Retour vers le passé. Ou comment appliquer une loi du 17e siècle au 21e

À qui appartient le droit de montrer un beau paysage ? À qui appartient une vue de Paris ? Le droit de photographier un arbre ? Une abbaye médiévale ? Un château royal ? Jusqu’à présent, la réponse était : à personne et à tout le monde. Tout le monde pouvait photographier et diffuser notre patrimoine commun, qu’il soit naturel ou historique. Mais une nouvelle loi va modifier cela… afin de revenir à une pratique du XVIIe siècle !

La guerre du houblon

En 2012, le château de Chambord avait porté plainte contre une marque de bière, qui avait utilisé une photo du célèbre château dans une de ses réclames. Le château a perdu. En effet, Chambord fait partie de notre patrimoine commun. Bâti il y a cinq siècles par le roi de France, il a depuis lors nourri l’esprit des architectes, des artistes, des écrivains… et des visiteurs. Il a été placé sur la toute première liste des monuments historiques en 1840 et appartient au patrimoine mondial de l’UNESCO. C’est peu dire qu’il incarne à lui seul une partie de la culture non seulement française mais européenne et mondiale. Une culture qui appartient à tous, et pas seulement au propriétaire actuel des murs.

Mais le domaine est administrativement un établissement public à caractère industriel et commercial (et non à caractère scientifique, culturel et professionnel, ni même à caractère administratif). Il a donc très mal pris que ce patrimoine puisse appartenir à tous alors que sa mission est de le « valoriser ». Un procès a donc eu lieu en 2012, avec pour but de faire reconnaître par le tribunal le droit du propriétaire sur l’image de sa propriété. J’avais déjà raconté cette histoire ici. Evidemment, le domaine avait été débouté.

Légende pour gens ordinaires : Chambord, chef d'oeuvre de la Renaissance française.  / Légende pour énarque qui s'improvise gestionnaire : photo gratuite sous licence libre = manque à gagner (Cl. Patrick Clenet - CC-By-SA)

Légende pour gens ordinaires : Chambord, chef d’oeuvre de la Renaissance française.
/ Légende pour énarque qui s’improvise gestionnaire : photo gratuite sous licence libre = manque à gagner (Cl. Patrick Clenet – CC-By-SA)

Mais le gouvernement (sarkozyste) de l’époque avait jugé le cas intolérable. On peinerait à trouver une différence dans la stratégie culturelle du gouvernement actuel.
Et quand la loi vous donne tort, il suffit… de changer la loi. La nouvelle loi création vient donc modifier le droit d’auteur (qu’on nous dit pourtant intouchable quand nous proposons des améliorations destinées à diffuser la culture et à éviter de se trouver en contradiction avec les pratiques sociales) et donne aux domaines nationaux un droit extraordinaire : celui de pouvoir gérer à leur profit leur image. L’image de Chambord n’appartient plus au peuple français ou à la culture générale, mais à l’établissement public du domaine national de Chambord.
Non seulement Chambord mais l’ensemble des domaines nationaux. Une galerie d’estampes qui voudra faire apparaître une vue de Versailles, vieille de trois siècles, sur son catalogue (usage commercial, donc)… devra pour cela obtenir l’autorisation de Versailles, et verser une redevance ! Et, bien sûr, Wikipédia ne pourra plus montrer d’images de Chambord, Versailles, Saint-Germain, etc. : ni des photos pourtant prises par des amateurs qui donnent de leur temps et de leur compétences pour partager la culture, ni même des documents anciens.

Une chose est toutefois amusante dans ce scandale culturel et éthique. Les gouvernements qui se succèdent pensent « valoriser » la culture sur Internet en menant une très naïve politique mercantiliste, aux mains de quelques marchands de Cour. Or, on est arrivé à tel degré dans cette direction que le gouvernement a ni plus ni moins réinventé ce que Colbert avait mis en place !

Colbert reloaded

À l’époque de Colbert, sous Louis XIV, la France prenait la première place en Europe pour la production et la diffusion d’estampes vers le milieu du XVIIe siècle – ce qui a permis à la culture française de s’imposer, donnant des modèles à copier aux artistes et artisans des autres pays. La production d’estampes d’ornements (modèles de cheminées, de tombeaux, de vases, de meubles, d’orfévrerie…) et d’architecture connaît un immense succès. Colbert décide alors de faire passer l’unique texte qui restreint alors la production des graveurs, qui exercent un métier libre.

L’arrêt du Conseil du 22 décembre 1667 dispose que seul le roy fera « graver les plans et elevations des maisons royalles, les ornemens de peinture et sculpture estans en icelles, les tableaux et figures antiques du cabinet de Sa Majesté qui se trouveront ailleurs, comme aussy les figures des plantes et des animaux de toutes espèces et autres choses rares et singulieres ». C’est la création du Cabinet du roi, c’est-à-dire de la « maison d’édition » du pouvoir royal pour exploiter ce droit extraordinaire qu’il se réserve. Mauvaise nouvelle pour nos gouvernants : ce fut un retentissant échec du point de vue commercial, qui aboutit à plusieurs réorganisations puis à un abandon.

Je me permets pour conclure, de faire trois remarques :

    • qu’en est-il des bâtiments jadis situés sur ces domaines mais qui ont disparu ? Peut-on encore montrer sur Wikipédia le château neuf de Saint-Germain-en-Laye ?
    • tant qu’à jouer à Colbert, pourquoi avoir oublié de se réserver l’image « des animaux de toutes espèces » ?
    • je laisse Alain Seban faire la dernière remarque :

Wikipédia, « fusible médiatique » ?

Au début ou au milieu des années 2000, il était de bon ton dans certaines élites de blâmer ce qui se passe sur Internet au moindre problème. Ainsi la France a-t-elle du coup pris un sérieux retard dans sa transition numérique, Internet étant présenté comme un lieu de danger et de perversion, pendant que d’autres pays y voyaient un outil de diffusion de la connaissance et de développement économique.

Ces réflexes semblent demeurer chez certains. Il est vrai qu’il est plus facile de blâmer des citoyens anonymes que des patrons de télévision. Ainsi, hier, une polémique est née à propos des éventuels diplômes de Christiane Taubira, actuelle ministre de la Justice et garde des sceaux du gouvernement Ayrault.

Selon le magistrat, volontiers polémique, Philippe Bilger, elle aurait dit être titulaire de deux doctorats – ou du moins n’avoir pas nié quand ils lui étaient attribués par erreur par des journalistes.

L’erreur – quel qu’en soit le responsable – est en effet partout, dans la plupart des médias, jusqu’à ceux considérés comme les plus sérieux, du Monde aux principales chaînes de télévision. Depuis au moins 2001, comme le relève Rémi Noyon, de Rue 89.

Mais selon le cabinet de la ministre, la faute ne revient pas aux journalistes qui diffusent une erreur depuis 12 ans sans se poser de questions, ni à la ministre qui n’a jamais publié de communiqué pour mettre les choses au point.

Non, la faute revient à… Wikipédia que les journalistes recopient un peu trop ! ([les journalistes « travaillent un peu trop sur Wikipédia », selon un membre non précisé du cabinet).

Pas de chance néanmoins : sur Wikipédia, chaque version est archivée avec une adresse pérenne, tout l’historique des articles est librement consultable, tout peut être vérifié de manière aisée. Bref, un îlot de rigueur dans un monde de com’, de polémique et de mondanités.

Et que trouve-t-on quand on inspecte l’historique de l’article Christiane Taubira sur Wikipédia ?

RIEN

Il n’a jamais été fait mention d’un éventuel doctorat (avant aujourd’hui même, quand la polémique a été intégrée à l’article). Comme chacun peut le vérifier en étudiant l’historique, ou en utilisant les nombreux outils qui automatisent pareil travail.

Il est fortement déplaisant de voir des politiques qui, en 2014, ont encore comme premier réflexe de crier « c’est la faute à Internet » au moindre problème. Cela peut expliquer certaines difficultés de la France.

Et il est légèrement ironique d’entendre des gens qui demandent aux journalistes plus de sérieux dans le rapport aux sources… tout en accusant des innocents au hasard, et en étant eux-mêmes incapables de vérifier une information pourtant librement disponible !

PS : Affaire qui n’est pas sans rappeler le comportement d’un certain milieu « culturel » également, comme je le soulignais récemment
PPS : Merci à @Desertdesel, qui a utilisé cette formule de « fusible médiatique ».
PPS : Sérieux, les gens, un peu de rigueur, quoi.

C’est qui le plus fort ?

C’est qui le plus fort ? L’éléphant ou l’hippopotame ?

Telles sont les questions qui divisent une société en deux, nous laissant aux prises avec des incertitudes que seules des études scientifiques viennent parfois péniblement lever.

Pline, lui, se demandait plutôt qui était le plus fort entre éléphant et rhinocéros (Histoire naturelle, livre VIII) – le dernier n’étant que le second ennemi de l’éléphant puisque le premier est, comme chacun sait, le dragon.

Tout ceci a laissé des traces dans les imaginaires et les images qui en découlent. En particulier, Antonio Tempesta (1555-1630) a donné une suite d’estampes sur la thème du duel d’animaux, groupant donc diverses bestioles en fonction de leurs animosités supposées.

L'éléphant et le rhinocéros (repris sur celui de Dürer)

L’éléphant et le rhinocéros (repris sur celui de Dürer)

Ce que je trouve intéressant est que le dessinateur Boulet a récemment proposé une série d’oeuvres qui se rapprochent parfaitement de cet imaginaire des combattants « naturels ». Boulet a demandé sur Internet (il est très actif sur Twitter) qu’on lui suggère des idées de combats. Que cela donne-t-il ? Exactement la même chose, en remplaçant les animaux de Pline par les héros de fiction qui façonnent l’imaginaire actuel : Dr Who, Star Wars, Calvin and Hobbes, des héros de cinéma, de séries, de jeux vidéo et de BD…

Dr Who (11e docteur) contre Darth Vader, par Boulet (tous droits réservés)

Dr Who (11e docteur) contre Darth Vader, par Boulet (tous droits réservés)

L’ensemble est publié sur son tumblr : ici et .

Ainsi notre esprit, nos habitudes et notre imaginaire reposent-ils sur une ancienne culture qui demeure et dont nous ne sommes même pas forcément conscients, constamment renouvelée par des créations nouvelles. Ces créations nourrissent notre civilisation comme Pline nourrissait l’imaginaire de la Renaissance – mais les formes (elles-mêmes puissamment culturelles et marquées du sceau d’une civilisation) restent. Les gifs de tumblr jouent le même rôle que (certaines) estampes d’hier. C’est ce qui rend les questions de propriété intellectuelles centrales et passionnantes – car interdire de réutiliser Star Wars dans le fan art reviendrait à supprimer Pline de la culture de la Renaissance : un véritable problème, qui ne possède pas encore de solution, mais qu’il faudra forcément trouver.

Encore tout ceci ne répond-il pas à la question principale : pourquoi le rhinocéros de Dürer n’était-il pas jouable à Street Fighter II, en utilisant simplement le Konami code ?

L’éléphant, le numérique et l’estampe

Ces dernières semaines a eu lieu l’Automne numérique du ministère de la Culture, clos par un très beau discours de la ministre Aurélie Filippetti : le ministère a pleinement pris acte des pratiques numériques actuelles et a annoncé vouloir les accompagner, les mettre en valeur, voire faire en sorte qu’elles jouissent d’un encadrement juridique favorable (rappelons qu’un remix est actuellement toujours illégal, qualifié de contrefaçon, et puni de 3 ans de prison).

Ceci me réjouit à tous points de vue et je suis très fier d’avoir pu être juré du hackathon qui a récompensé une équipe pour un travail de développement de service/site Internet/application utilisant les données culturelles publiques libérées dans le cadre d’étalab.

Le terrible tableau qui servit de support aux délibérations du jury du hackathon

Le terrible tableau qui servit de support aux délibérations du jury du hackathon

Mais il me semble surtout utile de souligner que les utilisateurs ne demandent rien d’autre qu’une continuité historique, mise en cause par l’émergence des industries culturelles. Les utilisateurs ont toujours réutilisé, modifié, personnalisé les œuvres et documents qui leur tombaient sous la main. Ainsi s’est développé l’art occidental. Ceux qui me suivent sauront que c’est une idée qui me tient à cœur, qui est évidente dans le monde de l’estampe (et dont je parlerai plus au long à l’occasion d’une conférence à l’École des chartes en juin prochain, où j’espère vous voir).

Or, précisément, l’Automne numérique a constitué sa propre pratique en exemple de ces reprises – inception qui est toujours réjouissante. Les documents de présentation et de communication utilisent précisément une estampe, ce qui est un excellent choix, tant ces enjeux de modification, de reprise, de diffusion sont importantes pour ce medium.

L’estampe originale semble un bois (on souhaiterait des reproductions en meilleure définition, et pas en noir et blanc, pour s’assurer que ce n’est pas un burin un peu rude) représentant un homme armé sur un éléphant. Cette image a visiblement été reprise par le designer du ministère sur l’excellent site Public Domain Review, qui met en valeur des œuvres du domaine public afin de les faire connaître d’un large nombre de lecteurs.

L’estampe est anonyme : elle est décrite dans le dossier fourni par le ministère comme issue d’un très célèbre livre de voyage d’un auteur anglais, Thomas Coryat. L’image est en effet utilisée sur la page de titre de son livre Traveller for the English Wits (1616).

Quand nous avons vu l’image, cette description ne nous a guère satisfait, cependant. Il m’a semblé que le style n’était pas du tout anglais et du XVIIe siècle, mais bien plutôt du monde germanique et assez antérieur. Mon ami Romain Wenz, ancien chef de projet de data.bnf.fr (sémantisation et éditorialisation des données issues du catalogue général de la BnF) et spécialiste des armes de la fin du Moyen-Âge, présent avec moi au lancement du Hackathon, a souligné que l’épée portée par l’homme est du XVIe siècle, non du siècle suivant. De plus, l’utilisation d’une telle image ne répond guère aux habitudes éditoriales de l’époque : elle est trop grande, n’a aucun lien avec l’imprimeur-libraire, nous emmène déjà dans le thème du livre : on pense là encore immédiatement à une réutilisation d’une image qui préexistait.

Hélas, la recherche d’un motif iconographique demeure difficile : espérons que la numérisation de plus en plus large des documents et la sémantisation des métadonnées qui permettra de décloisonner les silos de descriptions et de les mettre en relation (mais encore faut-il que ces descriptions existent, c’est-à-dire que des spécialistes en nombre suffisant soient formés et recrutés) nous permettront de plus fines recherches. Je n’ai donc pas trouvé les premières utilisations de cette estampe, qui est certainement une réutilisation d’une matrice plus ancienne. Mes collègues P. Fuhring et S. Lepape n’ont pas non plus trouvé de manière évidente la source, tout en confirmant qu’il s’agit bien certainement d’un travail flamand ou hollandais de la fin du XVIe siècle. P. Fuhring souligne la ressemblance avec British Museum, inv. 1928,0310.97 qui dépeint un éléphant passé à Anvers en 1563.

On ne peut que regretter que n’existe pas pour l’éléphant l’équivalent de ce sont nous disposons pour le rhinocéros (The Rhinoceros from Dürer to Stubbs: 1515–1799 de T.H. Clarck, 1986) : ce livre qui mêlerait les questions de représentations naturalistes et symboliques, en relation avec les connaissances et croyances du temps (à la Pastoureau) n’attend que son doctorant…

Toujours est-il que cette image, qui est déjà une réutilisation, est elle-même réutilisée par le ministère, qui la sort de son contexte (découpage) et la colorie. On retrouve là encore des usages normaux de l’estampe ancienne : des éléments ont toujours été découpés pour des usages très personnels (par exemple découper divers encadrements imprimés pour créer sa propre page de titre d’un manuscrit) et la profession d’enlumineur demeure pendant tout l’Ancien Régime pour mettre en couleurs les estampes.

Enfin, dans le cadre d’un des ateliers, un éléphant a été imprimé sur une imprimante 3D : il a constitué le trophée remis à l’équipe qui a remporté le hackathon, qui l’a nommé(e) Augustine.

Augustine, trophée du Hackathon de l'Automne numérique. Photo : C. Domange

Augustine, trophée du Hackathon de l’Automne numérique. Photo : C. Domange

Ultime avatar d’un motif iconographique passé des Provinces-Unies/Pays-Bas espagnols à l’Angleterre sous la forme d’une estampe ; encore modifié selon des pratiques traditionnelles mais transposées au numérique ; avant de prendre vie sur l’étagère de trois jeunes entrepreneurs culturels.

Les ravages d’une source mal choisie ?

Aujourd’hui sur Twitter, le journaliste et romancier Pierre Assouline a écrit :

M. Assouline n’avait pas parlé de Wikipédia depuis plusieurs années et il est réconfortant de voir que le projet lui tient toujours à coeur.

Sur le fond, cependant, cette dénonciation est étonnante. Je ne suis pas journaliste mais il me semblait que le travail consistait précisément à recueillir des sources, choisir les plus intéressantes et en tirer un texte qui les mette en oeuvre afin d’informer les lecteurs. Dès lors, il est difficile de comprendre comment une source peut provoquer de tels ravages. Sauf si on part du principe que les journalistes recopient sans vérifier, sans comprendre, sans connaître leur sujet… mais ce serait alors une rude charge de la part de M. Assouline envers ses collègues.

D’autant que Wikipédia – et certains le dénoncent pour cette raison – est souvent plus visible et en tout cas plus lu que les journaux : ce serait une drôle d’idée de copier-coller une ressource gratuite et visible sans apporter de valeur ajoutée et vendre le résultat.

Mais encore ceci vaudrait-il si les contributeurs de Wikipédia avaient été pris en défaut. Or, que lisait-on alors dans l’article Maurice Nadeau à cette date ?

Nadeau

Les noms avancés sont donc ceux de personnes éditées par Nadeau ou d’auteurs dont Nadeau a contribué à la découverte en France (et non de la seule découverte comme avancé dans le tweet suscité).

Il n’y a toutefois pas de sources à ce passage de l’article, ce qui est *mal*.

Dès lors, plus qu’une chose à faire : vérifier. C’est apparemment les noms de Beckett et de Soljénitsyne qui ont choqué M. Assouline : il s’agissait donc de savoir quelles ont été les relations de Maurice Nadeau avec ces deux auteurs.

Pierre Maury, qui a connu Maurice Nadeau, écrit (dans un billet de blog qui laisse à penser qu’il a lui-même lu un peu trop rapidement ledit article de Wikipédia, d’ailleurs) :

Cela ne l’a [Nadeau] pas empêché, très vite, d’écrire des articles sur le futur prix Nobel de littérature, de se rapprocher de lui, de publier de nombreux textes inédits dans Les Lettres nouvelles, et de lui donner plus d’une page, pour un autre inédit, dans le premier numéro de La Quinzaine littéraire.

Maurice Nadeau a donc bien édité Beckett.

Qu’en est-il de Soljénitsyne ? Nous nous sommes posé la question tous ensemble sur Twitter, pendant l’heure de midi :

Bibo el Mago a donné des éléments de réponse précis, sur le rôle de Nadeau dans la promotion de l’écrivain soviétique en France :

Sauf erreur, l’information était donc elle aussi pertinente : Nadeau a été un des premiers à faire connaître et reconnaître l’oeuvre de Soljénitsyne en France. Les erreurs sont néanmoins toujours possibles et personne ne doute que M. Assouline soit un bon connaisseur de la vie littéraire du XXe siècle : il était donc important qu’il pût répondre, afin que la critique ne soit pas stérile mais aboutisse à une meilleure information sur le travail de Maurice Nadeau.

Hélas, à cette heure, M. Assouline n’a pas répondu. Nous ignorons donc pour l’instant quels éléments lui semblaient erronés et valaient de parler de « ravage ».

Mais son tweet, lui, a été lu par plusieurs dizaines de milliers de personnes – qui ont pu prendre pour argent comptant une attaque virulente, dont la pertinence nous échappe encore. Ce qui rappelle encore une fois la nécessité de lire de manière précise, de critiquer ses sources et de savoir en vérifier la pertinence.

L’autre « effet Papillon »

Alors qu’elle était florissante au XVIe siècle, la gravure sur bois disparaît pratiquement au cours des deux siècles suivants au profit de la gravure sur cuivre (dite en taille-douce : burin et eau-forte). On ne l’utilise plus guère que pour des travaux bien circonscrits – et encore est-elle souvent de médiocre qualité – bandeaux et culs-de-lampe des livres, certains ex-libris, ou dans l’illustration populaire provinciale à moindre coût.

Si elle est moins fine, elle présente pourtant des avantages importants sur le cuivre. Les deux principaux sont :
*la possibilité de tirer les bois à plusieurs milliers voire dizaines de milliers d’exemplaires sans qu’ils s’usent
*la possibilité d’inclure les bois dans la forme typographique afin d’imprimer en un seul passage le texte et l’image (par opposition, la gravure sur cuivre s’imprime à part sur une presse spéciale, ce qui signifie laisser l’image en blanc quand on imprime le texte, caler l’image en prenant ses repères… ce qui coûte plus cher et donne un résultat moins cohérent).

Ces avantages sont importants. Ils le deviendront encore plus au cours du XIXe siècle avec le développement des journaux, qui tirent à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires et ont besoin d’illustrations effectuées rapidement et qui puissent prendre place dans la maquette d’une feuille tirée en une nuit.

Un seul homme défend bec et ongles la gravure sur bois au XVIIIe siècle : Jean-Michel Papillon. Il publie même pour cela un gros livre en trois volumes, le Traité historique et pratique de la gravure en bois, osant aller à contre-courant de la pensée dominante de l’époque.

Gravure sur bois allemande, XVIIIe s.

Gravure sur bois allemande, XVIIIe s.

On aurait ainsi pu penser que Papillon serait le mieux placé pour être capable de penser les évolutions à apporter à la gravure sur bois pour qu’elle s’impose – ce qu’elle fera effectivement quelques dizaines d’années plus tard.

Car il est deux façons de graver le bois :
*parallèlement aux fibres du bois (« bois de fil », « woodcut » en anglais) : c’est la gravure traditionnelle, plus aisée mais qui ne permet pas une grande finesse dans le rendu
*perpendiculairement aux fibres (« bois de bout », « wood engraving » en anglais) : qui se développe au XIXe siècle et illustre tous les journaux et livres jusqu’aux nouveaux procédés permettant de reproduire la photographie

Pour permettre au bois de s’imposer, il fallait comprendre la nécessité de passer au bois de bout.

Or, comme tout le monde, Papillon pratique le bois de fil – dans la lignée de Dürer et de tous les grands graveurs qu’il cite dans son traité. Il connaît cependant le bois de bout et en parle dans son traité. Mais il le méprise car il envisage uniquement le passé : y a-t-il jamais eu un grand artiste qui l’ait pratiqué ?

Alors qu’il était le mieux placé, Papillon a été incapable d’envisager les évolutions à apporter à la gravure sur bois pour lui redonner la première place car il était recroquevillé sur la défense de la tradition, définie comme la belle gravure, comme la qualité – refusant par avance d’étudier toute modification dans les manières de faire, forcément illégitime. Sans doute précisément car il se place dans une position d’unique défenseur d’une culture ancienne, dont il se sent le gardien.

Le bois de bout, la technique privilégiée de diffusion de l'image au XIXe siècle

Le bois de bout, la technique privilégiée de diffusion de l’image au XIXe siècle

Je parle de ce phénomène car il me semble extrêmement fréquent. On s’abstient d’innover non par manque d’idée mais parce qu’on méprise le nouveau, ou qu’il fait peur, ou n’a pas la légitimité de l’ancien. Des exemples vous viennent sans doute en tête. Je ne parlerai même pas de Wikipédia.

Non, je préfère souligner ici le beau discours d’une personne remarquable : Pierre Mounier. Pierre est une des figures marquantes des digital humanities et de l’open access en France. Lors de la soirée d’OpenEdition (la structure qui gère revues.org et hypothese.org), la semaine dernière, il s’est abstenu de prendre la parole. Quand il l’a prise, c’est pour nous faire part de son expérience. Parcours idéal de l’étudiant brillant : lauréat du concours général de latin, Ecole normale supérieure… et toujours poursuivi par ce discours du dernier des Mohicans, du Giovanni Drogo, du Zangra qui attend les Barbares. Ce discours qui nous fait croire que nous sommes les derniers représentants de la Culture face à une société qui dévore ses enfants. Qui nous appelle à nous recroqueviller sur nous-mêmes afin de protéger la tradition. Quand nous sommes au contraire les mieux placés pour innover, diffuser les nouvelles manières de faire.

Ecoutez Pierre Mounier.

Et refusez l’« effet Papillon », celui qui nous tuera si nous ne savons pas nous montrer conquérants, si nous préférons protéger le passé et non construire l’avenir.

La retouche d’image avant Photoshop

L’estampe – qui se trouve au confluent de l’artisanat, du commerce et de l’art – est le support des activités, des envies, des besoins, des représentations des hommes. C’est ce qui la rend passionnante, car bien plus complexe que la plupart des autres médias et faisant intervenir une grande variété d’acteurs.

Un petit exemple amusant dont on ne sait à peu près rien, mais sur lequel je suis tombé aujourd’hui en faisant du pré-inventaire. Pour réaliser une estampe, vous gravez une plaque de cuivre, qui est ensuite encrée : vous posez une feuille de papier humide sur cette matrice, passez le tout sous une presse, l’encre vient alors imprimer le motif gravé sur la feuille. Mais il est toujours possible de modifier le motif gravé sur la plaque et d’alors tirer de nouvelles épreuves. On obtient alors un nouvel « état » de la même gravure.

Ces états peuvent servir à vérifier l’avancement du travail, à approfondir son travail, à modifier la lettre (changement d’adresse de l’éditeur…)… ou à mettre à jour un portrait.

On a donc là un graveur qui représente le tout jeune sultan ottoman : la lettre indique qu’il a 10 ans.

Le sultan a dix ans

Le sultan a dix ans

Mais le temps passe et les petits garçons grandissent. Ce qui est dans l’ordre des choses mais contrariant quand votre gagne-pain est de vendre des portraits et que vos clients préfèrent des représentations exactes et à jour.

Que faites vous alors ? Vous demandez au graveur (ou à un autre) de reprendre la plaque. Il est trop compliqué de vieillir le sujet, on va donc faire au plus simple. On change le fond et… on lui ajoute simplement une moustache.
Bien sûr, la lettre parle de ses « 10 ans », il faut arranger cela, ce qui n’est pas pratique car le mot « Turcs » est sur la même ligne que la mention de l’âge. On fait donc remonter ce mot à la ligne supérieure, de manière pas très propre car la place manque, et on recoupe purement et simplement la plaque pour supprimer la seconde ligne, où figurent les « 10 ans ».

Le petit sultan moustachu

Le petit sultan moustachu

On a ainsi un parfait sultan devenu jeune adulte à la virile moustache, que l’on s’arrachera sur le marché parisien !

Comparaison des deux états

Comparaison des deux états

Epreuves : BnF, département des Estampes et de la Photographie, N2 (Ahmed II), D069200-D069201. Je n’ai pas creusé ni fait de biblio mais l’éditeur est sans doute Balthazar Moncornet, vers 1653-1655.


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