réelle » des concepts philosophiques qu’ils mobilisent, avec tout le long travail de décryptage, de contextualisation, d’interprétation qui va avec.


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