La bibliothèque idéale (pour un lecteur)

L’accès aux livres et autres documents

*Je suis assez sceptique sur les lettres de recommandation et autres laissez-passer.

Je me trompe peut-être mais il ne me semble pas que les non-universitaires non-étudiants se pressent pour consulter les fonds anciens. En tout cas pas suffisamment pour mettre en danger la conservation des ouvrages. L’indifférence d’une part, la crainte de n’être pas à sa place dans ce lieu intimidant évitent que les foules des supermarchés se déversent dans les salles d’étude des BM. Si quelqu’un a déjà vu une bande de potes bourrés venir consulter le samedi après-midi, pour se marrer, une édition du XVIe, les doigts pleins de kebab, qu’il me le signale.

En retour, accueillir le lecteur sans questions inquisitrices, dans une relation débarrassée des tensions et de la crainte du jugement me semble particulièrement important. Sans compter la nécessité de justifier le coût de ces fonds qui paraissent souvent élitistes, ce qui ne plaît guère aux élus (la “démocratisation” est toujours un bon argument).

Bref, si l’on prend en compte l’ensemble des données, j’ai l’impression que la bibliothèque a intérêt à jouer sur l’ouverture, même (surtout ?) si cela demeure illusoire (avec éventuellement des conditions d’accès différentes pour la réserve du fonds ancien).

*Un lecteur ne vient pas forcément voir un texte mais parfois un exemplaire. Il est donc inutile (pour ne pas dire plus) de lui interdire des photos sous prétexte qu’on trouve le “même livre” sur Gallica. 1/ On ne saura pas si c’est la même édition/émission qu’après avoir comparé les deux exemplaires. 2/ Si je viens chez vous, c’est précisément pour voir votre exemplaire.

*Quand un lecteur a traversé toute la France, voire l’Europe – avec ce que cela implique de dérangement et de coût – comprendre qu’il veuille “rentabiliser” sa venue.
Donc, en dehors des questions de sûreté et de conservation, ne pas lui refuser de livres. Interdire plus de 1-3 livres en consultations en même temps, cela se justifie pour les raisons sus-citées. En revanche, limiter le nombre de livres consultables par jour est incompréhensible.

La vie sur place

*Le lecteur est une tête de linotte. Il oublie ses affaires personnelles, de la plus importante à la plus superflue. Plutôt que de le fouetter en lui disant que c’est bien fait pour lui, pourquoi ne pas lui prêter ?
**Des piles (rechargeables) pour son appareil photo
**Un casque, pour écouter de la musique sur son ordinateur et faire abstraction de son environnement
**Une règle en fer plate (étalon pour les photos des livres), si possible avec le logo de la bibliothèque en question (le lecteur saura où il a pris cette photo et vous mettez votre établissement en valeur)
**Et bien sûr des crayons à papier (les archives royales des Pays-Bas les offrent en libre service : là encore, ça coûte très peu, donne une bonne image et diffuse l’image de l’établissement)

*Une bibliothèque est un lieu où on passe (souvent) beaucoup de temps. Des journées entières penchées sur des vieux bouquins. On a donc besoin d’un minimum de confort.
**Des chaises à la bonne hauteur pour tourner les pages du livre posé sur la table
**Si les photos se prennent à une place précise, l’installer près d’une fenêtre et mettre à disposition un bras télescopique où visser l’appareil. Si elles se prennent à la place de consultation et s’il n’y a pas de lampe en permanence, en prêter une que l’on branchera le temps de la prise de vue.

*Une prise de photographie n’abîme pas plus le livre qu’une consultation normale. Des conditions de consultation différenciées dans les deux cas ne me semblent pas nécessaires.

*Un lecteur utilise un ordinateur : il doit pouvoir le brancher facilement. Plusieurs prises ne sont pas un luxe (rechargement de piles, disque dur externe…)

*Je n’ai pas forcément de solution mais il est assez désagréable de recopier 15 fois de suite son nom (voire son adresse) sur des fiches de demande de documents. L’informatisation est bien sûr l’idéal (BSG, BnF…) mais on devrait sans doute pouvoir trouver des solutions plus pratiques pour les fiches sur papier.

D’une manière générale, partir du principe que les procédures ne sont pas descendues du Ciel gravées sur des tablettes divines mais qu’elles se fondent sur des choix et des décisions. Faire donc preuve de bon sens en n’appliquant pas les procédures si elles sont inutiles, dans un cas bien précis. Sauf dans quelques très grandes bibliothèques, la masse des lecteurs n’est pas telle qu’on ne puisse leur rendre un service personnalisé.

Et vous, y a-t-il d’autres choses que vous souhaiteriez ?

PS : Plus que sur mon expérience de conservateur, ces quelques humbles réflexions de bon sens se fondent sur mon expérience de lecteur dans diverses bibliothèques et services d’archives de Paris et de province. Je précise qu’en dehors de quelques cas précis [un magasinier prenant apparemment un malin plaisir à refuser une communication à 12h01 parce qu'elles s'arrêtent à 12h00, etc.], j’ai toujours été très bien reçu. Les quelques avanies que j’ai pu subir venaient généralement d’employés appliquant le règlement avec trop de zèle pour se couvrir, ce qui se règle aisément en discutant directement avec le responsable.

L’écartèlement du patrimoine écrit

Le décret qui règle la nouvelle organisation du ministère de la Culture est paru au Journal officiel du 15 novembre. Comme prévu, il est créé un secrétariat général et trois directions générales, qui regroupent les nombreuses anciennes directions et délégations.

L’ancienne direction des archives de France (DAF) disparaît et les compétences de l’Etat en matière d’archives font désormais partie de la direction du patrimoine.
Ce n’est peut-être pas le rôle d’un blog sur le patrimoine de rappeler cela mais penser que les archives ne relève que du patrimoine est extrêmement réducteur : les archives sont avant tout des documents dont l’utilité est juridique. Ce n’est presque que par hasard que les plus anciens de ces documents deviennent “patrimoniaux”. Certains pensent donc qu’un rattachement de la DAF au Premier Ministre (comme la Documentation française et le Journal officiel) serait plus pertinent.

D’autre part, la direction du livre a causé bien des soucis. Car le livre, c’est à la fois du patrimoine, de la création et un média. Il aurait pu appartenir aux trois directions générales. Mais démembrer l’ancienne Direction du livre et de la lecture aurait été peu pertinent.
Les compétences de l’Etat en matière de livre ont donc été confiées à la direction des médias. L’incohérence n’est d’ailleurs pas cachée puisque cette direction générale a clairement le patrimoine des bibliothèques dans ses missions : “Elle veille à la conservation, à l’enrichissement et à la valorisation du patrimoine des bibliothèques et des médiathèques. Elle exerce le contrôle technique de l’Etat sur les bibliothèques et les médiathèques des collectivités territoriales.” (titre I) et “Elle exerce le droit de préemption prévu par le code du patrimoine” (titre II).

On dira que cela n’est pas pire qu’au temps où DLL et DAF coexistaient. Certes mais à présent, ces anciennes directions sont en plus noyées dans de grandes structures où leur survie est loin d’être assurée. Les bibliothèques seront gérées avec le cinéma, les journaux et le disque. Les archives avec les musées et l’architecture…

Avec de plus le risque de creuser un peu plus la distinction stupide qui existe encore dans bien des esprits entre patrimoine et création en créant des directions distinctes (et forcément concurrente lors de la répartition des budgets). Comme si le patrimoine n’était pas de la création ancienne, comme si la création actuelle n’était pas appelée à devenir patrimoine un jour, comme si la création ne se nourrissait pas du patrimoine, comme si le patrimoine était abandonné et déconnecté de la société actuelle. Bref, comme si on vivait dans un présentisme perpétuel sans recul.

[brève] Mais quelle bibliothèque universitaire négocie avec Google ?

Auditionné le 7 octobre par la commission de la Culture du Sénat, Bruno Racine indique : “la Bibliothèque de Lyon est la seule bibliothèque municipale [française] à avoir conclu un accord avec Google mais des négociations sont en cours avec une bibliothèque universitaire”.

Peut-être suis-je passé à côté d’une information mais je ne crois pas qu’on en ait beaucoup parlé.
De quelle bibliothèque peut-il s’agir ? Les BU possédant un fonds ancien conséquent ne sont pas légion. La BIUM (et l’Académie de médecine), l’INHA et Cujas numérisent elles-mêmes ; la Mazarine, la BSG et la Sorbonne semblent parties sur un projet commun…

Alors qui reste-t-il ? la BNUS ? le Collège de France ? La BIU-LSH et Lyon 1 ? le SICD de Toulouse ? Montpellier ?

[brève] Les dessous de l’accord entre la BM de Lyon et Google seront [peut-être] connus

On a beau savoir qu’il est toujours mieux d’être riche et en bonne santé que pauvre et malade, cela fait toujours plaisir quand l’Etat républicain rappelle à la loi ceux qui prétendent s’en affranchir. Or, une des règles de base de l’administration française est la publicité de son action. Les fonctionnaires agissent dans la transparence et tout citoyen peut veiller à la bonne utilisation de ses impôts.

Comme les choses ne vont pas forcément de soi, il existe une autorité administrative indépendante, la Commission d’accès aux documents administratifs (CADA) – bien connue des archivistes – qui a pour mission de contrôler cette accessibilité. Et éventuellement de conseiller à une administration de permettre la consultation de certains actes.

Ainsi, quand une grande bibliothèque de province signe un accord avec un prestataire étranger pour numérisation de son fonds, elle passe un marché public « soumis au droit d’accès institué par la loi du 17 juillet 1978 ». Les clauses de confidentialité contractuelles n’ont donc pas de valeur légale.

Un journaliste de Livres Hebdo vient ainsi d’obtenir un avis favorable de la CADA pour consultation de l’acte d’engagement et du cahier des clauses techniques particulières de l’accord signé entre la BM de Lyon et Google, car ces deux documents n’entrent pas dans le cadre des renseignements qui peuvent légalement rester confidentiels (moyens techniques et humains, certification, coordonnées bancaires…).

Mais la CADA ne rend que des avis : le journaliste en question possède certes des arguments supplémentaires pour appuyer sa demande mais rien n’indique quelle pourra être la réaction de la mairie de Lyon. Les documents obtenus ne permettront pas non plus de connaître l’ensemble des caractéristiques de l’accord.

On peut donc seulement compter sur la bonne volonté de la Ville et de la BM de Lyon, qui ne peuvent cependant que difficilement faire fi des clauses de confidentialités du contrat signé (même si ces dernières ne sont pas légales). Et même si l’obscurité caligineuse de ce contrat est, en terme d’image, assez désastreuse pour la bibliothèque.

Sources : Livres Hebdo ; Actualitté

Veut-on vraiment numériser ?

J’ai lu cette semaine un amusant et intéressant article. Il proposait de ne plus donner l’équivalent des grands chiffres en années de smic mais en équivalent de pages numérisées par la BnF.

On trouve généralement un coût de 25 à 74 centimes par page pour la numérisation de Gallica. L’auteur de cet article faisait donc remarquer que la fameuse douche que le président Sarkozy a fait installer au Grand Palais lors de la présidence française de l’UE (245 000 euros) aurait permis de numériser près d’un million de pages, soit à 500 pages par exemplaire (je compte large) 2000 ouvrages.

Ceci est bien affligeant mais demeure anecdotique au regard du budget de l’Etat.

Sans préjuger en rien de leur intérêt pour le bien de la société et du pays – je laisse à plus savant que moi sur ces matières le soin d’en juger – le bouclier fiscal coûte plus de 13 milliards d’euros par an, l’allègement de la fiscalité des plus-values plus de 20 milliards sur deux ans.

Reprenons donc nos équivalents-page-Gallica. Et tant qu’à parler en milliards d’euros, jouons le grand seigneur, partons du principe que Gallica veut se démarquer de Google par l’excellence de sa numérisation, à 1 euro la page.
*bouclier fiscal : 13 milliards de pages soit (500 pages par ouvrage [comptons large, vous dis-je]) 26 millions d’ouvrages ;
*fiscalité des plus-values : 20 milliards de pages soit 40 millions d’ouvrages

On arrive à des chiffres qui ne sont plus tellement parlant tant ils sont grands. Que représentent donc ces 26 millions de livres que l’on peut numériser chaque année en supprimant le bouclier fiscal ? Ni plus ni moins que deux fois l’ensemble des collections de la BnF.
Un plan quadriennal utilisant ces deux seules ressouces permet de numériser 130 millions de livres de 500 pages c’est à dire sans doute plus que d’éditions existant au monde. Il y a du rab’ pour trouver des accords avec les éditeurs d’oeuvres encore sous droits.

La question n’est donc pas de savoir s’il y a de l’argent. De l’argent, l’Etat en a, même en période de vache maigre : la numérisation ne coûte rien par rapport à d’autres dépenses. Il s’agit bien plutôt de placer les questions de numérisation dans l’ordre des priorités de l’Etat.

Et cela, ce n’est pas tant le travail des bibliothécaires que des politiques. Mais c’est aussi le devoir des citoyens de choisir ses représentants en fonction des choix qu’ils auront faits.

“Donnez-moi le bouclier fiscal et je numérise le monde” comme ne l’a pas dit Archimède.

MàJ : Mise au régime de ma “vache aigre” pour en faire une “vache maigre”. Merci à Les Martiens pour le signalement de la coquille.
MàJ (bis) : Lien vers l’article (au début) que je ne retrouvais pas. Merci à Lully de me l’avoir redonné.

Le ms 654 de Chantilly, ou qu’est-ce qu’on rigolait au Moyen Âge…

Je ne ferai pas l’injure au lecteur de revenir sur l’histoire du château de Chantilly, qui a appartenu aux Montmorency avant d’être la grande résidence de prestige des Condé et – important pour ce dont je vais parler – le château du très savant, très riche et très bibliophile duc d’Aumale, fils de Louis-Philippe d’Orléans.

L’infatigable Léopold Delisle a rédigé une introduction au catalogue de la bibliothèque, qui comprend, en sus du cabinet du duc d’Aumale, des collections anciennes et de bibliophilie et de très importantes archives, dont certaines viennent des princes de Condé. Tout ceci est très bien présenté sur le site de ladite bibliothèque, qui a été excellemment mise en valeur ces dernières années par son conservateur Emmanuelle Toulet.

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Le cabinet des livres du duc d'Aumale.
Photo de Tango7174 (CC-BY-SA)

Je ne parle ici de cette bibliothèque que pour un unique détail mais qui me semble très intéressant. Il se trouve en page d’accueil du site.

En effet, parmi les manuscrits médiévaux conservés à Chantilly, on trouve un recueil de devinettes médiévales, écrit en français sur parchemin, en Flandre (Gand ou Bruges), vers 1470 : le ms 654. Ce manuscrit peut/doit bien sûr être considéré avec l’oeil du scientifique : la présentation qui en est faite sur le site est sérieuse et cite de manière rigoureuse les études qui lui ont été consacrées. Bref, le travail du conservateur a été accompli.

Mais, au-delà, ce type d’ouvrage peut intéresser, voire simplement amuser, un public beaucoup plus large. Le type de public familial qui vient visiter le château de Chantilly le dimanche ou qui s’extasie – avec raison – sur la beauté du cabinet du duc d’Aumale. Chaque devinette a donc été numérisée à part, transcrite et est proposée à la sagacité des visiteurs du site.

Certaines devinettes sont très drôles, les lecteurs prendront plaisir à lire de l’ancien français (dans une bâtarde facilement déchiffrable par un débutant), ils sont actifs et trouvent sur le site quelque chose qu’ils ne trouvent pas ailleurs. Bref, cette vulgarisation intelligente s’appuyant directement sur les fonds conservés me semble une excellente idée et une pleine réussite.

On aurait même pu penser à une mise en ligne progressive (une devinette par jour avec accès aux archives) et un fil RSS pour voir si le ms 654 peut concurrencer xkcd ou phd comics et tenir en haleine le lecteur pendant les semaines nécessaires à la diffusion de ses 523 devinettes…

Installation de la mission Tessier

Le rapport est un outil de gouvernance bien pratique. Il plaît à la fois au commanditaire (qui agit), aux membres de la mission (prestigieuse), aux journalistes (qui ont des choses à dire), aux citoyens (qui voient que ça bouge). Voire aux historiens, qui peuvent y consacrer un numéro entier de revue. Bref, le rapport apporte joie et félicité.

Le fait qu’ils soient parfois moqués pour leur manque d’influence à moyen ou long terme (par simple curiosité, nous aimerions beaucoup voir le fameux “tiroir” où “finissent”, à ce que l’on raconte, tous les rapports) n’a jamais empêché de continuer à en commander et, parfois, un de ces rapports, sans qu’on sache trop bien pourquoi, fait date, amène une vraie prise de conscience, un changement de politique – bref, possède une influence véritable.

Surtout si on l’a commandé pour cela, c’est à dire si les conclusions du rapport sont le prétexte à un changement de politique décidé par avance mais qu’il convient de justifier.

Mais encore faut-il que les commanditaires du rapport précisent la nature de leur commande. On se souvient que Claude Durand, ancien président de Fayard, a démissionné de la présidence de la commission sur la numérisation des fonds patrimoniaux des bibliothèques le 15 octobre, en l’absence d’une quelconque lettre de mission du ministre, affirmant : “Des déclarations préliminaires de François Fillon laissant entendre qu’il fallait continuer les pourparlers avec Google, et de Frédéric Mitterrand disant que l’opposition à Google ne devait pas passer pour de l’antiaméricanisme, m’ont incité à attendre ce cadrage. Allait-on réfléchir aux modalités de négociation avec Google, ou bien se poser la question : faut-il, oui ou non, négocier avec Google ?” (Livres Hebdo, 15 octobre 2009).

Il a depuis été remplacé par Marc Tessier, ancien directeur général du Centre national de la cinématographie, ancien président de France Télévisions et auteur en 2007 d’un rapport sur La presse au défi du numérique. Et c’est aujourd’hui qu’a été procédé à l’installation de cette commission.

Les autres membres en sont :
*Olivier Bosc, nouveau conservateur de la bibliothèque du Musée Condé de Chantilly et surtout ancien conseiller livre de Renaud Donnedieu de Vabres rue de Valois (40 ans)
*Alban Cerisier, archiviste paléographe, responsable des archives et du développement numérique de Gallimard (37 ans)
*Emmanuel Hoog, président de l’Institut national de l’audiovisuel (47 ans)
*François-Xavier Labarraque, nouveau directeur du développement et de la stratégie de Radio France (39 ans)

On remarquera que ce sont des hommes (on s’en f…), jeunes (sans vouloir verser dans le racisme anti-vieux, ce n’est pas forcément une mauvaise chose ; Claude Durand avait lui-même avoué que le numérique ne l’intéressait pas particulièrement). Et surtout que l’on trouve deux professionnels : un conservateur des bibliothèques et un archiviste chartiste.

Sauf erreur de ma part, la lettre de cadrage n’est toujours pas disponible. Tout ce que l’on sait de cette mission provient du communiqué de nomination de Marc Tessier (15 octobre), repris lors de l’installation de ladite commission, ce jourd’hui.

À Claude Durand qui se demandait si la question était “faut-il négocier avec Google” ou “comment négocier avec Google”, il est répondu “les deux, mon général” puisque “La commission sera chargée d’étudier l’opportunité et des modalités d’un éventuel accord avec un opérateur privé, pour numériser ou mettre en ligne les fonds des bibliothèques“, c’est à dire à la fois pour la numérisation et la diffusion.

Dans les quelques lignes précisant le rôle de la commission, on parle de :

* “la libre disposition du patrimoine numérisé national” : nous pouvons espérer qu’il s’agisse d’une véritable libre disposition (comprenant la réutilisation et la modification libre des fichiers par tous)
* “la parfaite conservation, sur le long terme, des fichiers numérisés” : ces questions techniques sont très bien traitées par la BnF
* “la visibilité de la culture et l’accès aux contenus français sur Internet” : je me permets de renvoyer le lecteur à un de mes anciens billets. Il faut que les données (du domaine public) soient librement réutilisables et disséminées. C’est la meilleure réponse que l’on puisse apporter aux risques de monopole d’une entreprise commerciale.
* “l’intérêt économique et financier pour l’Etat et le contribuable” : là encore, tout à fait d’accord à condition que l’on prenne en compte l’ensemble des postes de dépense/recette. De l’argent qui rentre, ce n’est pas forcément un bénéfice, si cela a coût en terme d’image, de visibilité ou d’utilité de l’entreprise
* “le message politique à adresser à la communauté internationale” : il va falloir jouer serré après que la France s’est fait le héraut de l’indépendance intellectuelle et le promoteur du fer de lance de l’Europe qu’est Europeana. À vrai dire, je suis curieux de voir ça…

Je note également qu’il s’agit uniquement des fonds patrimoniaux des bibliothèques placées sous la tutelle du ministère de la Culture, c’est à dire de la BnF et des bibliothèques territoriales. J’ignore s’il est prévu de réfléchir à la liaison avec les fonds très importants des bibliothèques dépendant du ministère de l’Enseignement supérieur (BSG, Sorbonne, Cujas, BIUM/BIUP, Mazarine, etc.) mais il serait intéressant de se pencher sur la question.

Enfin, au milieu de la réflexion de cette commission tombera le verdict de la Cour de justice de New York concernant l’accord entre Google et la Guilde des auteurs : cette décision ne pourra pas ne pas posséder d’influence sur les conclusions de la commission. Un rapport d’étape doit avoir lieu le 24 novembre avant rendu définitif le 15 décembre.

L’anonymat du conservateur

Ce billet est double car il a une double origine :

*d’une part une brève dans Livres Hebdo indiquant que je ne sais quel éditeur créait une nouvelle collection : celle-ci porte le nom de son directeur, qui doit être connu à peu près des 0,001% de la société vivant entre Saint-Germain-des-Prés et Saint-Michel – et encore.
Et la fréquentation de théâtres où la mention du directeur est quasi systématique, jusqu’à être intégrée au logo !

*d’autre part, la difficulté que j’éprouve souvent en tant que lecteur à trouver un véritable contact sur le site d’une bibliothèque. Établir un lien avec le responsable du fonds ancien/réserve etc.

Traitons donc les deux points, qui me semblent liés :

1/ Jouer sur les noms (des directeurs), jusqu’à les considérer comme une marque (?)

Je me garderais bien de proposer quoi que ce soit à ce sujet

Proposition de logo pour la BnF

Proposition de logo pour la BnF

Il s’agit là de stratégies de communication sur lesquelles je ne voudrais pas me prononcer sans avoir vu de vraies études.

En revanche, il est tout de même troublant que le type de logo ci-dessus/dessous paraisse parfaitement saugrenu à un bibliothécaire alors que la pratique est monnaie courante dans de très nombreux domaines d’activité.

Sans vouloir trop lourdement appuyer sur la maladive timidité du bibliothécaire, non plus que sur les larges chevilles du théâtreux moyen, à l’heure où on insiste sur la notion de service et de médiation, on peut tout de même trouver étrange ce retrait systématique et ce refus de jouer le jeu des médias. Ce n’est pas forcément mal mais c’est en tout cas le symbole d’une culture très particulière de la profession.

Proposition de logo pour la Mazarine

Proposition de logo pour la Mazarine

On me dira que les directeurs de théâtre, souvent metteurs en scène, influent plus sur l’institution dont ils ont la charge qu’un directeur de bibliothèque. D’abord c’est à voir : on voit bien souvent des changements radicaux (en bien ou en mal… ou les deux) lors de changements de directeurs. Ensuite, quand bien même cela serait, ce ne serait qu’un signe supplémentaire de la transparence demandée au conservateur, de son anonymat obligé.

2/ Se présenter ; être disponible

En revanche, le second point me semble plus important. Quand je vais en bibliothèque, j’aime savoir à qui j’aurai affaire. On ne demande pas les mêmes choses à un conservateur spécialiste de la période qui nous intéresse, à un conservateur qui connaît mal ladite période et à un magasinier. Non qu’on ne puisse poser la question aux trois mais on la posera différemment. Et savoir à qui on s’adresse évitera bien des malentendus – mettre mal à l’aise un non-spécialiste en lui posant des questions trop précises / donner l’impression au spécialiste qu’on le prend pour un idiot parce qu’on prend trop de gants pour poser une question.

Certes, certaines bibliothèques offrent un contact aisé et pratique : on trouve en cherchant un peu celui de responsable de la Réserve sur le site de la BSG et la répartition des tâches apparaît sur celui de l’Institut.

Mais on oscille souvent entre le trop peu – sur le site de la Mazarine apparaît uniquement le nom du directeur et pas ceux des conservateurs des livres anciens – et le trop – l’annuaire de la BIUM où quatre noms sont donnés pour le service, sans possibilité pour le lecteur de savoir qui fait quoi (ne serait-ce que savoir qui est le chef de service).

Surtout, rien à la BnF où, du coup, les relations avec les présidents de salle sont souvent très étranges voire pleines de malaise ; rien non plus à l’Arsenal.

Au-delà du contact, la présence d’un CV ne serait pas forcément de trop. La pratique est presque systématique pour les universitaires, pourquoi ne l’est-elle pas pour les conservateurs ? A-t-on peur de pouvoir instaurer des relations avec les lecteurs ?

Encore une fois, on ne peut pas à la fois tenter de faire passer les bibliothèques pour des lieux de service où la richesse vient autant des hommes que des collections et cacher ces hommes aux lecteurs, les rendre le plus transparents possibles et ainsi faire obstacles à des relations professionnelles auxquelles les deux parties auraient à gagner.

La richesse humaine des bibliothèques est immense : n’ayons pas honte de la mettre en valeur.

Interlude (3)

J’aime beaucoup la poésie de Rollinat. On y trouve une exagération systématique qui le rend fort sympathique. Il a trouvé son style et s’y complaît avec tout ce que cela a de naïf dans l’horreur et le macabre perpétuel – tout en demeurant un poète impeccable usant de formes fixes parfaitement maîtrisées. On peut lui reprocher tout ce qu’on reprochait à Baudelaire en son temps… sauf qu’il n’y a rien derrière. C’est un Baudelaire au premier degré.

Voici donc son évocation d’une bibliothèque. Ce n’est pas très loin de la vérité, je trouve. Que lui jettent en tout cas la première pierre les quelques personnes – s’il y en a – qui n’ont jamais rêvé de – “fumer l’opium dans un crâne d’enfant, Les pieds nonchalamment appuyés sur un tigre !

La bibliothèque

À José-Maria de Heredia.

Elle faisait songer aux très vieilles forêts.
Treize lampes de fer, oblongues et spectrales,
Y versaient jour et nuit leurs clartés sépulcrales
Sur ses livres fanés pleins d’ombre et de secrets.

Je frissonnais toujours lorsque j’y pénétrais :
Je m’y sentais, parmi des brumes et des râles,
Attiré par les bras des treize fauteuils pâles
Et scruté par les yeux des treize grands portraits.

Un soir, minuit tombant, par sa haute fenêtre
Je regardais au loin flotter et disparaître
Le farfadet qui danse au bord des casse-cous,

Quand ma raison trembla brusquement interdite :
La pendule venait de sonner treize coups
Dans le silence affreux de la chambre maudite.

Un grand nombre de ses oeuvres sont bien évidemment disponibles sur Wikisource.

Aux rencontres Henri-Jean Martin (2)

C’est une malédiction, il est absolument impossible que j’aille quelque part sans parler de Wikipédia.

Non, que je ne sache parler que de cela – je préfèrerais parler de bibliographies ou d’histoire du livre – mais la fascination/répulsion du sujet dans certains milieux, couplée à mon refus de laisser passer des mensonges ou des inexactitudes, fait qu’il faut périodiquement y revenir.

Pour cette seconde journée des rencontres Henri-Jean Martin, le sujet a donc été abordé deux fois.

*D’une part, une personne a trouvé WP bien rigide dans sa gestion du droit d’auteur : ce Monsieur avait écrit un article pour une revue professionnelle et s’étonnait de ne pouvoir le copier-coller dans WP alors qu’il en était l’auteur.

*D’autre part, une dame trouvait que les wikipédiens étaient de gentils rêveurs pleins de bons sentiments mais à mille lieux des réalités juridiques, et qui “pillaient” (le mot est d’elle) le travail des bibliothèques.

Deux mises en cause en contradiction l’une avec l’autre, donc… qui trouvent leur résolution pour peu que l’on applique le droit d’auteur avec rigueur.

*Dans le premier cas, l’auteur doit donner son autorisation écrite pour une nouvelle publication d’un texte. Il doit également donner l’autorisation de son premier éditeur. Etant donné que la revue en question avait refusé que nous placions sous licence libre l’article que nous avions écrit avec un ami, il y a de fortes chances qu’elle s’y oppose de nouveau cette fois-ci. Donc, pas de re-publication – qui serait une contre-façon – en attendant cette autorisation.

*D’autre part, le “pillage”.

Veuillez m’excuser si je m’emporte mais la question du droit d’auteur dans la société de l’information est centrale depuis des années et je me permets d’être sidéré que des professionnels de l’information soient passés à côté des règles les plus évidentes à ce sujet. Lionel Maurel a déjà souligné dans une excellente intervention la fragilité des mentions juridiques variées que l’on peut recenser sur les bibliothèques numériques.

Donc, puisque les wikipédiens sont des rêveurs qui ne comprennent rien aux réalités du monde, laissons parler des personnes plus dignes de confiance :

    *Légalité de la chose :

    Les opérations de numérisation de documents ne confèrent à la bibliothèque aucun droit de propriété littéraire et artistique sur les oeuvres ainsi reproduites

    Source : Ministère de la Culture/Fiches juridiques/Questions juridiques liées à l’exploitation des documents numériques

    *Productivité d’un tel embargo

    Nombre de vues des images de la Library of Congress chargées dans FlickR : 1500 à 4000 fois chacune.

    Près de 20 000 pour certaines photos du président Lincoln.

    Nombre de vues des images de la BM de Toulouse environ 400 à 500 fois chacune sur FlickR, sans compter les vues sur Wikimedia Commons, alors que le sujet (les villages des Pyrénées à la fin du XIXe siècle) est ardu.

    Nombre de vues sur le site de la bibliothèque de X ?

    *Soutien de l’Institution (que l’on croit protéger du pillage ?) à de telles pratiques

    À côté des sites internet propres aux services ou aux institutions, la réutilisation de données numérisées par des tiers constitue une forme de diffusion en plein essor [...]. Les orientations générales du rapport ci-joint reçoivent mon approbation et tout particulièrement l’objectif de développer autant qu’il est possible les réutilisations de notre patrimoine numérisé, afin d’en accentuer la présence et la visibilité sur les réseaux.

    Source : Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture. Lettre d’accompagnement du rapport du groupe de travail sur la diffusion et la réutilisation des données publiques culturelles numériques. 17 août 2009

N’ayant pas voulu rester trop longtemps sur le sujet, j’ignore totalement les éventuels arguments de cette dame. Je ne peux croire qu’un professionnel pense que la mise en ligne est une fin en soi et non un moyen, un service offert à des usagers. Et qu’il faut donc réfléchir selon les pratiques de l’usager.

Je persiste donc à penser que ce type de perversité bibliothécaire (c’est MON travail, il doit rester sur MON site) n’existerait pas si les bibliothécaires utilisaient réellement les outils qu’ils offrent. S’ils étaient usagers de leur propre bibliothèque et, par là, conscients des besoins des lecteurs. S’ils étaient chercheurs, par exemple [Ceci est un troll... ou pas.].

Terminons en laissant la parole à Robert Darnton, en regrettant que des bibliothèques de service public aient parfois des comportements de renfermement sur elles-mêmes pires que les “grandes sociétés” aux “intérêts commerciaux”.

Aujourd’hui, nous pouvons créer une République des lettres ouverte à tout le monde. Le risque, c’est une domination du paysage par des grandes sociétés qui ont avant tout des intérêts commerciaux. Numérisation veut dire démocratisation : c’est notre responsabilité en tant que chefs de bibliothèques.

PS : Ca n’a rien à voir (encore que…) mais je me réjouis qu’Elinor Ostrom ait reçu le “prix Nobel” d’économie 2009 – elle qui dans son livre Understanding knowledge as a commons, louait l’initiative des Creative Commons.

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