Conserver l’unité des bibliothèques ?

Pérégrinant gaiement, ces derniers jours, en pays batave, j’ai eu l’occasion (et la joie) de rencontrer Steven Van Impe.

Je ne le connaissais que par ses travaux, en particulier un excellent article co-écrit avec Jan Bos sur les typographies gothiques et romaines dans les ouvrages néerlandais et flamands du XVIIe siècle – trop peu cité alors que ce type de travail statistique constitue à mon humble avis une des principales voies à approfondir en histoire du livre.

Bref, si je parle de ce garçon charmant à l’humour pince-sans-rire et à l’impressionnante culture, ce n’est pas tant pour sa personne que pour son poste. Car Steven Van Impe est conservateur des collections spécialisées de la bibliothèque Hendrik Conscience. C’est à dire de la bibliothèque patrimoniale de la ville d’Anvers. Ville qui se trouve au coeur de l’économie européenne pendant plusieurs siècles, ville carrefour entre les Provinces-Unies et les Pays-Bas espagnols, ville de Plantin. Le résultat est bien entendu l’une des plus belles bibliothèques du pays, aux fonds d’une richesse extraordinaire.

Or, si nous nous intéressons à l’organisation des services municipaux, nous nous rendons compte que cette bibliothèque n’est pas – contrairement au cas habituel en France – un département de la bibliothèque municipale. On trouve d’une part la bibliothèque de lecture publique, d’autre part un service « Musea, Bewaarbibliotheken en Erfgoed » (« musées, bibliothèques de conservation et patrimoine »).

[Remarquons au passage que l’inscription à la bibliothèque de lecture publique est payante tandis que celle à la bibliothèque Henri Conscience est gratuite : la démocratisation (en tout cas financière) ne se trouve pas forcément où l’attendent ceux qui restent sur de vieilles représentations des choses…]

Il ne s’agit pas – comme quand on réfléchissait à ce que serait la nouvelle BnF – de séparer artificiellement en deux les collections en suivant des critères de date : chacun est bien conscient que collections anciennes et actuelles se complètent mutuellement et que les lecteurs ont besoin des deux. Il s’agit d’une part d’opérer une différenciation entre les pratiques de recherche (avec les fonds anciens, les ouvrages contemporains utiles à leur valorisation, les ouvrages sur des thématiques confiées à cette bibliothèque (antverpiana…) et les pratiques de loisir (le gros des ouvrages de fiction, livres pratiques etc.) – c’est ce qui existe déjà en France avec des départements patrimoniaux à part du reste de la bibliothèque de lecture publique. D’autre part que cette différenciation ne soit pas l’apanage des lecteurs mais qu’elle soit également mise en oeuvre dans les pratiques professionnelles. Ce serait certainement une erreur de penser que la Bibliothèque – seule et unique – existe ; et que le Bibliothécaire (modèle unique également) y travaille.

Prenons l’exemple des estampes : la France est un des rares pays où elles sont conservées dans les bibliothèques et non dans les cabinets d’art graphique des musées. Comment dès lors penser que le responsable de ce fonds doive plus travailler avec le responsable des Tom-Tom et Nana (dont mon enfance a été nourrie) qu’avec le responsable des dessins du musée ?

Bien plus largement, reconnaissons que les problématiques des bibliothèques patrimoniales (conservation, mise en valeur de documents fragiles, travail scientifique, relation avec un public de spécialiste en même temps que vulgarisation, etc.) sont plus proches de celles des archives ou des musées que de la lecture publique. Que le seul point commun est l’objet livre, ce qui peut finalement sembler un peu court.

À l’heure où la volonté de replacer le public et ses pratiques (et non plus les collections) au centre de la politique des bibliothèques fait florès, la place respective du patrimonial et de la lecture publique dans les services municipaux est une réflexion que l’on doit mener.

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Cette entrée a été publiée le 27 juin 2009 à 09:52. Elle est classée dans Belgique, Relation aux tutelles et taguée , , . Bookmarquez ce permalien. Suivre les commentaires de cet article par RSS.

5 réflexions sur “Conserver l’unité des bibliothèques ?

  1. Le , claire_h a dit:

    Question d’autant plus excellente que je suis en train de me la poser moi-même 😉 (l’existence de bâtiments séparés pour lecture publique et étude & patrimoine doit y être pour quelque chose).
    Les problématiques d’un service patrimonial (conservation, recherche, action culturelle) se rapprochent effectivement bien plus des perspectives des musées et services d’archives locaux, à tel point qu’on pourrait même imaginer une mutualisation de projets (frémissante ici sous la forme de bibliothèque numérique, mais voir aussi Bourgendoc) et de ressources (services éducatifs).
    Cela existe bien ailleurs, mais pas en France à ma connaissance, sauf peut-être la Bibliothèque humaniste de Sélestat, également siège des Archives municipales.
    Néanmoins et pour ne pas dénigrer d’anciennes amours, l’intérêt de la cohabitation avec des services de lecture publique réside à mon avis dans le rappel constant de l’existence tout à fait banale d’une catégorie de personnes que les musées appellent « nouveaux publics », et qui ne sont plus ou moins que M. et Mme Toulemonde, ayant besoin qu’on leur rende familier (voire qu’on leur rendre tout court) ce patrimoine local et parfois même personnel, sans compter leurs enfants en âge scolaire. L’approche muséale n’est pas suffisante pour répondre aux besoins de médiation culturelle, et dans ces contextes, la proximité de collègues frottés quotidiennement de relations avec des scolaires, des djeunz et des personnes avec des besoins d’insertion et de formation continue est particulièrement précieuse.

  2. Le , dj a dit:

    Ô esprit subtil, quel tour rusé te faudra-t-il inventer, le jour où, béat, tu seras en BMC, pour faire oublier ces lignes audacieuses (mais tout de même pas complètement nouvelles) et ne t’amputer ni tes pages de titre bicolores, ni ton enfance ?

    Plus sérieusement, et sans remettre en question ton propos, un petit bémol : dans une ville de province (parle-moi de la Haute Saône), qui fréquente le musée ? Les touristes et les édiles. Qui fréquente la bibliothèque ? Entre 10% et 30% de la population locale. Quel est le meilleur lieu pour inviter au patrimoine écrit ?

    Amitiés au blog et à son auteur,

  3. Ma foi, cher et néanmoins directorial ami, ces lignes ne sont que la trace de vagues pensées qui germent dans mon esprit au hasard de mes lectures et de mes rencontres mais le manager que je suis (sic) sait prendre en compte la réalité. Et cette réalité est multiple.

    D’abord, je parle de la tutelle des bibliothèques de conservation et pas de la localisation des fonds.

    En ce qui concerne cette localisation, les fonds anciens sont tantôt avec la lecture publique, tantôt pas (Toulouse, Reims…). Une solution est-elle meilleure que l’autre ? je l’ignore en l’absence (à ma connaissance ; je suis preneur de références) d’étude précise sur les liens réciproques entre public de lecture publique et des fonds anciens. Mais je ne pense pas qu’une différence de localisation (voire de tutelle) empêche de mettre au point des activités en collaboration : les services pédagogiques des archives départementales touchent les écoles, sans posséder la même tutelle. Il serait bon que les fonds patrimoniaux des BM fassent de même (ça se fait (Troyes, Toulouse…) mais ce n’est pas systématique).

    En tout état de cause, si l’idée germe de vouloir faire une exposition de vulgarisation avec une forte visibilité, il me semble que
    a/ soit la localisation est secondaire car la médiatisation est suffisante pour que les gens aillent dans des endroits non fréquentés habituellement
    b/ soit on veut sciemment jouer d’un placement dans un lieu très fréquenté et, à ce moment-là, le centre commercial du coin ou des tentes sur la grand place feront mieux l’affaire que la bibliothèque municipale.

    Pour parler de la Hte Saône, je n’ai jamais vu d’exposition concernant le fonds ancien (pourtant fort riche) à la BM. Mais si exposition il devait y avoir, elle serait certainement plus visible dans l’un des deux halls d’exposition de la ville (dont un dans la mairie, devant laquelle on passe forcément alors que la BM est en retrait du centre).

    Cela dit, il est vrai que je pense, dans ce billet, plutôt aux grandes villes. D’ailleurs, dans ladite ville comtoise, il n’y a pas de conservateur, ni de bibliothèque, ni de musée.

    Si j’étais un jour directeur de BM (pourquoi pas ?), la question serait faussée puisque j’ai une formation de conservateur de fonds anciens. Mais certains se lamentent de l’impossibilité d’un véritable travail (1/ de conservation 2/ de mise en valeur) sur les fonds anciens, tout comme PJ Lamblin dans son article du BBF (2004). Après, d’autres réussissent à concilier un travail scientifique important et une mise en valeur du patrimoine local, auquel le pouvoir politique est sensible. C’est formidable et je les salue comme il se doit quand j’ai l’occasion d’en dire tout le bien que j’en pense (cf ce compte rendu : http://www.parutions.com/index.php?pid=1&rid=10&srid=58&ida=8852)

  4. Pingback: Dissocier bibliothèque patrimoniale et bibliothèque de lecture publique ? « Boîte de conserve

  5. Pingback: Où la boîte de conserve cherche des congénères « Boîte de conserve

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